Carte funéraire souvenir: À la douce mémoire de Pierrette Bédard enfant bien-aimée de M. et Mme Alexandre Bédard, décédée accidentellement à l'Hôpital de l'Enfant-Jésus, le 30 octobre 1951, à l'âge de neuf ans. R.I.P. Note manuscrite: Nièce de Marcel

Madame Récamier, 1950, René Magritte (1898-1967)

Madame Récamier, 1950, René Magritte (1898-1967)

Denis Payette

« Je suis un peintre qui écrit, mais j’aspire de plus en plus à devenir un poète qui peint. »

Hors-d'œuvre

et canapés littéraires

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J’ai toujours des citrons et du persil frais dans mon réfrigérateur. Le genre de phrase à faire se retourner dans sa tombe André Breton! Je me demande ce que les surréalistes auraient pensé de l’hyperréalisme. Pourquoi Paul Valéry répugnait-il tant à l’idée d’écrire une phrase comme : « La marquise sortit à cinq heures »?

Il y aurait tout un roman à écrire à partir de ce simple constat : pourquoi la marquise sortit-elle précisément à cinq heures? Qu’allait-elle faire exactement? Portait-elle sa robe à faux-cul, allait-elle à pied? Le réel est si étrange quand on se donne la peine de l’observer.

Virginia Woolf a prouvé qu’en partant d’une phrase aussi simple que « Mrs Dalloway dit qu’elle irait acheter les fleurs elle-même»* on pouvait écrire un roman des plus déconcertants. Et que dire de « Longtemps, je me suis couché de bonne heure », de « Aujourd’hui, Maman est morte. » Qui, aujourd’hui, pourrait contester que Proust et Camus ne sont pas de grands écrivains?

On peut faire bien des choses avec des citrons et du persil. Moi, par exemple, j’ai l’habitude de verser dans l’eau savonneuse qui me sert à laver mes planchers le jus d’un citron entier. Je l’avoue, on n’écrit pas un roman avec ce genre de détails. Quant au persil, c’est toujours pour moi une agréable surprise lorsque j’ouvre la porte de mon réfrigérateur et que j’aperçois ce petit bouquet d’un vert si tendre.

Je crois que les grands romans sont faits de petits riens, de phrases anodines, comme dans la vie. Et rien ne m’inspire plus qu’une nature morte de Cézanne ou de Matisse.

* « Mrs Dalloway said she would buy the flowers herself. »

Les incipits — 25 juillet 2009

Nature morte aux pommes et au citron, 1890, Paul Cézanne (1839-1906)

Nature morte aux pommes et au citron, 1890

Paul Cézanne (1839-1906)

A-t-on idée d’appeler son enfant « Mandragore »? C’est pourtant ce que j’ai entendu aujourd’hui en marchant sur la rue Laurier : « Mandragore, tu m’écoutes? Tu regardes bien des deux côtés quand tu traverses la rue, chérie. »

Je me disais, en observant les yeux tristes de la petite : «  La pauvre, elle ne doit jamais manger de hot-dog et ne boire que du lait de soja! Elle paraissait malade, désaxée, comme déconnectée de la réalité.

J’ai rencontré une femme au Costa Rica il y a quelques années. Elle s’appelait Jeanne d’Arc. Elle m’a confié qu’à trois reprises dans sa vie elle avait échappé de justesse au feu. Une première fois, à l’âge de six ans, quand son frère avait failli faire flamber la maison en frottant des allumettes derrière le sofa; une autre, quand elle avait voulu surprendre ses parents en leur préparant des frites maison; une dernière, enfin, où elle avait invité des amis à la maison pour partager une fondue bourguignonne et que l’un des convives avait renversé le caquelon d’huile bouillante sur la nappe en fibres synthétiques. Moi, je l’écoutais, sidéré : ou elle mentait, ou elle se moquait. Mais à son regard, je la croyais sincère. Deux petites flammes vacillaient dans ses yeux bleus.

Quand on a lu « Hamlet », il ne nous viendrait pas à l’esprit d’appeler son enfant Ophélie.

Les noms — 25 juillet 2009

Jeanne d’Arc au sacre du roi Charles VII dans la cathédrale de Reims, 1854, Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867)

Jeanne d’Arc au sacre du roi Charles VII dans la cathédrale de Reims, 1854

Jean-Auguste-Dominique Ingres

(1780-1867)

Sur la photo, cette fois, ma mère porte un tablier, ses lèvres sont peintes et ses cheveux plus longs. C’est encore une jeune mariée et elle est enceinte de ma sœur Louise. Elle est à sa cuisinière, comme sur la photo de 1958, sauf que celle-ci a été prise en 1950. Comme si, dans l’intervalle de ces huit années, ma mère  n’avait jamais quitté la cuisine.

Elle doit préparer le repas du soir pour son mari. Qui a pris la photo, mon père, ma tante Marguerite, sa sœur jumelle?

Elle devait donner naissance à deux autres enfants avant que je ne vienne au monde à mon tour. De quoi passer encore bien des années devant la cuisinière.

C’est curieux, je regarde le portrait d’une femme qui n’existe pas encore, cette femme jeune et belle qui ne sait pas non plus que je serai son fils un jour. Pourtant, à la regarder, on dirait qu’elle me regarde déjà.

Femme à la cuisinière II — 26 juillet 2009

Madeleine, 1950

Madeleine, 1950

C’est mon ami A*** qui me fait cette réflexion en apercevant au petit écran un jeune joueur de foot français aux cheveux très noirs et aux yeux d’un beau bleu sombre. Le type qui fait fondre les femmes aussi bien que les hommes. Un dieu, rien de moins, que Jupiter lui-même aurait préféré à Ganymède. Le genre d’homme qui, même lorsqu’il dort la nuit, continue d’irradier la chambre et le lit, car la lumière qui émane de son corps brille 24 heures sur 24. Quelqu’un qu’on ose à peine caresser, effleurer, de peur de brouiller les étranges ondulations de sa peau parfaitement claire, calme comme l’eau d’un lac par une nuit d’été.

Comment s’approcher de cette bouche vermeille, suivre du doigt la courbe idéale de ses sourcils sans risquer d’en abîmer les lignes ou le satiné; cette peau, on voudrait la transpercer du regard pour en libérer l’âme.

C’est vrai, les plus beaux garçons ne sont jamais blonds. Mais il y a tout de même des exceptions.

Contrairement à ce que l’on veut bien nous faire croire, certains anges ont un sexe.

Les plus beaux garçons ne sont jamais blonds — 26 juillet 2009

Yohann Gourcuff

Yohann Gourcuff

Mes parents n’étaient pas riches, mais ils possédaient une bibliothèque dont aurait pu s’enorgueillir n’importe quel professeur d’université. Mon père a travaillé quelques années pour une maison d’édition dont la spécialité était la réédition d’ouvrages classiques et de livres d’art.

Cette bibliothèque était la fierté de ma mère et elle occupait tout un pan de mur du salon. Mon père pouvait se procurer pour une somme dérisoire les livres qui s’étaient abîmés lors du transport ainsi que tous ceux qui comportaient un léger défaut de fabrication.

Outre les seize volumes de « L’Histoire de France » de Michelet, s’alignaient sur les tablettes « Les Fleurs du mal » et « Le Spleen de Paris » de Baudelaire, « Guerre et Paix » de Tolstoï, « Eugénie Grandet » de Balzac, « La Princesse de Clèves » de Madame de La Fayette, « Les Rêveries du promeneur solitaire » de Rousseau, « Lettres choisies » de Madame de Sévigné ainsi que nombre d’auteurs classiques dont les noms aussi bien que les œuvres étaient pour moi tout empreints de mystère.

Combien de fois, alors que je commençais à peine à savoir lire, ne me suis-je pas attardé, au hasard des découvertes, devant l’un ou l’autre de ces livres, fasciné bien davantage par l’objet lui-même que par son contenu, loin de me douter à ce moment-là que la lecture allait un jour transformer ma vie.

Mon père, bien que peu instruit, savait que Voltaire avait écrit « Candide », que Jean-Jacques Rousseau était l’auteur de « Julie ou la Nouvelle Héloïse », que Madame de La Fayette avait  fait paraître « La Princesse de Montpensier » bien avant « La Princesse de Clèves », mais il n’en avait lu aucun, mis à part « Guerre et Paix » qu’il avait commencé mais qu’il n’avait jamais pu achever.

Quant à ma mère, elle était devenue à son insu une spécialiste de « L’Histoire des femmes célèbres » et elle pouvait nous entretenir des heures durant de la vie de Cléopâtre ou celle de Marie Stuart.

J’ai passé des étés entiers à lire Jules Verne, alors que la plupart de mes amis restaient encore accrochés à « Bob Morane ». Quand, par hasard, je suis tombé sur le « Frankenstein » de Mary Shelley, j’ai su tout de suite que je ne ferais jamais une carrière scientifique : la lecture avait tellement stimulé mon imagination que je rêvais déjà d’écrire mon premier roman. Mais la découverte et l’effet que produisit sur moi « Les Fleurs du Mal » me fit plutôt choisir la poésie.

Aujourd’hui, j’enseigne la littérature, j’écris aussi. Souvent, je pense au premier hominien qui s’est rendu compte que le silex qu’il tenait dans ses mains pouvait également servir à autre chose qu’à lacérer, à déchiqueter ou à tuer. J’ignore comment cela s’est produit, sur une peau de bête ou sur le mur d’une caverne, sur l’écorce d’un arbre, je ne sais trop, mais ces taches, ces symboles, ces signes maladroits qu’il voyait apparaître sous ses yeux étonnés, ce quelque chose qui s’apparentait à un alphabet primitif parlait de lui. Homo bibliothecus était né et l'Humanité ne pouvait que s'en réjouir.

Les livres — 24 juillet 2009

Photo de la Bibliothèque d’Alexandrie, Égypte

Bibliothèque d’Alexandrie,

Égypte

J’écoute toujours de l’opéra quand je lave mes vitres. Au printemps, « Carmen », de Bizet; à l’automne, « La Traviata » de Verdi. Il faudrait bien que je me décide un jour à en parler à un psychanalyste.

À quoi nous sert de faire le ménage sinon à nous débarrasser de tout ce qui constitue une entrave à la beauté? D’un point de vue strictement phénoménologique, c’est notre âme qu’on astique quand on s’échine à quatre pattes à faire reluire les planchers, quand on époussette au plumeau le portrait de Grand-père, le candélabre d’argent de tante Agnès ou le jeu d’échecs en cristal de Bohème qui trône sur le guéridon d’acajou.

Je suis persuadé que laver ses fenêtres en écoutant Kiri Te Kanawa ou Maria Callas confère aux vitres encore plus d’éclat : on croirait même les entendre chanter.

Une certaine propreté ontologique — 27 juillet 2009

Sigmund Freud à 35 ans, 1891 (1856-1939)

Sigmund Freud à 35 ans, 1891 (1856-1939)

Hier à la télé on repassait un vieux film des années cinquante : « La rivière sans retour », avec Robert Mitchum et Marilyn Monroe. Autant dire un film avec Marilyn Monroe. Le scénario comporte plein de maladresses, les acteurs jouent faux, la musique est sirupeuse, la mise en scène inexistante, les trucages complètement ratés; même les Indiens, pures créations hollywoodiennes, manquent totalement de crédibilité. Sans la présence lumineuse de Marilyn, le film ne serait jamais passé à l’histoire.

Quand elle apparaît en chanteuse de saloon, une aigrette dans les cheveux et une robe à faux-cul en velours rouge et vert (que ne renieraient pas Vivienne Westwood ou Jean-Paul Gaultier), elle irradie tout le plateau. Les acteurs comme les figurants  tombent sous le charme de la star et en oublient qu’on est en pleine séance de tournage. Hollywood venait d’inventer quelques années plus tôt la blonde de service et la recette s’avérait fort lucrative. Mais à combien s’élevait le cachet de Marilyn en 1953?

Combien de retards, de prises de vues recommencées, de contrats non respectés, de crises de larmes, combien de cachets pour avaler tout cela?

Le génie de Marilyn est tout entier contenu dans son regard. À lui seul, il efface toute la tristesse du monde et sa laideur. Un visage à faire reculer la mort. Marilyn n’avait pas le choix : elle se devait d’être immortelle.

Les cachets de Marilyn — 27 juillet 2009

Dollar Sign, 1981, Andy Warhol (1928-1987)

Dollar Sign,

1981

Andy Warhol

(1928-1987)

Annie Ernaux est sans doute la plus proustienne des écrivains contemporains : on peut tout dire quand on sait bien le dire.

Je ne compte plus le nombre d’exemplaires de « Passion simple » que j’ai offerts en cadeau. Ce livre a eu une influence déterminante sur ma façon d’écrire et  sur la conception que je me fais de la littérature « engagée ». Avec ce roman, j’entrais simultanément dans le cœur, l’esprit et  le corps d’une femme. Jamais personne auparavant ne s’était aventuré si loin dans l’analyse de la passion amoureuse, pas même madame de La Fayette, pas même Stendhal.

J’admire la simplicité et la franchise de cette femme qui sacrifie tout à l’écriture. Pour elle, comme pour Proust, vivre n’est qu’un prétexte : je ne connais pas de meilleurs exemples d’abnégation.

Chez elle, la frontière entre fiction et réalité est si ténue qu’il en résulte une écriture d'avant-garde qui libère la littérature de ses vieux carcans : ses livres ne sont ni des romans, ni du théâtre, ni de la poésie, mais tout cela à la fois. Annie Ernaux apparaît dans le paysage littéraire au moment précis où Marguerite Duras cesse d’écrire : Ernaux transcende Duras. On n’a qu’à relire « L’Amant » et « Passion simple » pour s’en convaincre.

Avec Annie Ernaux, on entre enfin dans la littérature du  XXIe siècle.

Annie Ernaux ou la passion revisitée — 27 juillet 2009

Couverture du livre Passion simple, 1981, Annie Ernaux

Passion simple,

1981

Annie Ernaux

Louise Sévigny-Duranleau, L.S.D. pour les intimes, prépare les meilleurs macaronis au monde. Il y a toujours foule chez elle : une cousine éloignée, en dépression depuis 25 ans, qui vient crécher chez elle un week-end sur deux; deux ou trois neveux accompagnés de leurs blondes, qui en profitent chaque fois pour lui soutirer de l’argent; la voisine du deuxième que son mari vient de larguer pour un homme, etc. La porte est toujours grande ouverte.

Tout ce beau monde vient s’empiffrer, mais jamais personne ne penserait apporter une bouteille de vin, de la bière, des fleurs, un dessert, n’importe quoi. C’est comme dans la chanson « Ces gens-là », de Brel : « Et ça fait des grands flchss. » Jamais de merci non plus. Aussitôt le repas terminé, ça s’affale sur les fauteuils en soupirant et ça reste là, inertes, comptant les heures, repus, flasques, apathiques.

La vaisselle a beau s’amonceler sur le comptoir, les cendriers déborder et empester tout l’appartement, les bouteilles de bières laisser des cernes sur les tables, L.S.D. s’en fout : elle aime bien avoir de la compagnie.

Une fois qu’elle s’est assuré qu’ils sont tous bien endormis, elle s’assoit à son tour et elle réfléchit. À qui fera-t-elle les poches cette fois-ci? Les deux dernières fois c’était sa cousine; elle a beau être sotte, elle finira bien un jour par se douter de quelque chose. Elle observe un moment la voisine du deuxième, ridicule avec son gros diamant au doigt : elle lui arrache. Quant à ses neveux, lequel couchera-t-elle dans son lit ce soir : Jean-Thomas ou Guillaume? Et pourquoi pas les deux? Il faudrait bien aussi s’occuper des filles.

Louise a bien de la chance d’avoir des amis si fidèles.

L.S.D. — 28 juillet 2009

Jimi Hendrix (1942-1970)

Jimi Hendrix (1942-1970)

J’essaie de me mettre dans la peau d’une mère dont la fille, quatorze ans, vient tout juste de lui annoncer qu’elle est lesbienne. Son cœur de mère, c’est de cela que je veux parler : comment le cœur prend-il le coup?

C’est au père à qui elle pense d’abord. Peut-être vaudrait-il mieux s’abstenir de lui en parler pour le moment.

Elle revient à sa fille. Non, elle n’est pas choquée; surprise, certes, elle la trouve encore un peu jeune, qui sait si… Elle tente de chasser des images qui embrouillent son esprit et qui feraient croire à sa fille qu’elle ne l’aime plus. Elle revient à son cœur, sourit à sa fille.

L’idée ne lui avait jamais effleuré l’esprit et elle s’en veut : il ne faudrait surtout pas que sa fille pense qu’elle la juge. Elle aurait envie de la prendre dans ses bras. N’était-ce la présence de l’autre, elle écouterait son cœur. Elle refrène son élan.

Elle cherche ses mots. Elle ne voudrait surtout pas la blesser. Mais le silence devient tout à coup tellement lourd qu’elle craint le pire. Elle est sur le point de prononcer quelque chose, quelque chose qui ressemblerait à un acquiescement, mais elle ne trouve pas la formule. Son cœur bat la chamade.

C’est l’autre qui, finalement, vient la tirer d’embarras. Elle tient la main de sa copine : « Je l’aime », lance-t-elle, avec toute la candeur propre à son âge. La mère sourit à nouveau; son cœur s’apaise d’un coup : « Si tu veux rester à souper, tu es la bienvenue lui dit-elle. Personne n’aurait pu dire qui, de la fille ou de la mère, pleurait le plus.

 Quand j’ai présenté à ma mère le premier homme que j’ai embrassé, elle lui a demandé comment il aimait son steak.

Le steak — 28 juillet 2009

Portrait présumé de Gabrielle d’Estrées et de sa sœur, 1595, Anonyme

Portrait présumé de Gabrielle d’Estrées et de sa sœur,

1595

Anonyme

Ma cousine Pierrette a hanté ma jeunesse et pourtant je ne l’ai jamais vue. Elle est morte à neuf ans, le 30 octobre 1951.

PIERRETTE revenait de l’école. Sa mère avait mis de l’eau à bouillir pour cuire des œufs à la coque. PIERRETTE a approché une chaise de la cuisinière. Elle portait son tablier d’écolière. L’eau renversait, PIERRETTE a voulu soulever le couvercle. Le feu a vite mangé son beau tablier, sa robe, ses bas, ses chairs.

PIERRETTE en flammes s’est précipitée chez le locataire d’en haut. Il a vu la torche humaine sur son balcon. Il a entendu le cri de l’enfant qui brûlait. Avec ses mains, il a éteint les flammes. Il ne voulait pas qu’elles atteignent ses cheveux, les beaux cheveux de PIERRETTE. Il a appelé l’ambulance. Les infirmiers ont eu toutes les peines du monde à le convaincre de les accompagner à l’hôpital. Il répétait : « Ses cheveux, ses cheveux, j’ai sauvé ses cheveux ! »

PIERRETTE est morte dans la nuit à l’hôpital. Le cœur n’a pas tenu le coup. Un peu avant, elle avait demandé à sa mère de lui apporter ses devoirs et ses leçons parce qu’elle ne voulait pas prendre du retard. Sa mère lui a répondu que ça n’avait pas d’importance, qu’elle appellerait la maîtresse. Puis elle lui a demandé si elle avait mal. PIERRRETTE a dit qu’elle était très fatiguée et qu’elle ne sentait plus son corps.

N’eût été du drap monté sur des tiges de métal qui formait comme une tente au-dessus de son corps calciné, on aurait pu voir deux ailes blanches qui, déjà, délicatement, lentement, soulevaient PIERRETTE.

Je dis PIERRETTE. J’écris PIERRETTE. PIERRETTE, comme une prière.

Les œufs à la coque, tragédie en noir et blanc, 1951 — 30 juillet 2009

Le Cri, 1893, Edvard Munch (1863-1944)

Le Cri,

1893

Edvard Munch

(1863-1944)

Chaque matin, au réveil, je fais face au même dilemme : lire ou écrire? Je suis déchiré. Il me faudra avaler d’abord mon café au lait, fumer une ou deux cigarettes avant de pouvoir trancher. Mais ce n’est jamais moi qui décide.

Si je penche vers l’écriture, c’est que Rimbaud l’emporte sur Bobin. Lire est pour moi un impératif; écrire, une impulsion. Il m’arrive aussi, je le confesse, d’écrire pour écrire, de lire pour lire. La différence entre les deux n’est qu’une question de dosage : quand j’écris, il me semble que je m’investis davantage; quand je lis, j’oublie qui je suis. Celui qui écrit, tout comme celui qui lit, n’est pas moi : « Je est un autre ». Toujours.

Un homme en état d’ébriété n’est jamais tout à fait lui-même. « Pour faire des poèmes, on ne boit pas de l’eau » chantait Barbara.

« Je est un autre » — 1er août 2009

Arthur Rimbaud à 17 ans (1854-1891)

Arthur Rimbaud à 17 ans

(1854-1891)

Qui ne se souvient pas de Jeanne Moreau  dans le rôle de la comtesse Mahaut d’Artois dans la télésérie « Les Rois maudits »?

Quand, s’adressant à son neveu (qu’elle soupçonne de trahison), elle lui jette à la figure, avec tout le fiel que sa colère ne peut plus contenir, cette réplique assassine : « J’aurai ta mort, Robert, je te tuerai de mes mains», on s’étonne que l’acteur — je ne parle pas du personnage, mais bien de l’acteur — ne meure pas foudroyé sur le coup, tant les menaces de l’actrice transcendent son jeu.

Je me souviens aussi d’elle dans « Querelle» de Fassbinder, adapté du roman de Jean Genet, « Querelle de Brest ». Jeanne Moreau y incarnait madame Lysiane, la patronne d’un bar à putes. Chaque fois qu’elle prononçait le nom de Querelle, on pouvait sentir, juste en suivant le mouvement léger de ses lèvres, à quel point elle le désirait.

Dès que le nom de Jeanne Moreau défile au générique d’ouverture d’un film, quel qu’il soit, il brille tellement qu’à lui seul il éclipse celui de tous les autres acteurs de la distribution.

Des lèvres, des yeux, une voix : Jeanne Moreau est sans contredit une femme de tête.

Une femme de tête — 1er août 2009

Couverture du livre Les Rois Maudits de Maurice Druon (1918-2009)

Les Rois Maudits,

de Maurice Druon

(1918-2009)

Ma grand-mère n’a jamais été capable de prononcer correctement le mot « chardonneret ». Elle disait des « chedronnets » ou encore des « chredonnets », ce qui m’amusait beaucoup. Chaque automne, lorsque mon grand-père fermait le chalet pour l’hiver, il en ramenait avec lui quelques spécimens à la maison. Le printemps venu, il relâchait ceux qui avaient survécu.

Mon oncle, lui, entomologiste amateur, collectionnait les papillons et attrapait une multitude d’insectes tous plus repoussants les uns que les autres. De retour en ville, il les épinglait sur les murs de sa chambre. Quant à ma grand-mère, elle remplissait le coffre de la voiture de plusieurs variétés de fougères qu’elle espérait conserver jusqu’au printemps. L’hiver était bien long; aussi, chacun avait-il trouvé le moyen de ramener un peu de la campagne en ville.

Mais la poussière avait tôt fait de recouvrir les ailes diaphanes des papillons et les insectes avaient perdu leur bel éclat métallique. Les fougères de grand-mère s’étiolaient, séchaient, mouraient. Des trois chardonnerets, deux n’avaient pu s’adapter à la vie en captivité.

À l’époque, je me disais que les chardonnerets de grand-père avaient bien de la chance de pouvoir passer l’hiver au chaud, ignorant que la plupart des oiseaux du Québec migrent vers le Mexique à l’automne. M’approchant de la cage, je tentais de les consoler en leur disant qu’ils recouvreraient bientôt leur liberté, qu’il fallait tenir le coup encore deux ou trois semaines, qu’ils reverraient enfin le soleil.

Mon cœur bondissait de joie quand, le printemps venu, j’accompagnais mon grand-père pour l’ouverture officielle du chalet. Me laisserait-il encore une fois l’honneur d’ouvrir moi-même la porte de la cage? Chaque fois, il me semblait que c’était mon cœur, annonciateur des beaux jours, qui s’envolait. Mais cette année-là, j’implorai le ciel pour que le « chredonnet » ne se fasse pas piéger une seconde fois par mon grand-père.

Les chardonnerets — 1er août 2009

L’oiseau du ciel, 1965, René Magritte (1898-1967)

L’oiseau du ciel,

1965

René Magritte (1898-1967)

J’ai déjà attrapé un écureuil avec mes mains quand j’étais jeune. Seulement, personne ne veut me croire. La chienne de mon grand-père en avait blessé un gravement et la pauvre bête gisait au pied d’un arbre.

Pour voir s’il était mort, je m’en approchai. L’animal respirait encore! Peut-être dans l’espoir que mon grand-père le sauve, je décidai de le ramener au chalet. Je pris l’écureuil dans ma main, de sorte que sa tête se trouvait emprisonnée entre mon pouce et mon index. Je sentais battre son cœur dans ma paume. Il se débattit un temps mais je le tenais fermement. Je ressentis une douleur aiguë quand l’animal planta ses deux incisives dans ma main tremblante.

Était-ce mon sang ou le sien qui laissait des traces sur le sentier de cailloux qui menait au chalet de mon grand-père? Le temps me paraissait long.

Mon grand-père n’en croyait pas ses yeux : j’avais attrapé un écureuil avec mes mains. Mais il comprit en voyant la chienne sautiller à mes côtés qu’elle devait bien y être pour quelque chose. Il eut beaucoup de peine à dégager l’écureuil de son emprise. J’étais sur le point de m’évanouir et je retenais mes larmes. Il désinfecta ma plaie avec de l’alcool à friction et pansa ma main.

Avec de la broche à poule et quelques bouts de bois, il confectionna une cage en un tournemain. Mais quand je voulus y déposer l’écureuil, il était déjà froid. Se saisissant alors de sa hachette qu’il portait toujours attachée à sa ceinture, il trancha d’un coup sec la queue de l’animal. Mon sang se glaça. « Tiens, me dit-il, en brandissant la chose sous mes yeux comme un trophée. Demain, on ira tendre des collets. Les pattes de lièvres, ça porte bonheur. »

Quand je tiens un crayon bien fermement entre le pouce et l’index, il m’arrive parfois d’entendre palpiter le cœur du petit animal blessé.

Trophée de chasse — 2 août 2009

Tête de chevreuil

À onze ans, dans la cour d’école, j’ai reçu en une balle de baseball en plein front. La balle ne m’était pas destinée. Certes, David Beaupré ne m’aimait guère, mais ce n’est pas moi qu’il visait : c’est le receveur le vrai coupable, pas le lanceur.

Simple concours de circonstance ou fatalité? Je me trouvais au mauvais endroit au mauvais moment. Étais-je tout simplement prédestiné? Sans cet incident fatal, je crois que je ne serais jamais sorti de la torpeur généralisée dans laquelle je me complaisais depuis ma naissance.

Ça fait cent fois que je raconte cette histoire. Probablement que je m’y prends mal car, à chaque fois, pour mes auditeurs, c’est la rigolade. Les gens ignorent le sens étymologique de l’adjectif« fatal » : du latin fatalis, de fatum : « destin ». C’est vrai aussi que les gens qui me connaissent bien ne m’imaginent pas au milieu d’un terrain de baseball, un gant à la main.

La vérité, c’est que je n’étais même pas sur le terrain : je ne jouais pas! Je me tenais à l’écart, attendant que la cloche annonce la fin de la récréation. Je n’ai pas vu venir la balle. Je me suis levé au moment même où la cloche sonnait. C’est là que l’impact s’est produit; c’est ici que le mot « fatalité » prend tout son sens.

C’était comme dans une bande dessinée : j’ai vu danser des étoiles au-dessus de ma tête, j’ai entendu David Beaupré qui se confondait en excuses, j’ai entraperçu le professeur qui me tendait son mouchoir, mais je ne me suis pas évanoui. J’étais un héros, ou plutôt un antihéros : cette fois, c’est Goliath qui l’emportait sur David. J’étais devenu en quelque sorte un monstre sympathique.

Un monstre sympathique — 3 août 2009

David vainqueur de Goliath, 1602-1603, Guido Reni (1575-1642)

David vainqueur de Goliath,

1602-1603

Guido Reni

(1575-1642)

Ma grand-mère se levait tôt, préparait le petit déjeuner, repassait la chemise de son mari; tout cela, dans l’ordre et sans faire le moindre bruit. Albert dormait jusqu’à huit heures et il n’aurait sans doute pas apprécié que l’on trouble son sommeil.

Il y avait longtemps qu’il ne travaillait plus, mais Rosalia faisait comme si. Aussi, chaque matin, elle le rasait, le coiffait, l’habillait; puis, elle l’installait dans son fauteuil préféré, ajustait son nœud de cravate pour la dixième fois, bourrait sa pipe, l’allumait et la lui mettait dans la bouche. Albert ne fumait plus, mais Rosalia faisait comme si. Elle entamait ensuite une longue conversation, et même si Albert ne l’écoutait pas, elle faisait comme si.

Rosalia aimait son mari et le trouvait encore beau. Et elle faisait comme si la maladie dont il souffrait depuis cinq ou six ans n’avait jamais atrophié sa mémoire.

Comme si — 4 août 2009

Photo d'Albert et Rosalia Payette, 1957

Albert et Rosalia Payette

1957

Partout où il y a des pigeons, il y a des hommes; partout où il y a des arbres, on trouve des hommes.

Quand, à la brunante, les pigeons se regroupent sous la ramée, les hommes prennent la relève. Les oiseaux se sont tus, le parc reprend enfin ses droits, recouvre son mystère. Les hommes partent à la chasse.

C’est ainsi depuis toujours : l’instinct de chasse qui entraînait les premiers hommes au fond des forêts sans fin est le même, à peu de choses près, qui pousse aujourd’hui l’homme des villes à pourchasser sa proie. La forêt urbaine n’abrite plus de bêtes féroces et le chasseur moderne ne traque plus que ses semblables, ses frères. C’est ainsi depuis toujours, partout, dans toutes les grandes villes du monde. Là où il y a des arbres, il y a des hommes, des prédateurs et des proies.

Au terme de millions d’années d’évolution, la technique de chasse s’est raffinée, mais la stratégie est restée fondamentalement la même. On chassait hier pour manger; on chasse aujourd’hui pour chasser. Jadis on tuait sa proie; aujourd’hui on la préfère vivante.

Certains rentreront bredouille, d’autres pas. On voit aussi parfois de ces chasseurs solitaires qui tiennent en laisse un animal qui leur sert d’appât.

Les arbres — 4 août 2009

Photo de Charles Darwin (1809-1882)

Charles Darwin

(1809-1882)

Il y avait un verger abandonné non loin de chez nous. Chaque automne, avant la rentrée, s’y tenait « Le Grand Combat annuel des pommes ». Je formais équipe avec mon frère et sa bande d’amis. C’est lui qui avait eu l’idée d’organiser ces combats singuliers après avoir vu le film « La Guerre des boutons » à la télévision.

Juchés dans les arbres, nous bombardions l’ennemi jusqu’à ce que le dernier belligérant encore debout demande l’armistice. Je n’étais pas des plus braves et je ne crois pas avoir jamais atteint ma cible ni fait choir qui que ce soit. J’attendais la fin des hostilités tout en essayant d’éviter les projectiles, mais la guerre s’éternisait, les combattants s’invectivaient, les blessés pleurnichaient, les trouillards prenaient la fuite. La plupart du temps, il n’y avait ni vainqueurs ni perdants.

À la même époque, de jeunes Américains partaient pour le Viet Nam.

Des pommes et des hommes — 5 août 2009

Couverture de La Guerre des boutons, 1912, Louis Pergaud (1882-1915)

La Guerre des boutons,1912

Louis Pergaud (1882-1915)

On les appelle les ours. Ils sont dodus, ventrus, poilus. Des peluches humaines sur le ventre desquelles on aimerait poser sa tête. Des joujoux à barbe avec des tatouages sur les bras et des bracelets de cuirs aux poignets. Avec leur air candide et leur allure bon-enfant, on leur donnerait le bon dieu sans confession, on leur confierait volontiers nos enfants, mais ils préfèrent se retrouver entre hommes. Ils me font penser à ces petits chiens si attachants, les carlins, qui ne demandent qu’à être caressés, dorlotés, aimés. Ce sont des hommes-oreillers. On est loin de ce que Marcel Proust appelait dans Sodome et Gomorrhe  « les hommes-femmes ».

Bedaine de bear — 5 août 2009

Drapeau de la communauté internationale bear

Drapeau de la communauté internationale bear

Un jour que je me marchais sur la rue Saint-Jean à Québec en compagnie de mon ami Claude, quelque chose glissa de la toiture du « Capitole » et vint atterrir tout droit dans la poche de sa chemise. On avait fumé.

J’ai cru un moment qu’il pouvait s’agir d’un oisillon tombé du nid ou, pire, de son cadavre tout ratatiné. Mon ami, interdit, resta cloué sur place quelques secondes — qui me parurent des heures — en me dévisageant, l’air hagard, incapable de se décider à retirer la chose.

J’essayais tant bien que mal de retenir mon fou rire, mais j’avais des crampes au ventre : il me semblait que de grosses mains velues munies de plumes en guise de doigts me chatouillaient les tripes. Je ne voulais pas rire de peur de faire voler en éclats les vitrines des magasins d’alentour.

Il me fallait à tout prix faire quelque chose, mais chaque fois que j’étais sur le point de faire une suggestion, de grosses bulles de savons sortaient de ma bouche et je n’avais aucun contrôle pour régulariser le débit de mes paroles.

Mon ami, toujours incapable d’exécuter le moindre mouvement, croyait sa mort arrivée. J’aurais voulu tenter de le rassurer mais je craignais de le démembrer en lui prenant le bras : sa peau était tellement translucide que j’y voyais circuler le sang.

Toute cette scène avait duré à peine trois secondes, mais les cauchemars, dans la vie comme dans les rêves, ne semblent jamais vouloir se terminer. Claude, sortant enfin de sa torpeur, tira lentement de sa poche l’intrus qui s’y était glissé subrepticement, puis me dit, l’air hébété : C’est un rat! »

« Paranoïa-critique » — 6 août 2009

Couverture du livre Les moustaches radar, 1964, Salvador Dalí (1904-1989)

Les moustaches radar, 1964

Salvador Dalí

(1904-1989)

Je pense à la marquise de Sévigné. Je suis parfois injuste envers elle. C’est une grande dame de Lettres [sic]. Elle nous a laissé de fort jolies phrases et un témoignage inestimable sur la vie à la cour de Louis XIV, mais elle eut mieux fait, comme madame de La Fayette, d’écrire des romans.

Quand je pense à toutes les premières des comédies de Molière et des tragédies de Racine auxquelles elle a assisté, je suis jaloux; quand je pense qu’elle écrivait à sa fille enceinte pour lui dire « Ma fille, j’ai mal à votre ventre », je trouve que je manque franchement de compassion ; quand je pense qu’elle nourrissait son chien de pain et de lait, je pense surtout à la pauvre bête.

Je ne crois pas qu’une mère ait plus souffert de l’éloignement de sa fille, sauf peut-être la mère d’Aurélie, la grosse Georgiana dans « Les Belles Histoires des pays d’en haut ». Madame de Sévigné avait ce don de télépathie si commun aux mères.

Je pense aussi à sa fille et je me dis que c’est peut-être une bonne chose que le téléphone n’est pas existé en son temps. La téléphonie a tué la télépathie.

Je pense aussi à ma mère.

La téléphonie a tué la télépathie — 6 août 2009

Portrait de Madame de Sévigné (1626-1696) par Claude Lefèbvre

Madame de Sévigné

(1626-1696)

par Claude Lefèbvre

Une autre des particularités de la langue française : la ponctuation. Qui n’a pas hésité au moins une fois dans sa vie entre un point et une virgule, entre un deux points et un point-virgule? Et que dire de la virgule? Outre la règle générale, on ne compte pas moins de sept ou huit règles particulières. On devrait au moins nous laisser user à notre gré de l’emploi des virgules. Rectitude rime trop souvent avec platitude. La ponctuation française, malheureusement, manque franchement d’imagination. Marie-Claire Blais a écrit ses derniers romans en n’utilisant que des virgules!

Une virgule au beau milieu d’une phrase ou pour couper un mot trop long, pourquoi pas? Quant au point d’exclamation et au point d’interrogation, j’aime bien l’usage qu’en fait l’espagnol : inversés au début de l’énoncé, ces deux signes nous mettent tout de suite en contexte; c’est pratique, mais aussi très esthétique.

J’abuse parfois du point-virgule, c’est mon signe préféré. Seuls quelques vieux professeurs et de rares écrivains savent encore l’utiliser à bon escient; c’est tellement plus simple d’utiliser un point!

La ponctuation — 6 août 2009

Henry de Montherlant (1895-1972)

« On reconnaît tout de suite un homme de jugement à l'usage qu'il fait du point et virgule. »

Henry de Montherlant

(1895-1972)

Il faudrait pouvoir s’arranger pour faire croire aux Français qui viennent nous visiter que, chez nous, on ne mange pas le sirop d’érable avec une cuiller mais qu’on le lape à la manière des chiens ou des chats. À la bonne heure!

Quant à passer pour des provinciaux, des ploucs ou des paysans, donnons-leur raison et amusons-nous à leurs dépens. Et pourquoi pas pousser l’outrecuidance jusqu’à leur proposer de participer à une compétition de « lapeux de sirop » dont l’enjeu consiste à lécher son assiette en un temps record sans se salir.

On pourrait aussi leur parler de cette tradition bien québécoise qui nous vient des autochtones : « le french-kiss à l’érable » : on s’emplit la bouche d’une quantité non négligeable de sirop d’érable et on roule une pelle à son partenaire jusqu’à ce que le liquide se transforme en sucre.

Enfin, pourquoi ne pas leur couper bras et jambes en leur disant que manger du blé d’Inde en épis est un aphrodisiaque encore plus puissant que la poudre de corne de rhinocéros.

Ils finiraient peut-être par nous respecter un peu plus et cesseraient de nous appeler des Canadiens.

Le sirop d’érable — 6 août 2009

Drapeau du Canada

Par un dimanche nuageux, attendre la pluie en regardant les fougères se balancer au vent, tandis que d’autres attendent la mort sur un lit d’hôpital. Laisser filer l’encre sur le papier et compatir à la douleur universelle. Accepter sa mort comme un jour de pluie, en attendant patiemment que le vent de la délivrance se lève et emporte votre dernier souffle. Les oiseaux se taisent avant la pluie et se cachent pour mourir. La mort n’a pitié de personne : elle se moque même des clichés et des images éculées qui font croire aux poètes qu’ils ont écrit des choses belles et terribles à son sujet.

Moi, j’aimerai toujours la pluie, le silence, les oiseaux, la terre. Je laisse à d’autres l’héritage du ciel.

Un cimetière reste un jardin.

Attendre la pluie — 7 août 2009

Photo du Cimetière de la Côte-des-Neiges, Montréal, 1966, Antoine Désilets

Cimetière de la Côte-des-Neiges, Montréal,

1966,

Antoine Désilets

Si je devais définir la poésie, je dirais qu’écrire un poème, c’est comme prendre une photo avec un appareil numérique. Il faut parfois s’y prendre à plusieurs reprises, mais le résultat est toujours un instantané. Tirer le portrait de son âme à un moment donné de l’Histoire, de sa vie, d’une journée, d’une heure, d’une seconde. C’est cela écrire de la poésie. C’est du temps volé au temps. Il faut savoir saisir l’instant, le fixer.

Le résultat n’est pas toujours heureux, l’expérience peut s’avérer décevante une fois sur deux, mais il sera toujours possible de recommencer demain, ou un autre jour. L’âme, comme le corps, n’est pas toujours à son meilleur; elle a aussi besoin de repos, elle voyage, elle s’isole.

Si, par un heureux hasard ou un quelconque concours de circonstances, il s’avère que l’âme se montre sous son plus beau jour, c’est que quelque chose s’est réellement passé : l’âme ne se laisse jamais saisir facilement, ni complètement, sauf quand nous mourons. Machado disait : « La poésie, c’est quelque chose que font les poètes. » Quelque chose de beau, de grave, de grand, de vrai.

Un poème sera toujours le produit de la lumière et du temps. Écrire un poème, c’est saisir l’air du temps. La poésie est le parfum de l’âme, un parfum qui nous permet de mieux respirer. Breton écrivait : « Je cherche l’or du temps ». J’ai moins d’ambition; je me contente de chercher l’air du temps. Et rien ne m’enivre tant que le parfum des lilas au printemps.

L’air du temps — 7 août 2009

Publicité du parfum « L’air du temps » de Nina Ricci

Publicité du parfum « L’air du temps » de Nina Ricci

Un de mes premiers fantasmes homosexuels : Charlton Heston dans « La planète des singes ». J’avais déjà remarqué ses cuisses, ses bras, son torse dans la superproduction « Ben Hur » quand j’avais six ou sept ans.

Quand je l’ai revu dans « La planètes des singes » vêtu simplement d’un pagne, un collier de cuir au cou, j’ai tout de suite su qu’aucune femme ne pourrait satisfaire mes désirs.

Il me fallait à tout prix embrasser un homme, me lover dans ses bras, caresser sa barbe, toucher son sexe, m’endormir entre ses cuisses, mais j’ignorais où et comment le rencontrer, surtout, comment le reconnaître et savoir qu’il partageait les mêmes préférences que moi.

Je cessai de me poser toutes ces questions quand, à la piscine, mon instructeur de natation me choisit comme cobaye pour expliquer aux autres nageurs les rudiments de la respiration artificielle. Quand il se pencha sur moi, j’ai tout de suite vu dans ses yeux qu’il m’avait reconnu. Ses lèvres étaient douces et sa langue avait un goût légèrement salé.

« La planète des singes » — 7 août 2009

Charlton Heston (1923-2008)

Charlton Heston

(1923-2008)

Dans le village, Fifine Michaud amusait tout le monde avec ses chapeaux extravagants et des bagues à chacun de ses doigts. Elle se foutait bien d’être la risée de tous les enfants, même des plus grands car, au fond, ils la craignaient tous et Joséphine Michaud savait cela.

Il fallait la voir le dimanche, après la messe, roder autour du cimetière, les doigts écartés en éventail, scandant sa sempiternelle ritournelle : « Je m’appelle Joséphine Michaud, c’est ma mère qui fait mes chapeaux. »

Seul le curé parvenait à la faire taire et c’était toujours lui qui la ramenait auprès de sa mère. En chemin, Fifine lui montrait ses dernières acquisitions en agitant devant la figure du curé ses doigts écartés : on aurait dit les pieds palmés d’un étrange oiseau.

« T’auras bientôt plus assez de doigts pour toutes les mettre, Joséphine », lui disait-il, avec un sourire bon-enfant. Il contemplait les mains de l’enfant : les ongles noirs, les doigts tellement enflés que Joséphine ne parvenaient même plus à saisir le moindre objet sans qu’il ne lui glisse des mains. Il se demandait si la pauvre innocente n’en n’avait pas aussi aux pieds, mais il n’avait jamais osé lui demander de retirer ses chaussures.

Il n’aurait jamais pu deviner que c’était le seul moyen que la mère de Joséphine avait trouvé pour empêcher que sa fille ne se blesse, et ne la blesse, elle, quand, la nuit, en pleine crise, Joséphine la menaçait à la pointe d’un couteau en la traitant de folle, de maudite, de salope.

Parce qu’elle l’aimait, et aussi pour se distraire, madame Michaud confectionnait des chapeaux que Joséphine exhibait fièrement le dimanche à la messe.

Les mains de Joséphine — 8 août 2009

Affiche du film Psychose, 1960, Alfred Hitchcock (1899-1980)

Psychose

1960

Alfred Hitchcock

(1899-1980)

On voit de plus en plus de gens avoir recours à la chirurgie esthétique sous prétexte que leur corps ne correspond pas à l’idéal qu’ils se font d’eux-mêmes. La chirurgie esthétique est le lot des gens tristes.

Ces personnes ignorent que c’est l’âme qui confère à nos traits toute sa beauté, sa dignité, son charme. La mode n’a jamais été — et ne sera jamais! — une philosophie. C’est, tout au plus, une façon que les hommes ont inventée pour se donner l’illusion d’appartenir à leur temps. Il faudrait pouvoir aller nu, de la naissance à la mort. C’est la pudeur qui a tué la beauté.

Je n’ai jamais très bien compris d’ailleurs pourquoi on enterrait les morts avec leurs vêtements. Sans doute des vestiges de notre vieille mentalité judéo-chrétienne. Ibidem pour la naissance : laissez-nous au moins le temps de naître avant de nous couvrir le chef et le sexe avec des lainages et du coton qui empestent le « fleecy » et qui nous font croire que notre mère est une extraterrestre!

L’âme seule sait le vêtement qui convient le mieux à notre teint, à la couleur de nos yeux; elle dessine à chacun les oreilles, le nez, la bouche qui lui revient. Se faire remodeler le nez ou redessiner les lèvres quand on a les jambes torses et les bras courts n’est d’aucune utilité. Tristes animaux que ces hommes et ces femmes dont l’âme crie au secours quand ils se regardent dans la glace mais qui ne l’entendent pas! Comment un visage à lui seul pourrait-il rendre justice à la beauté?

Un corps habillé n’est jamais la beauté. La beauté pure, c’est la nudité. Les Grecs avaient compris cela.

Tout l’art des couturiers, les meilleurs comme les pires, consiste à nous faire croire que nous sommes habillés; celui des chirurgiens, plus pernicieux encore, nous fait prendre la partie pour le tout.

L’esthétique de l’âme — 8 août 2009

Couverture du livre Le singe nu, 1967, Desmond Morris

Le singe nu

1967

Desmond Morris

Les orages d’été sont faits pour faire l’amour, nos Indiens savaient cela. Ils savaient aussi beaucoup d’autres choses. Les Indiens d’Amérique avaient une connaissance précise de leur corps et de chacun des membres qui le constituait : les mains, les pieds, les seins, le sexe abritaient chacun un dieu et il fallait le satisfaire. Quand tous les dieux se réveillaient en même temps, le ciel s’assombrissait d’un coup, de gros nuages noirs se formaient, et le Grand Manitou faisait alors pleuvoir sur toutes les tribus de la terre, amies ou ennemies, de grandes cataractes d’amour.

Il y en avait aussi qui, pour satisfaire les dieux à deux têtes, embrassaient leur frère sur la bouche en mêlant leurs plumes, leur sperme et leur sang.

Frères de sang — 9 août 2009

Photo de l'amérindien Black Eye, 1872, par Alexander Gardner (1821-1882)

Black Eye

1872

Photo d’Alexander Gardner

(1821-1882)

René Lévesque (1922-1987), Pierre-Elliot Trudeau (1919-2000)

J’en veux beaucoup aux Québécois qui ont voté « non » aux référendums de 1980 et de 1995. Peu de nations peuvent se vanter d’être passées deux fois à côté de l’histoire en moins de quinze ans! Quoi, le « rapport Durham », déjà oublié? « Peuple sans culture et sans histoire »? Alzheimer depuis le berceau?

Sans les artistes, les poètes, les chanteurs, les écrivains, les Québécois d’aujourd’hui porteraient encore la ceinture fléchée et mangeraient des galettes de sarrasin!

Je suis amer. J’en veux à ces pleutres, mais j’en veux davantage à tous ces Canadiens venus en renfort à Montréal nous dire haut et fort qu’ils nous aimaient en brandissant le drapeau unifolié.

L’amour n’a peut-être pas de frontières, mais la fierté a un nom !

A Mari usque ad Mare — 9 août 2009

René Lévesque

(1922-1987)

Pierre-Elliot Trudeau

(1919-2000)

Il y a des femmes qui font installer des douches au sous-sol pour que leurs maris, quand ils rentrent de travailler, ne salissent pas leur salle de bains personnelle. Et tandis que madame se prélasse dans sa baignoire romaine tout en se faisant les ongles, monsieur se lave au gant de crin. Mais il s’en moque car, demain, il ira rejoindre sa maîtresse et c’est elle-même qui fera glisser voluptueusement le savon sur sa peau, et il se laissera dorloter, comme un bébé, et il lui dira « je t’aime », comme un amant, et ils feront l’amour, comme des amants.

On voit aussi des femmes obliger leurs maris à se dévêtir dans l’entrée du garage pour ne pas salir le paillasson. Et des hommes les envoyer paître.

« Beautés désespérées » — 9 août 2009

Publicité de Beautés désespérées

Publicité de « Beautés désespérées »

Photo d'abeille de John Kimbler, 2007

J’ai toujours confondu le silence et la lumière. Quand ma nièce de quatre ans m’a demandé ce qu’était le silence, je l’ai menée au jardin et je lui ai montré une rose. « Le silence, c’est comme les fleurs. On ne peut pas le toucher, mais on sent sa présence. Le silence nous observe, il a toujours quelque chose à nous dire. » La petite se pencha au-dessus de la fleur pour en humer le parfum. « Ça sent bon le silence », dit-elle, le nez tout barbouillé de pollen. Je pris un mouchoir pour la débarbouiller. De minces filaments d’or en maculaient la surface.

L’or du silence — 10 août 2009

Photo de John Kimbler, 2007

Il n’y a rien que j’aime tant que la chair du homard. Mais que d’efforts pour venir à bout de cette armure de chevalier : une carapace aussi coriace ne pouvait que cacher un véritable trésor.

Le homard appelle à la convivialité. Il fait sensation dans les soirées mondaines où le champagne coule à flots. Il se marie bien également à la voix céleste de Maria Callas. Je suis persuadé que les habitants de l’Atlantide le vénéraient comme un dieu.

Manger du homard relève de la sensualité et de l’érotisme, comme tous les mets qui se dégustent avec les mains. Il n’est pas de chair plus tendre; à côté, le poulet fait figure de parent pauvre. Cette chair filamenteuse, légèrement iodée, révèle tous les secrets de la mer : son mutisme, ses intrigues, ses amours, ses combats.

Je le rebaptiserais volontiers « le poulet des mers », mais j’hésite; « le coq des mers » lui conviendrait peut-être mieux : celui qui ne chante que lorsque son heure a sonné!

Le coq des mers — 10 août 2009

Téléphone-homard ou téléphone aphrodisiaque, 1936, Salvador Dalí (1904-1989)

Téléphone-homard ou téléphone aphrodisiaque,

1936

Salvador Dalí

(1904-1989)

Photo de vache, André Lebeau, 2005

Elle promène ses deux caniches tous les jours, mais jamais en même temps. L’un est noir, l’autre blanc. Elle fait le tour du pâté de maisons avec le noir d’abord, puis avec le blanc ensuite. Depuis que j’habite dans le quartier, je ne l’ai jamais vue faire autrement : le noir a toujours la priorité sur le blanc.

Je me suis longtemps demandé pourquoi elle ne sortait jamais avec les deux chiens en même temps, jusqu’à ce que je découvre le pot aux roses. Quand je me suis rendu compte que la maîtresse du chien blanc avait les cheveux noirs et que celle du chien noir avait les cheveux blancs, j’ai compris qu’il s’agissait de deux personnes différentes, des sœurs, sûrement des jumelles. Mais je ne m’explique toujours pas pourquoi elles ne promènent jamais les chiens ensemble.

Comme quoi, dans la vie rien n’est jamais totalement noir ni totalement blanc.

Impromptu en noir et blanc — 10 août 2009

Crédit photo: André Lebeau

2005

Elle m’a dit de lire la lettre puis de la déchirer ensuite. J’ai tenu parole. Que je ne devais sous aucun prétexte en divulguer le contenu à qui que ce soit. J’ai acquiescé à sa requête. Elle a insisté. J’ai dit que je respecterais sa volonté. Elle a dit qu’il en allait de sa vie. J’ai compris.

J’ai décacheté l’enveloppe, mais c’était comme si j’avais ouvert la boite de Pandore. Il me semblait que les mots, trop longtemps contenus, me sautaient au visage, me prenaient à la gorge : « enfer », qui revenait dix fois, «  peur », « couteau », « folie », « internement », écrit en lettres majuscules.

Pourquoi me confier ce que je savais déjà, ce que toute la famille sait depuis toujours? Pourquoi l’écrire alors, prendre le risque que je trahisse son « secret »? Pourquoi moi?

J’ai hésité longtemps avant de déchirer la lettre, mais j’avais promis. Je pourrais de toute façon la transcrire de mémoire. C’est écrit là, quelque part en moi, ça existe dans moi. J’ai lu au moins cent fois « Le Horla » de Maupassant. Je n’ai pas peur. Ni d’elle, ni de personne. Tout ça, c’est des histoires.

Je comprends « que l’on s’habitue à tout, même au pire », « et  qu’il n’y a rien comme l’amour d’une mère », « que même les coups de couteau plantés contre la porte en pleine nuit, on finit par ne plus les entendre », « que les menaces et les insultes, ne sont que des paroles ». J’ai compris depuis longtemps que seuls les écrits restent.

Mais pourquoi me dire ça à moi, son propre fils? Je ne recommencerai plus, j’ai promis. Je lui répète chaque semaine.

Une lettre — 11 août 2009

Couverture du livre Le Horla, 1887, Guy de Maupassant (1850-1893)

Le Horla

1887

Guy de Maupassant (1850-1893)

Affiche du film Ma vie en rose, 1997, Alain Berliner

Quand ma mère étrennait une robe, elle demandait toujours à mon père de la prendre en photo. En ce dimanche de Pâques de 1968, elle portait également des souliers à talons hauts, blancs, et un sac à main assorti, en cuir, avec un joli fermoir doré. La robe est rose, toute simple, avec une dentelle de marguerites blanches sur le devant.

Sur la photo, ma mère dissimule mal son malaise : on dirait que son sac l’embarrasse, que ses souliers la font souffrir. Elle esquisse un vague sourire. C’est qu’elle n’a pas l’habitude de s’habiller de la sorte. Elle ne voudrait surtout pas qu’on la prenne pour ce qu’elle n’est pas.

Quarante ans plus tard, je puis décrire avec exactitude le contenu de cette « sacoche » sans commettre la moindre erreur : un petit porte-monnaie rouge en imitation de crocodile, un porte-clés en laiton au bout duquel pendait une médaille de Saint-Antoine, un poudrier rond en argent, un bâton de rouge-à-lèvres « Avon », des gants fins et un petit mouchoir en dentelle portant ses initiales.

En catimini, j’enviais les femmes : leurs toilettes, leur raffinement, leur élégance, leur conversation. Mais je me gardais bien de le dire à qui que ce soit, d’autant plus que des rumeurs commençaient à courir sur mon compte. Je cessai par le fait même de crier sur tous les toits que le rose était ma couleur préférée. Seul mon ami Christian partageait mon secret, lui qui, à sept ans déjà, pouvait marcher avec les souliers à talons hauts de sa mère sans jamais perdre l’équilibre.

La robe rose — 11 août 2009

Ma vie en rose,

Alain Berliner

1997

Je transcris ici une phrase de Jean Cocteau extraite du « Livre blanc » paru en 1928 sans nom d’auteur : « Au plus loin que je remonte et même à l’âge où l’esprit n’influence pas encore les sens, je trouve des traces de mon amour des garçons. » Je pourrais dire la même chose en ce qui a trait à mon amour des vaches. Mis à part la girafe, l’éléphant et l’hippopotame, il n’y a pas d’animaux qui m’impressionnent autant. La campagne québécoise, c’est un peu notre savane à nous.

Existe-t-il sur terre un animal plus placide, une image plus bucolique qu’une vache couchée dans un pré de marguerites ruminant au soleil en roulant des yeux doux? Mais à quoi pensent-elles donc toute la journée, ne s'est-on jamais seulement posé la question? Les vaches ne pensent pas : elles méditent, c’est ce qui leur donne cet air imperturbable, ce côté zen. Je puis très bien comprendre qu’en Inde on les vénère comme des dieux.

Il m’est impossible aujourd’hui de regarder une vache sans penser aux dernières toiles de Borduas qui, à la fin de sa vie,  ne peignait plus qu’en noir et blanc. À mes yeux, les deux sont d’égale valeur. Tableau abstrait ou scène champêtre? Je n’arrive pas toujours à faire la différence. La signature de Borduas apparaît  généralement sur ses tableaux dans le coin inférieur droit; les vaches portent la leur aux oreilles.

Les vaches — 27 juillet 2009

L’étoile noire, 1957, Paul-Émile Borduas (1905-1960)

L’étoile noire,

1957

Paul-Émile Borduas

(1905-1960)

Chaque matin, ma chatte Annie déposait un mulot, une souris ou un oiseau sur mon paillasson. C’était une chatte fière et indépendante, comme la chèvre de monsieur Seguin, trop orgueilleuse pour se laisser entretenir par un humain. Revenue de ses chasses nocturnes, elle allait se blottir sur mon oreiller, pour y refaire ses forces, le temps que je lui prépare son petit déjeuner.

Au bout d’une heure, elle venait réclamer sa pitance en se profilant entre mes jambes en minaudant, aguichante, dessinant ces fameux entrechats de chats avec toute la grâce d’une ballerine en tutu.

Je lui servais alors sa pâtée au poulet ou au foie. Mais Annie n’était pas dupe. Elle savait qu’elle finirait bien par m’avoir à l’usure et qu’un de ces beaux matins je lui offrirais enfin son fricot de souriceau ou de raton. En attendant, chaque jour, elle me payait son écot.

Dans la ruelle, le gros matou Roméo l’appelait son Ange exterminateur.

L’ange exterminateur — 12 août 2009

Affiche du film L’ange exterminateur, 1962, Luis Buñuel (1900-1983)

L’ange exterminateur,

1962

Luis Buñuel

(1900-1983)

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Un jour, je surpris mon père plongé dans la lecture de « Du côté de chez Swann » de Proust. À l’époque, j’entreprenais des études en Lettres à l’université Laval. Il semblait très absorbé dans sa lecture.

Avant la fin de la session, je devais avoir terminé les trois premiers tomes de la « Recherche », à savoir : « Du côté de chez Swann », « À l’ombres des jeunes filles en fleurs » et « Le Côté de Guermantes ». C’était la première fois que j’entendais parler de Proust, mais on m’avait informé lors de l’inscription que ce cours était réservé aux étudiants de première année. Je croyais donc m’en tirer à bon compte.

Le nombre d’heures que je mis à parcourir ces pages touffues, ces paragraphes interminables, ces phrases-fleuves, je ne saurais le dire exactement! Je sais seulement que,  pendant très longtemps, je ne me suis pas couché de bonne heure. À partir de la deuxième phrase du premier tome jusqu’à la dernière page du troisième, je n’ai strictement rien compris! La professeure, madame Milot, nous avait pourtant bien mis en garde : « Surtout, ne vous en faites pas, ce sont les 150 premières pages qui sont difficiles; après, on ne peut plus s’arrêter. »

Mon père n’avait pas ma patience. Il posa le livre au bout de dix pages :

« Veux-tu ben me dire ce que tu vas faire avec ça dans vie, la littérature ? » me demanda-t-il, l’air découragé. J’aurais aimé lui répondre : « … la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature… » Mais je n’avais pas encore lu le septième tome : « Le temps retrouvé ».

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure » — 25 juillet 2009

Portait de Marcel Proust (1871-1922), 1892, Jacques-Émile Blanche

Portait de Marcel Proust (1871-1922), 1892, Jacques-Émile Blanche

L’autre soir, j’ai surpris deux policiers qui s’embrassaient dans leur voiture. Deux hommes en uniforme, casquettes et tout. Curieusement, ils avaient gardé leurs verres fumés.

J’ai cru m’apercevoir que l’un portait une alliance, l’autre pas. Deux hommes qui s’embrassent dans une voiture, c’est plus fréquent que l’on pense; ce qui l’est moins, c’est de s’embrasser avec des verres fumés au clair de lune. Ce sont des choses que d’ordinaire on ne remarque pas, parce que l’on ne s’y attend pas tout simplement.

« L’essentiel est invisible pour les yeux », il n’y a rien de plus vrai. Mais cela ne veut pas dire que « l’invisible » n’existe pas. De façon générale, les gens craignent l’invisible; les poètes, les voyeurs, les fous, non.

J’ai passé mon chemin. J’avais vu l’invisible et je me sentais tout guilleret.

L’invisible — 28 juillet 2009

L’homme invisible, 1932, Salvador Dalí (1904-1989)

L’homme invisible,

1932

Salvador Dalí

(1904-1989)

À l’école, je fréquentais une amie qui avait les mains et les pieds couverts de verrues. Elle les exhibait devant moi comme des trophées : « Regarde, j’en ai une autre, s’écriait-elle, ça m’en fait deux sur le même doigt! Avoir des verrues, c’était ce qui pouvait nous arriver de pire, hormis le fait d’être obèse ou d’avoir les cheveux roux!

Elle disait qu’elle avait des « verrures». Quand j’y pense aujourd’hui, je me dis que « verrure » est un bien joli mot. Il me fait penser à « vitrail », mais il me semble que, par sa sonorité même, il évoque encore mieux l’idée de transparence et de lumière associée à cet art délicat : « vitrail », trop proche peut-être de « travail », me paraît plus opaque.

Je n’ai jamais revu cette amie, mais je pense souvent à elle. Qu’est-elle devenue? Je l’imagine, quelques années plus tard, accourant auprès de sa mère pour lui annoncer fièrement : « Maman, regarde, j’ai eu mes premières « menstrures ! »

Ces deux néologismes n’auraient certes pas déplu au poète Claude Gauvreau.

Les verrues — 28 juillet 2009

Couverture de « Œuvres créatrices complètes », Claude Gauvreau (1925-1971)

Couverture de « Œuvres créatrices complètes »,

Claude Gauvreau

(1925-1971)

Je peux bien détester l’automne. La première fois que j’ai fait une faute dans une dictée c’est à cause de ce mot-là. Mon orgueil en a pris un coup. C’était trop injuste. Comment écrire sans faute si la prononciation d’un mot ne correspond nullement à sa graphie? Il faut recourir à des moyens mnémotechniques.

Par exemple, « dilemme » s’écrit avec deux « m »; truc : un dilemme est un raisonnement comprenant deux propositions contradictoires. « Imbécile » ne prend qu’un « l »; truc : on pense à Cécile; par contre, « imbécillité » en prend deux; truc : on pense à Lucille, etc. Enfin, « tome » s’écrit avec un seul « m » mais se prononce comme « pomme ».

Un dernier truc. Comment écrire le mot « héautontimorouménos » sans faute? En le décomposant tout simplement : HÉ-AU-TON-TIMOR-OU-MÉNOS. Mais qui aujourd’hui lit encore les comédies de Térence? Qui se soucie de savoir qu’il a inspiré à Baudelaire un poème des « Fleurs du Mal » ?

« L’Héautontimorouménos »  — 3 août 2009

Couverture du livre Le Bon usage, Maurice Grevisse, 14e édition, 2007

Le Bon usage, Maurice Grevisse,

14e édition, 2007

Les hommes passent leur temps à vouloir faire plaisir aux femmes. C’est vrai. Le problème, c’est qu’ils ne savent pas comment s’y prendre.

Le cas classique : offrir des fleurs après une dispute; il aurait fallu les offrir avant.

À proscrire : le corset lacé rouge et noir qui comprime la poitrine, les bas résille, la petite culotte de dentelle en forme de cœur; votre compagne s’imaginera que vous entretenez des fantasmes homosexuels (les travestis s’habillent ainsi pour plaire aux hommes qui aiment les hommes).

Pensez plutôt offrir « Au bonheur des dames » de Zola. Quand bien même le roman ne lui plairait pas, elle sera ravie d’apprendre que vous n’êtes pas si inculte qu’on le croirait.

« Au bonheur des dames » — 3 août 2009

Couverture du livre Au bonheur des dames, 1883, Émile Zola (1840-1902)

Au bonheur des dames, 1883

Émile Zola

(1840-1902)

Fixer le temps, c’est à cette tâche que je m’astreins quotidiennement. Dans mon objectif : la poésie. Je la guette, la traque, la pourchasse. Je la scrute à la loupe et, quand je sens qu’elle ne peut plus m’échapper, au moment même où elle cesse de lutter, qu’elle renonce et s’abandonne tout entière, qu’elle cède enfin à mon emprise, à coups redoublés de grands traits noirs, je l’achève. Je suis chasseur de poésie.

Fixer le temps — 5 août 2009

Photo de Guépard

Guépard

J’ai décidé de ne plus me forcer pour écrire. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’écriture de Proust est naturelle; c’est celle de madame de Sévigné qui, à force de vouloir paraître désinvolte et spontanée, verse dans le style ostentatoire et dans l’affectation. Proust ne fait que suivre le fil de sa pensée sans jamais l’interrompre. C’est quelqu’un qui a appris à penser, qui sait écouter et qui est doué pour l’analyse.

La marquise tombe malheureusement trop souvent dans le babillage téléphonique, le bafouillage électronique, l’embrouillamini clinique. Elle manque de souffle, son corset l’étouffe, il lui coupe littéralement l’inspiration. Ses chaussures trop étroites l’empêchent de se concentrer. Elle ne sait pas écouter, elle parle trop. Rien ne lui aurait tant fait plaisir que de recevoir, de la part de sa fille bien-aimée, un téléphone en cadeau!

Si, comme l’affirmait Sénèque il y a bien longtemps « Le style est le vêtement de la pensée », on pourrait penser que Proust est, de tous les écrivains, l’un de ceux qui s’habillaient le mieux. Mais le génial auteur écrivait dans son lit! Ce n’est pas un hasard si À la recherche du temps perdu commence par : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » Un pyjama, une robe de chambre et des pantoufles est une tenue beaucoup plus confortable qu’un corset qui vous étrangle la taille et des souliers pointus qui vous font des cors aux pieds!

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » L’adverbe, placé en début de phrase, en dit long sur le passé de l’auteur et sur celui qui écrira plus tard la presque totalité de son œuvre (environ 3,000 pages), couché dans son lit. Alors qu’il n’était encore qu’un enfant, Proust écrivait dans sa tête le premières phrases d’un roman qui allait révolutionner le genre, parce qu’il ne parvenait pas à trouver le sommeil.

On peut voir sa chambre au musée Carnavalet à Paris. Les murs sont recouverts de liège, l’ameublement est simple. Le lit, petit, couvert d’un édredon bleu, impose le respect.

Question de style — 6 août 2009

Photo de la chambre de Proust au musée Carnavalet à Paris

La chambre de Proust au musée Carnavalet à Paris

Photo d'un Sac Prada vison

Je ne me lasserai jamais d’entendre le bruit que font les fermoirs des porte-monnaie et des sacs à main des dames. Quand, sous la simple pression des doigts, on force les deux billes de métal entrecroisées pour les ouvrir, le son qui s’en échappe m’est à l’oreille une mélodie plus belle encore que le « Stabat Mater » de Pergolèse. Ce « pwiffe », c’est ma « petite sonate de Vinteuil » à moi tout seul. Il devait plaire aussi à Proust. Il me semble entendre, à chaque fois, le chant de mon âme quand elle exulte. Je ne saurais le traduire par des lettres; il me faudrait le génie musical d’un Beethoven ou d’un Ronsard pour en rendre toute la beauté. Ce bruit m’apaise. Il me rappelle le cri de la jouissance: c’est la musique de la petite mort qui nous fait entrer tout droit par la grande porte du paradis. Qui pourrait me comprendre, sinon un poète, un enfant, un fou?

Les fermoirs qui font « pwiffe » — 8 août 2009

Sac Prada vison

Zone de Texte: Lisez maintenant mes textes sur mon blogue « Au soleil, je suis toujours dans la lune »
où j’écris, pour le plaisir d’écrire, des phrases avec beaucoup de virgules.