Marcel Payette, 1931, Première Communion

Denis Payette

« Je suis un peintre qui écrit, mais j’aspire de plus en plus à devenir un poète qui peint. »

Endymion, effet de lune ou Le Sommeil d'Endymion, 1791, Anne-Louis Girodet (1767-1824)

Hors-d'œuvre

et canapés littéraires

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Endymion, effet de lune ou Le Sommeil d'Endymion, 1791, Anne-Louis Girodet (1767-1824)

Virgule, point-virgule, point — 10 janvier 2011

Avantdemourirvirgulej’aimeraissentirvirguleunedernièrefoisvirguleleparfumd eslilaspointvirgulemourirvirguleenrécitantceversdeMolièredeuxpointsouvrezle sguillemetspointsdesuspensionetmelaissezenfinbarreobliquedanscepetitcoinso mbrevirguleavecmonnoirchagrinpointfermezlesguillemets

Avant de mourir virgule j’aimerais sentir virgule une dernière fois virgule le parfum des lilas point-virgule mourir virgule en récitant ce vers de Molière deux-points ouvrez les guillemets points de suspension et me laissez enfin barre oblique dans ce petit coin sombre virgule avec mon noir chagrin point fermez les guillemets

Avant de mourir virgule, j’aimerais sentir virgule, une dernière fois virgule, le parfum des lilas point-virgule; mourir virgule, en récitant ce vers de Molière deux-points : ouvrez les guillemets « points de suspension… et me laissez enfin barre oblique / Dans ce petit coin sombre virgule, avec mon noir chagrin point. Fermez les guillemets »

Avant de mourir, j’aimerais sentir, une dernière fois, le parfum des lilas; mourir, en récitant ce vers de Molière : « … et me laissez enfin / Dans ce petit coin sombre, avec mon noir chagrin. »

Le Misanthrope, 1666, Molière (1622-1673)

Le Misanthrope, 1666

Molière

(1622-1673)

Si je devais un jour rendre hommage aux personnes qui m’ont le plus influencé au cours de ma vie, il en résulterait un livre que j’intitulerais, en mémoire de Gabrielle Roy, « Ces femmes de ma vie ».

Dans l’ordre, j’y parlerais de ma mère, d’Anne-Marie Plamondon, de Yolande Tremblay et de Barbara. Ces femmes ont largement contribué à me former le caractère, je les ai aimées chacune de la même manière, d’un amour inconditionnel, au point même de vouloir les épouser, toutes!

Comme le désirent ardemment tous les petits garçons à une certaine époque de leur développement, j’ai voulu moi aussi épouser ma propre mère, mais je n’ai par contre jamais pu lui avouer que je la trompais déjà depuis un bon moment avec mon institutrice de première année, Anne-Marie Plamondon. À l’adolescence, je me suis épris de Yolande Tremblay, la mère d’un de mes amis. Enfin, la voix unique de Barbara, son visage si particulier, son piano discordant et sa noire mélancolie m’ont fait croire pendant des années qu’elle me connaissait mieux que personne.

Cela, sans compter toutes les autres, celles à qui je voue un véritable culte : Diane Dufresne, Annie Ernaux, Marguerite Duras, Amélie Nothomb. Mais la vénération, comme chacun le sait, n’a rien à voir avec l’amour.

J’allais oublier Gabrielle Roy.

Ces femmes de ma vie — 12 janvier 2011

Ces enfants de ma vie, 1977, Gabrielle Roy (1909-1983)

Ces enfants de ma vie, 1977

Gabrielle Roy (1909-1983)

Sur le divan d’un psychanalyste21 janvier 2011

Je prends un café au Café Dépôt de Place Dupuis, mais ce pourrait être n’importe où ailleurs sur la planète: lorsque j’écris, je ne suis jamais là où je me trouve.

J’ai passé la matinée et une partie de l’après-midi à l’ordinateur. Je ne sais pas où je puise la force (physique autant que cérébrale) pour écrire, c’est à peine si je puis tenir le crayon entre mes doigts. Mais je m’entête. Je sors mon carnet de mon sac et je note ce qui précède, à savoir la phrase qui commence par « Je prends un café… » Rien de vraiment édifiant.

Au moment même où j’écris ce texte, je ne sais pas encore comment je l’intitulerai. Alors je rature, je reviens sur mes pas, je tourne en rond, jusqu’à ce que la chose se produise, jusqu’à ce que les mots prennent enfin leur envol, si je puis me permettre cette image éculée.

Et, puis, sans prévenir, sans vraiment pouvoir trop me l’expliquer moi-même, voici que me reviennent à la mémoire ces vers de Nelligan : « Mais rien n’en a surgi depuis le soir fatal / Où les amants sont morts enlaçant leurs deux vies. ». Le reste du poème m’échappe, tout comme ce texte d’ailleurs, tout comme les rêves de Nelligan lui auront échappé, enfin pas tous, puisqu’il nous a en laissé quelques-uns, parmi les plus tristes et les plus beaux qui soient, et qu’il m’arrive de relire à l’occasion.

Enfin, comme surgie de nulle part (ou serait-ce alors une réminiscence du poème évoqué plus haut), cette image pour le moins insolite : Sur le divan d’un psychanalyste, une vieille édition des « Poèmes » de Nelligan, aux pages toutes racornies.

Le rêve et son interprétation, 1985 (d’après l’édition de 1925) Sigmund Freud (1856-1939)

Le rêve et son interprétation, 1925,

Sigmund Freud(1856-1939)

Mon frère a failli m’empoisonner en m’obligeant à boire du mercurochrome dilué avec sa propre urine. Il me jurait que si je parvenais à avaler sans la recracher une seule cuillerée à thé, je me transformerais sur-le-champ en vampire. Or, j’aimais mon grand frère, c’était mon idole, et j’étais prêt à tout pour ne pas le décevoir.

Pour achever de me convaincre, il me disait que j’aurais la vie éternelle, comme Dracula. « Prouve-moi que tu n’es pas une mauviette et bois! », m’ordonnait-il.

Un vampire! Depuis le temps que j’en rêvais! Enfin, je pourrais porter mon costume de Dracula à longueur d’année. Fini les longues séances de maquillage pour me donner un air cadavérique; fini les canines postiches qui irritent les gencives; fini le rouge à lèvres pour simuler les gouttes de sang sur ma bouche et sur mon menton. Dorénavant, j’arborerais un teint livide tous les jours, mes canines seraient adorablement longues et acérées, un sang épais d’un beau rouge vif perlerait sur mes lèvres, ma bouche et mon menton chaque fois que j’apaiserais ma soif.

« Si t’es un homme, avale ça », répétait-il, en me tendant la cuillère.

Ce qui me rebutait le plus, ce n’était pas tant de me risquer à boire quelques gouttes de mercurochrome, mais l’urine, celle de mon frère par-dessus le marché! La couleur de la mixture n’était pas non plus très alléchante. J’hésitais.

Ne risquais-je pas de me retrouver à l’hôpital si je cédais aux instances réitérées de mon frère? De plus en plus circonspect à l’idée qu’il suffisait de mélanger du mercurochrome à de l’urine pour se transformer en vampire, j’eus le bon réflexe de lui demander de boire en premier; cette requête impromptue le désarçonna complètement et il finit par capituler :

« Tu ne seras jamais un homme », vociféra-t-il, en renversant le breuvage empoisonné exprès sur mes chaussures.

Cela ne m’offusqua guère. Après tout, ce n’était pas un homme que je voulais devenir.

Le mercurochrome — 22 janvier 2011

Bouteille de mercurochrome

Le chalet de Dieu23 janvier 2011

Rien n’enflammait autant mon imagination que les leçons de catéchisme de l’abbé Frenette. Ce matin-là, il nous apprit que Dieu habitait en chacun de nous, que sa maison, c’était notre âme, et qu’il fallait bien se garder de la souiller : « Veillez à ce qu’elle soit toujours propre, claironnait-il, c’est la demeure de Dieu! » Je faillis m’étouffer en avalant ma gomme!

Jusque-là, j’avais toujours cru que Dieu habitait dans mon cœur, avec Jésus. C’est ce que ma mère m’avait toujours enseigné. Jésus était en quelque sorte l’horloger de notre cœur : c’est Lui qui le faisait battre. Mais voilà que j’apprenais que Dieu avait une résidence secondaire, un chalet d’été en montagne!

Dès lors, je n’eus plus qu’une idée en tête : j’allais tout faire pour que Dieu puisse profiter pleinement de ses vacances. Je décidai d’aller passer quelques jours avec lui. Je remis à Jésus la clef de mon cœur, tout en lui recommandant de ne pas oublier d’en remonter le mécanisme chaque matin. Je ne m’absenterais que quelques jours.

À mon arrivée, le chalet de Dieu me parut bien vide. Pas même un sofa, un fauteuil ou une chaise où se détendre, rien, pas même une table, un lit, une lampe. Je fis le tour des autres pièces. Mais quelle ne fut pas ma surprise lorsque je découvris, au beau milieu de la cuisine, sur le parquet fraîchement ciré, cette tache immonde : ma gomme!

Sacré-Coeur

Je me plais parfois à imaginer ce à quoi auraient pu ressembler les toiles de Nelligan s’il avait été peintre plutôt que poète. Du noir sûrement, beaucoup de blanc, de l’or aussi.

De longs enchevêtrements de traits noirs, comme un labyrinthe inextricable, des ruisseaux translucides où s’ébattent de minuscules poissons d’or, comme des étoiles à portée de main, des nuages aux couleurs du couchant, roses et mauves, des roses avec des ailes, des chauves-souris bleues, énormes, à l’œil diamantin.

Peut-être aussi une corneille, couchée sur la neige, les ailes déployées, le cou rompu, le cœur à découvert, baignant dans une lumière blonde.

Du noir, du blanc, de l’or. Et çà et là, parfois, quelques traits rouges, à peine perceptibles.

Les dessins de Nelligan — 24 janvier 2011

Dessin tiré de « Mouvements », 1952, Henri Michaux (1899-1984)

Dessin tiré de « Mouvements », 1952

Henri Michaux

(1899-1984)

Mr Payeth25 janvier 2011

Une étudiante a baptisé son chat Mr Payeth en mon honneur. Penchée sur mon bureau, elle me souffle à l’oreille : « Pour le moment, j’ignore si c’est un mâle ou une femelle. Si jamais c’était une fille, je l’appellerai alors mademoiselle Paillette », précise-t-elle, en épelant le mot. « Si cela ne vous offusque pas, bien sûr. »Puis, elle ajoute, moqueuse, arborant un large sourire : « Monsieur Payeth, avec un “th”, c’est plus international, comme vous dites vous-même. »

Elle m’a envoyé une photo, un peu floue, il va sans dire, mais à l’air taquin que le chaton arbore, je suis persuadé que Mr Payeth est un garçon, un vrai.

C’est la première fois que l’on m’honore de la sorte et j’en suis tout chamboulé. Marie-Lou est une étudiante sympathique et je souhaite à Mr Payeth une longue et belle vie de chat. Certains de mes étudiants, des étudiantes le plus souvent, ont une connaissance innée de la poésie; c’est pour eux, pour elles, que j’enseigne. Quant aux chats, je ne leur reproche qu’une chose : leur amour intempestif pour les oiseaux, mais je finis toujours par leur pardonner.

Sylvester and Tweety Bird

Sylvester and Tweety Bird

Une année, j’ai vu fleurir trois fois les lilas : à Ottawa, à Montréal et à Québec. J’avais l’impression de pourchasser le printemps.

Les lilas sont au printemps ce que les sapins sont à l’hiver. On n’aurait pas idée d’enguirlander un lilas, encore moins de l’éclairer avec des ampoules électriques multicolores : le lilas crée sa propre lumière. Pourtant, cette lumière conviendrait parfaitement à un enfant qui vient de naître. Si j’avais été un Roi mage, c’est une pleine brassée de lilas que j’aurais déposée aux pieds de l’Enfant-Jésus.

Parfaite adéquation entre couleur et parfum : les lilas sentent le printemps. Le lilas est l’antisudorifique du printemps.

Les tulipes : trop criardes, trop voyantes; on regarde une tulipe, mais on ferme les yeux quand on respire un bouquet de lilas.

Le parfum des lilas convient aux âmes mélancoliques. La rose, elle, est beaucoup trop « glamour ». Le lilas aurait plu à saint François d’Assise, à Thérèse d’Avila; il devait plaire à mère Teresa, à sœur Emmanuelle.

Il me resterait à dire les marguerites, en toute simplicité.

L’année où j’ai vu fleurir trois fois les lilas — 26 janvier 2011

Marché aux fleurs, Amsterdam, Hollande, (crédit photo : André Lebeau, 30 juin 2010)

Marché aux fleurs, Amsterdam, Hollande

(crédit photo :

André Lebeau,
30 juin 2010)

Les oranges27 janvier 2011

Je ne sais trop ce qui m’a pris, mais je ne regrette rien. Le désarroi de mon père ensuite, ses larmes, pas croyable! Et le rire de ma mère, je l’entends encore!

C’est moi qui le lui avais offert, ce disque, à ma mère, pour son anniversaire. Mon père détestait cette chanteuse; ma mère l’adorait. J’ai toujours été du côté de ma mère. J’ai toujours été du côté de l’amour. J’ai toujours été du côté du rire.

Un soir, dans un accès de rage inexplicable, mon père a fracassé le disque sur ses genoux : « Ta maudite chanteuse braillarde, moi, tu comprends, j’peux plus l’entendre! » Il faisait vraiment peur à voir. Ma mère s’est tournée vers moi. J’ai vu qu’elle retenait ses larmes. Elle me souriait si tendrement, elle semblait si désemparée. Il me fallait la venger.

C’était la première fois que j’affrontais mon père et je n’étais pas de taille. J’ai pensé à David et Goliath. J’ai pris la première chose qui se trouvait à ma portée. Puis j’ai visé. Une première, une deuxième, une troisième. La douzaine y aurait passé si ma mère n’était pas intervenue. Mon père accusait les coups sans réagir. C’était aussi la première fois que je le voyais pleurer.

Accroupie aux pieds de mon père, ma mère ramassait les oranges en riant comme une bossue.

Non, je ne regrette rien. Et je revois la scène chaque fois que je pèle une orange.

Non, je ne regrette rien, 1960, Édith Piaf (1915-1963)

Non, je ne regrette rien, 1960

Édith Piaf
(1915-1963)

La virgule est à l’écrivain ce que le chien est à l’homme : un ami, le meilleur des confidents. Pas de plus fidèle compagne que la virgule pour susciter les confidences, les petits secrets qu’on dissimule sous l’oreiller ou sous l’édredon. Plus qu’une simple pause, une respiration qui nous permet de souffler quand une phrase (qui ne craint rien tant qu’un point final) se met à faire des siennes pour qu’on lui accorde davantage de liberté, la virgule est un atout précieux, une source d’inspiration intarissable, surtout pour les auteurs prolixes. Proust, passé maître dans l’art de la phrase complexe, longue et sinueuse à souhait, tout en arabesque, savait que la virgule, entre autres, se prête parfaitement au secret des alcôves.

Je rêve de dormir aux côtés de mon amant dans des draps blancs où s’entrecroiseraient de jolies virgules noires, des points de suspension multicolores, des parenthèses, des crochets et des tirets bleu nuit, des points d’exclamation fluorescents!

Combien de virgules (et de parenthèses) ponctuent « À la recherche du temps perdu »? Car il en faut du temps pour partir à la recherche du temps perdu. Les virgules, justement — les parenthèses aussi —, nous font gagner un temps précieux tout en nous permettant de le perdre intelligemment.

 Il faudrait aussi penser à imprimer des draps avec des chapitres entiers du « Temps retrouvé ».

Des virgules et des hommes — 13 février 2011

Et si on dansait Éloge de la ponctuation, 2009, Erik Orsenna

Et si on dansait ?Éloge de la ponctuation, 2009

Erik Orsenna

Il ne s’appelait pas Paul14 février 2011

Il me fallait absolument l’aborder, mais je ne savais comment. Il lui ressemblait tant! De profil, surtout : le même nez busqué, la même chevelure hirsute, le même regard mélancolique, et des mains, des mains à vous déshabiller avant même que vous ayez franchi le seuil de la porte de son appartement.

J’ai patienté jusqu’à la fermeture du bar. Puis j’ai avalé d’un trait ma quatrième bière. Au pire, je rentrerais seul encore une fois, mais au moins j’aurais la conscience tranquille. Ce n’était pas qu’il était particulièrement beau, mais il dégageait une belle assurance, et son petit air bohème était loin de me déplaire.

Je n’ai même pas pris le temps de lui demander son nom. Je l’ai abordé sans façon, de front, presque sauvagement, sûr de mon approche. La ressemblance était trop frappante. Au pire, il verrait que je n’étais pas inculte!

Une déveine complète. Quand je lui ai soufflé à l’oreille qu’il ressemblait à s’y méprendre à Gauguin, et qu’on lui avait sûrement déjà fait la remarque, ses grands yeux tristes s’allumèrent soudain et il me glissa au creux de l’oreille : « Non, jamais. Je ne connais pas ce chanteur-là. »

Je lui aurais demandé qui a peint la Joconde qu’il aurait probablement répondu Picasso. Il lui ressemblait, pourtant. À tout hasard, je lui ai demandé son nom, au cas. Il ne s’appelait pas Paul.

Je suis rentré en sifflotant Brel, « la bite sous le bras ».

Autoportrait avec le portrait d'Émile Bonnard, 1888, Paul Gauguin (1848-1903)

Autoportrait avec le portrait d'Émile Bonnard, 1888

Paul Gauguin

(1848-1903)

« C’est le règne du rire amer et de la rage », écrit Nelligan dans un poème qui allait devenir son credo, « La Romance du vin », l’un de ses textes les plus achevés. À lui seul, ce vers exprime et résume toute la colère d’un jeune poète en révolte contre l’autorité d’un père réfractaire aux arts; un cri d’amour à l’indifférence générale que suscitent ses poèmes dans une société sclérosée qui l’empêche d’être ce à quoi il aspire depuis toujours, à savoir, un poète moderne, le premier au Québec; une ode à la mère surprotectrice trop aimée; l’un des rares moments heureux de sa vie, sinon le seul moment de gloire de sa courte carrière. Chef-d’œuvre « rose » dans un univers où domine le noir, ce vers en « r » est une perle rare. C’est de l’or, littéralement, que le poète nous exhorte à boire en sa compagnie. Ici, Nelligan rivalise avec Baudelaire, le transcendant en quelque sorte.

Tout chez Nelligan brille de cet éclat du génie à l’état brut, celui de l’enfance, tout particulièrement. Son « Vaisseau d’Or » redit en d’autres mots la même rancune à l’endroit du génie non reconnu, ou reconnu trop tard, ce qui revient au même.

« L’or du temps » que Breton a cherché sa vie durant, Nelligan l’avait déjà trouvé à l’âge de seize ans. Après, il s’est tu, à tout jamais, convaincu dès lors que le silence est de loin préférable à la parole, comme l’or à l’argent. Le temps lui a finalement donné raison.

Né un 24 décembre, Nelligan était prédestiné à quelque chose de grand. Sa mère achevait de s’en convaincre, tandis que la fée Poésie, penchée sur le berceau de l’enfant, battant l’air de sa baguette, lui prodiguait ses dons et qu’un fin nuage de poussière nimbait d’or son front virginal.

Le règne du rire amer et de la rage — 26 février 2011

Chimère d'Arezzo, bronze étrusque

Chimère d'Arezzo,

bronze étrusque

Les chiots jaunes26 février 2011

À Playa del Carmen, un petit Mexicain s’amuse avec un chiot jaune. L’enfant est très jeune, un an tout au plus, c’est à peine s’il peut se tenir sur ses jambes. Dans ses bras frêles, le chiot frissonne, se lamente et se débat; ses yeux n’ont encore jamais vu le soleil. L’enfant sourit à sa mère. La chienne, en retrait, guette : on dirait la Louve du Capitole.

Le chiot glisse des mains de l’enfant et tombe sur une dalle de pierre. L’enfant rit. Il se penche, regarde sa mère, saisit le chiot par la tête et parvient à se redresser. La mère le regarde faire sans rien dire. La chienne ne réagit pas.

À nouveau, le chiot se retrouve sur la dalle, une deuxième fois, puis une troisième. L’enfant finit par se lasser, le jeu semble l’avoir épuisé; il n’a plus la force de se relever et se met à geindre. La mère vient à sa rescousse. Du bout du pied, elle repousse la petite chose inerte et prend l’enfant dans ses bras. La chienne a disparu.

Il y a quatre autres petits cadavres jaunes au fond du jardin.

La Louve du Capitole, XIIe-XIIIe siècles

La Louve du Capitole,
XIIe-XIIIe siècles

Sur la veste de l’enfant est épinglé un large ruban blanc. C’est un jour solennel pour lui : il fait aujourd’hui sa Première Communion. La mère a même bouclé les cheveux de l’enfant. Il a 6 ans, la photo a été prise en 1931, par la sœur de l’enfant, Éva, sa marraine.

À l’avant-plan, une table recouverte d’une jolie nappe brodée sur laquelle la mère a disposé un bouquet de marguerites des champs. L’enfant pose une main sur le bouquet, comme s’il voulait le saisir. Il ne sourit pas. Un petit objet rond repose sur le coin gauche avant de la table, probablement une bille que l’enfant reprendra une fois la photo prise. Derrière, la maison où l’enfant est né. Cet enfant, c’est mon père.

C’est la bille qui a d’abord attiré mon attention. Il m’a fallu scruter la photo à la loupe pour m’assurer qu’il s’agissait bien d’une bille. Puis je me suis rappelé que mon père, comme tous les gamins de son âge, adorait jouer aux billes.

J’ai cru par la suite apercevoir une ombre dans l’une des trois fenêtres qui percent le mur gauche de la maison, quelqu’un qui écarte un rideau : la mère de l’enfant, sans doute, mais comment en être sûr, comment la reconnaître, moi qui ne l’ai encore jamais vue ?

Je décide alors d’entrer dans la maison de la photo. Je gravis une à une les marches de l’escalier puis j’ouvre la porte. Le temps s’abolit dès que je pose ma main sur la poignée.

La femme à la fenêtre ne semble nullement troublée par ma présence. À l’étage, guidé par je ne sais trop quel instinct, je repère vite la chambre de mon père. C’est bien la sienne, puisque je me rappelle l’avoir entendu dire à plusieurs reprises qu’il partageait son lit avec l’un de ses deux frères, tandis que l’autre dormait seul, dans un lit étroit. Il y a deux lits dans la pièce : un grand et un petit.

Je m’étends de tout mon long sur le lit de mon père. Je pose ma tête sur l’oreiller puis j’éclate d’un grand rire. Je l’aurais juré : c’est là que mon père cache ses billes ! J’imagine tout le reste. Et puis j’attends, j’attends.

J’attends d’abord 26 ans, le temps de naître, puis j’attends encore 54 ans, le temps d’écrire ce texte. Mon père, lui, attend patiemment, depuis 80 ans, le moment où il pourra enfin reprendre sa bille.

La bille — 1er mars 2011

Marcel Payette, 1931

Marcel Payette,

Première communion, 1931

Marcel Payette, Première Communion, 1931

La neige devrait lire le journal31 mars 2011

« La neige devrait lire le journal ». C’est le genre de phrase qu’on ne trouvera jamais dans une grammaire, mais c’est tout ce qui me vient à l’esprit après six mois de réclusion, six longs mois d’hiver, dans ce pays qui n’existe pas, qui ne ressemble à rien, pas même à la moindre illusion. « L’hiver de force », selon la formule heureuse de Réjean Ducharme.

L’hiver, je relis « La chèvre de monsieur Seguin », « Le Petit Prince », les poèmes les plus sombres de Mallarmé, pour me convaincre qu’il y a pire; je me réchauffe en compagnie du fantôme de Nelligan (qui frissonne dans son pyjama à rayures noires et blanches), soupirant, renâclant et maugréant, le nez collé à la fenêtre, dans son « jardin de givre » qu’illumine une lune noire.

Nelligan est un personnage ducharmien : pour Bérénice Einberg dans « L’Avalée des avalés », pour Mille Milles et Chateaugué dans le « Le nez qui voque », il est l’incarnation de l’enfance absolue. Ses poèmes sont des appels au secours, des moments de pur désespoir. Chez Nelligan, la beauté, tout comme la lumière, est noire.

La phrase : « La neige devrait lire le journal », je l’offre à Bérénice, à Mille Milles et à Chateaugué, à Nelligan aussi. Je sais qu’ils sauront me comprendre : c’est l’une des phrases les plus tragiques qu’il m’ait été donné d’écrire. « La neige devrait lire le journal » est une phrase de toute beauté, écrite par un fou, nécessairement.

Ce mal de vivre, cette lumière aveuglante, cette folie de toute beauté, on la retrouve aussi dans les toiles les plus sombres de Malevitch, peintre absolu de l’hiver.

Carré noir sur fond blanc, 1913, Kasimir Malevitch (1879-1935)

Carré noir sur fond blanc, 1913

Kazimir Malevitch

(1879-1935)

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Zone de Texte: Lisez maintenant mes textes sur mon blogue « Au soleil, je suis toujours dans la lune »
où j’écris, pour le plaisir d’écrire, des phrases avec beaucoup de virgules.
Zone de Texte: Lisez maintenant mes textes sur mon blogue « Au soleil, je suis toujours dans la lune »
où j’écris, pour le plaisir d’écrire, des phrases avec beaucoup de virgules.