Cette section regroupe des canapés écrits à Cayo Largo, Cuba, entre le 19 et le 29 décembre 2010.

Toutes les photos de Cayo Largo sont d’André Lebeau.

Playa Lindamar, Cayo Largo, Cuba, 2010 (Crédit photo: André Lebeau)Bébé tortue Ulysse, Playa Lindamar, Cayo Largo, Cuba, 2010 (Crédit photo: André Lebeau)En la evanescencia del día, Playa Lindamar, Cayo Largo, Cuba, décembre 2010 (crédit photo: André Lebeau)
Deux chaises sur la plage au coucher du soleil, Playa Lindamar, Cayo Largo, Cuba (Crédit photo André Lebeau)La desserte, 1897, Henri Matisse (1869-1954)Playa Paraiso, Cayo Largo, Cuba (Crédit photo: André Lebeau)Nature morte au cendrier, Cayo Largo, Cuba, 2010 (crédit photo: André Lebeau)Playa Mal Tiempo, Cayo Largo, Cuba, décembre 2010 (crédit photo: André Lebeau)
Playa Paraiso, Cayo Largo, Cuba (crédit photo: André Lebeau)Polynésie, le ciel, 1946, Henri Matisse (1869-1954)
Polynésie, la mer, 1946, Henri Matisse (1869-1954)

Polynésie, la mer, 1946, Henri Matisse (1869-1954)

D’où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous?, 1897-1898, Paul Gauguin (1848-1898)
Denis Payette, Cayo Largo, décembre 2010 (crédit photo: André Lebeau)Playa Lindamar, Cayo Largo, Cuba, décembre 2010
(crédit photo: André Lebeau)

Denis Payette

« Je suis un peintre qui écrit, mais j’aspire de plus en plus à devenir un poète qui peint. »

Deux femmes courant sur la plage, 1922, Pablo Picasso (1881-1973)

Hors-d'œuvre

et canapés littéraires

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Deux femmes courant sur la plage, 1922, Pablo Picasso (1881-1973)

Denis Payette lisant Bibi, Cayo Largo, Cuba, décembre 2010 (crédit photo: André Lebeau)

Comprar el sol — 19 décembre 2010

Acheter le soleil, pourquoi pas? Pour 1,834 $, je m’offre un séjour de 10 jours à Cayo Largo, ce qui revient à 183.34 $ par jour. Comme rien ne brille plus que le soleil, pas même l’or, ce prix me semble tout à fait raisonnable.

Dix jours de soleil consacrés entièrement au repos, c’est-à-dire, dans mon cas, à la lecture et à l’écriture. La même frénésie chaque fois que je fais ma valise : quels livres apporter? Chaque année, je perds un temps fou à sélectionner les livres que je compte lire ou relire; quant au choix des vêtements, je m’en tiens toujours au strict minimum.

Cette année encore, un choix de lecture plutôt éclectique : « Notre-Dame-des-Fleurs » de Jean Genet (377 pages); « Les Animaux dénaturés » de Vercors (217 pages); « Le Très-Bas » de Bobin (130 pages); enfin, le volumineux « Bibi » de Victor-Lévy Beaulieu (594 pages). Au total, 1,318 pages, ce qui implique que je devrai lire en moyenne 131 pages par jour.

Pour ce qui est de l’écriture, je compte bien y consacrer au moins une à deux heures par jour.

Au bout du compte, il ne m’en coûtera que 183.34 $ par jour pour me taper 131 pages de lecture quotidienne sous un soleil de plomb.

Se reposer n’a pas de prix.

Couverture du livre Bibi, 2010, Victo-Lévy Beaulieu

Bibi, 2010

Victo-Lévy Beaulieu

Denis lisant Bibi, Cayo Largo, Cuba, décembre 2010

Sur la plage blanche, je lis « Notre-Dame-des-Fleurs » de Jean Genet; sur la page blanche, j’écris : la mer, les vagues. Impossible de ne pas penser à Marguerite Duras, à Virginia Woolf.

J’écris le mot « plage », mais c’est le verbe « échouer » qui me vient à l’esprit. C’est précisément je que je suis venu faire ici : m’échouer, comme tous ces pinnipèdes humains, cette échouerie de touristes hâves, aveuglés par le soleil, comme autant de rebus rejetés par la mer. Sur une plage, on ne peut qu’échouer.

J’en viens rapidement à confondre la plage blanche et la page blanche : « Carré blanc sur fond blanc », la plage et la page, blanches, l’eau et l’encre, bleues.

Sur la plage blanche, sur la page blanche, un homme écrit : à mes pieds, une paruline fouille le sable de son bec effilé; à côté, A*** s’abîme dans « Le Très-Bas » de Christian Bobin. Tout est presque trop calme, trop pur, trop blanc : je n’arrive pas à mettre le feu à ce texte. C’est quelqu’un d’autre qui écrit à ma place.

Ici, Hemingway pêcherait au large, Debussy pleurerait, Sartre vomirait, sœur Emmanuelle chanterait, François d’Assise sourirait, Soulages peindrait, Amélie Nothomb écrirait, Jean Genet banderait.

Je ne viendrai jamais à bout de cette plage blanche, pas davantage de cette page blanche où les mots s’effacent à mesure que je les écris dans une abstraction totale.

Playa blanca — 20 décembre 2010

Notre-Dame-des-Fleurs, 1944, Jean Genet (1910-1986)

Notre-Dame-des-Fleurs, 1944

Jean Genet

(1910-1986)

Playa Lindamar, Cayo Largo, Cuba, décembre 2010

Al sol, estoy siempre en tus ojos — 20 décembre 2010

Au soleil, je suis toujours dans tes yeux :

les yeux d’une biche que caresserait de sa main saint François d’Assise, des yeux de biche de compassion qui attendrirait mille bouddhas, des yeux de biche qui croirait encore en la bonté de son créateur et qui mettrait bas dans les fougères, comme si c’était dans les mains de Dieu lui-même, ou celles de saint François d’Assise, des yeux d’amour, des yeux pour servir Dieu, des yeux traqués par Lui.

Des yeux de douleur qui embraseraient toute la forêt : le même regard de feu, de fou, de saint, qui s’enflamme quand tu me regardes.

Tu cherchais un dieu bleu lorsque tu m’as reconnu.

Frère François 1983, Julien Green (1900-1998)

Frère François 1983

Julien Green

(1900-1998)

Denis, Cayo Largo, Cuba, décembre 2010

Il y a cet homme assis en face de moi, silencieux, le regard un peu mélancolique, beau, qui fume, comme moi, qui boit de la bière, comme moi, qui commande une pizza, comme moi, et qui se trouve toujours là où je suis, comme s’il me pourchassait. Et qui écrit, comme moi.

Très précisément, à ce moment-là de sa vie et de la mienne, je pourrais vouloir le séduire, le désirer, s’il se laissait simplement regarder, un regard furtif suffirait, un battement de cil complice, qui me feraient croire qu’il me désire avec la même ardeur, un peu comme l’amant chinois de Duras, l’amant de la Chine du Nord, de son désir fou pour une jeune Française de 15 ans.

Ce désir-là de moi pour lui, le temps d’un battement de cil, d’un regard furtif, le temps d’apprivoiser son mystère, d’embrasser ses lèvres comme si c’était sa vie tout entière que j’embrassais, simplement pour avoir osé rêver goûter sa peau dorée, avoir osé rêver effleurer ses lèvres et avoir senti son sexe dur contre ma cuisse, avec la certitude folle de l’avoir aimé et d’en avoir été aimé.

Un simple battement de cil qui m’aurait permis d’aboutir à ce bonheur-là de lui et de moi, Tristan et Iseut impossibles, pour boire toute la mélancolie de ses yeux tristes de Tristan triste.

Je crois que c’est ainsi que l’on finit par écrire des romans.

Ese hombre — 20 décembre 2010

L'Amant de la Chine du Nord, 1991, Marguerite Duras (1914-1996)

L'Amant de la Chine du Nord, 1991

Marguerite Duras

(1914-1996)

Alice et Ulysse, Cayo Largo, Cuba, décembre 2010

Liberación de tortuguitas — 21 décembre 2010

Sur la plage, on organise une libération de tortues marines, des bébés mâles âgés de 2 jours à peine. On remet à chacun une tortuguita. On doit lui trouver un nom et lui souhaiter une longue vie avant de la relâcher. Je baptise la mienne Alice, même si c’est un mâle; A*** appelle la sienne Ulysse.

Au signal, je dépose Alice sur le sable, mais elle ne bronche pas. Ulysse est beaucoup plus déterminé et fonce tout droit vers la mer. Enfin, Alice sort de sa torpeur, esquisse quelques pas malhabiles, puis se lance à l’aventure.

Je les regarde s’éloigner, si petites, deux points noirs dans l’infinitude océanique. Il leur faudra vite rejoindre les profondeurs de l’océan. La route sera longue et semée d’embûches; sur la soixantaine de tortues libérées aujourd’hui, quelques-unes seulement survivront.

Tout le reste de la soirée et une bonne partie de la nuit, je n’ai fait que penser à Alice et à Ulysse. Je ne me suis jamais senti aussi seul : ce qu’il faut de courage et de détermination pour affronter la vie! Une si petite tortue, mais une grande leçon de courage. Un petit pas pour elle, un grand pour moi. Finalement, c’est la tortue qui m’a libéré, pas l’inverse.

Entre elle et moi, comme un lien que rien ne pourra jamais défaire, cet océan de tendresse.

L'Iliade et L'Odyssée, Homère, VIIIe siècle av. J.-C.

L'Iliade et L'Odyssée,

Homère,

VIIIe siècle av. J.-C.

Alice et Ulysse, Cayo Largo, Cuba, décembre 2010

Terminé hier sur la plage « Notre-Dame-des-Fleurs » de Genet, poème romanesque ou roman poétique, je ne saurais dire, mots de chairs et de muscles, lamento des bas-fonds de l’âme, pure sainteté du sombre, du mal.

Entamé aujourd’hui la relecture du « Très-Bas » de Bobin, pure délectation, hagiographie lumineuse d’un François d’Assise désanctifié.

Genet et Bobin, si loin, et pourtant si proches; Notre-Dame-des-Fleurs, l’assassin; François d’Assise, le saint. La beauté et la laideur, chez l’un comme chez l’autre.

D’un côté, la beauté pure, fantasque, racoleuse, cette beauté-là du mal; de l’autre, toute la laideur, la misère, la saleté et la pauvreté du monde, cette beauté-là de la laideur.

La lecture et l’écriture, à la fois si proches et si différentes, jumelles partageant le même cœur, le même sang : sang noir de la lecture, sang noir de l’écriture. Le sang des autres : la lecture; son propre sang, l’écriture.

Leer y escribir — 22 décembre 2010

Le Très-Bas, 1995, Christian Bobin

Le Très-Bas,

1995

Christian Bobin

Cortar el cielo — 22 décembre 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« D’où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous? » Chez Gauguin, le peintre l’emporte toujours sur l’homme. Chacune de ses toiles est une victoire contre la mort, un sursis, une abdication du suicide. Chaque fois qu’il peint, Gauguin se repose la question et, chaque fois, la réponse est la même. « D’où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous? »

 

 

 

 

 

 

 

 

Je crois que nous venons du bleu du ciel et des profondeurs de la mer, de ce bleu qu’on ne trouve qu’ici à Cayo Largo, peut-être bien aussi en Polynésie ou à Tahiti, ce bleu qui me fait les yeux encore plus bleus, des yeux si bleus que je ne vois plus rien quand je contemple la mer ou que je lève les yeux au ciel, des yeux de poésie du Vide, du Rien, du Tout, du Bleu.

Avec les ciseaux de Matisse, je pourrais moi aussi découper le ciel.

Playa Paraiso, Cayo Largo, Cuba

Playa Paraiso

Cayo Largo, Cuba

Polynésie, le ciel, 1946, Henri Matisse (1869-1954)

D’où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous?, 1897-1898
Paul Gauguin (1848-1898)

Dans « Le Très-Bas », Bobin écrit ceci à propos de saint François d’Assise : « Si l’on veut connaître un homme, il faut chercher celui vers lequel sa vie est secrètement tournée… » Édith Piaf affirmait pour sa part que l’on ne peut vraiment connaître un homme qu’en couchant avec lui. Rien de plus différent d’un homme qu’une femme, et pourtant.

Je crois que François d’Assise aurait bien aimé chanter : « Quand il me prend dans ses bras… » Je crois que Piaf aurait bien aimé François d’Assise. Je pense que Bobin ne doit pas détester Piaf non plus.

Cuando me toma en sus brazos — 22 décembre 2010

Saint François d'Assise réconforté par les anges après sa stigmatisation, 1ère moitié du XVIIe siècle, Gérard Seghers (1591-1651)

Saint François d'Assise réconforté par les anges après sa stigmatisation, 1ère moitié du XVIIe siècle

Gérard Seghers

(1591-1651)

Los verbos en « ir » — 22 décembre 2010

À la fin, je n’aurai fait que cela, sourire, je n’aurai été que sourire. C’est l’image que j’aimerais que l’on garde de moi : « Ma vie n’aura été qu’un grand rire, un sourire permanent », pourrait me servir d’épitaphe. Peu importe le groupe auquel ils appartiennent : les verbes en « ir » sont de loin mes préférés.

Rire, sourire, jouir, de chaque situation, de chaque moment, « comme le soleil rit sur les roses en pleurs » (V. Hugo), comme saint François d’Assise souriait aux moineaux, aux ânes, aux fourmis, de ce rire qui embrase l’âme des saints, des enfants et des fous, ce rire pur de l’enfance, de l’innocence pure.

En espagnol, « aller » se traduit par « ir », « s’en aller » par « irse », et « mourir » par « morir ».

El arte de conjugar en español, 1998, Francis Mateo et Antonio J. Rojo Sastre

El arte de conjugar en español, 1998

Francis Mateo et Antonio J. Rojo Sastre

En espagnol, un seul mot suffit pour dire « aller en vacances » : « veranear », de « verano », été. En français, pour trouver un équivalent, il faudrait dire : « étérer », ou « étérir », ou « vacancionner », littéralement, « être en vacances ».

—     Que faisiez-vous au temps chaud? demande la fourmi au poète.

—     J’étérais, j’étérissais, je vacancionnais, répond le poète, hilare.

Veranear — 22 décembre 2010

La Cigale et la fourmi, 1868, Gustave Doré (1832-1883)

La Cigale et la fourmi, 1868

Gustave Doré

(1832-1883)

Los hombres velludos — 22 décembre 2010

J’ai toujours aimé les hommes velus, les hommes-loups, à la peau foncée, au regard sombre, ceux dont le dos, les bras, le torse, les fesses, les jambes et le visage sont couverts d’une dense et luxuriante forêt de poils.

Le soir, pour m’endormir, je dessine des cercles concentriques autour du nombril de A***; j’ai l’impression chaque fois de renouer avec mes origines profondes, avec mes lointains ancêtres, ces hommes-bêtes, ces hommes-fauves terrés au fond de leur caverne humide et sombre, tout emmêlés dans leurs pattes, dans leur fourrure, luttant contre les fantômes de la nuit en se serrant les uns contre les autres.

Je crois bien que je n’ai jamais pu me séparer de mon premier ourson de peluche, dont j’ai oublié le nom, mais que je retrouve chaque nuit lorsque je me blottis tout contre A*** et que je caresse son ventre, pour m’endormir.

Ces hommes à fourrure qui semblent avoir conservé dans leur regard et sur leur peau, un peu de cette animalité-là, et qui veillent sur mon sommeil, la nuit.

Le loup, 1943, Henri Matisse (1869-1954)

Le loup, 1943

Henri Matisse

(1869-1954)

Vivre, c’est ne pas mentir. Le beau mensonge que celui de croire que tout va bien, que l’on a toute la vie devant soi, que la mort ne nous concerne pas, que l’on est éternel! Pour la plupart d’entre nous, vivre, c’est toujours plus ou moins mentir, se mentir à soi-même, c’est-à-dire, refuser de voir la vérité en face. Alors on vit comme si on n’allait jamais mourir. Cicéron disait : « Philosopher, c’est apprendre à mourir. » Ne pourrait-on pas dire, de manière générale, que vivre, c’est aussi apprendre à mourir?

Il ne faut pas craindre la mort. Car mourir, c’est tout simplement partir, s’en aller. Si la mort nous angoisse tant, c’est que l’on ignore où l’on s’en va. L’adage bien connu : « Partir, c’est mourir un peu », pourrait servir d’amorce à notre réflexion, nous rassurer face à l’éventualité de notre propre mort, peut-être même nous exhorter à vivre mieux, à vivre plus intensément?

Pour pousser plus loin la réflexion, on pourra également s’inspirer de cette citation d’Alphonse Allais : « Partir, c’est mourir un peu, mais mourir, c’est partir beaucoup. »

P.-S. Si vivre, c’est ne pas mentir, je dois toutefois confesser ici que le soleil me grise autant que tous les mojitos que j’ai pu avaler aujourd’hui. Écrire, c’est toujours plus ou moins mentir.

Vivir es no mentir* — 22 décembre 2010

Alphonse Allais (1854-1905)

Alphonse Allais

(1854-1905)

* Ce texte a été publié sur mon blogue (www.denispayette.blogspot.com) dans une version légèrement remaniée le 10 janvier 2011.

Playa Paraiso, Cayo Largo, Cuba, décembre 2010

Los ángeles no tienen sexo — 22 décembre 2010

Le phénomène est beaucoup plus répandu qu’on pourrait le croire : beaucoup de femmes et d’hommes s’amusent à affubler le sexe de leur partenaire d’un petit nom gentil : Ti-gars, Bobinette, Big Ben, Molly, Tristounet, Papinou, ou tout simplement Maurice ou Fernande.

C’est que le sexe d’un homme, qu’il soit au repos ou aux aguets, a toujours l’air d’un joujou. De tous les jouets qu’il a reçus dans son enfance, c’est le seul qu’il n’égarera jamais, le seul qu’il n’échangera jamais, le seul qu’il ne détruira jamais.

Le sexe d’un homme est toujours attendrissant. C’est le joujou idéal, pour lui-même, aussi bien que pour le sexe opposé, voire pour son propre sexe. Même lorsqu’il se dresse et s’emporte, le sexe masculin conserve un peu de cette candeur juvénile, cette partie de l’enfance qui refuse de s’en aller et qui peut aussi parfois prêter à rire.

On dit que « les anges n’ont pas de sexe ». C’est sans doute la raison pour laquelle Dieu leur a dessiné des ailes; moi, j’en connais quelques-uns qui ont dû échapper à sa vigilance.

Cain, 1900, Whilhelm von Gloeden (1856-1931)

Cain, 1900

Whilhelm von Gloeden

(1856-1931)

Playa Mal Tiempo, Cayo Largo, Cuba, décembre 2010

Sur toutes les plages du monde, entre 5 h et 5 h 30, quand le soleil est sur le point de disparaître, ils sortent de leur tanière. Ce sont les hommes-loups.

Par milliers, partout, ils sortent de leur tanière, entre 5 h et 5 h 30. C’est l’heure gaie. Ils attendent le coucher du soleil, ils rôdent, s’épiant les uns les autres. On les prendrait volontiers pour des assassins, des voleurs, des brigands. Mais c’est l’amour qu’ils cherchent, pas la mort, pour autant que la victime soit consentante, le temps d’un effleurement.

C’est l’heure gaie, celle où les hommes renouent avec les loups, l’heure des amours sauvages, quand les dieux s’appelaient Pan, ou Priape, des hommes avec des yeux de loup, des oreilles de loup, des queues de loup.

Colas de lobo — 22 décembre 2010

Fresque de Priape à Pompéi, 1er siècle

Fresque de Priape à Pompéi,

1er siècle

Yo me lavo, entonces que me seco — 22 décembre 2010

« Je pense, donc je suis »; je me lave, donc je m’essuie. Une pensée légère et aérienne, comme un matin de mai, comme un voile de tulle à la fenêtre, fraîche, toute menue, cristalline, apaisante, comme la main d’une mère sur le front de son enfant brûlant de fièvre.

Une pensée d’été en plein hiver, sur la plage, comme une pensée l’été, violacée en son pourtour, jaune en son centre, légèrement parfumée, et si peu dérangeante. Pas comme ces mouches qui me tournent autour depuis une heure, attirées par l’odeur de linge frais lavé et séché à l’air que mon corps exhale.

Une pensée légère de matin de mai en plein hiver. Une pensée philosophique qui me réconcilie avec l’univers : je me lave, donc je m’essuie.

Pantalon fleuri, 2006, Crédit photo: André Lebeau

Pantalon fleuri,

2006

Crédit photo:

André Lebeau

Écrire, ce n’est pas penser, c’est regarder. C’est ce que je me dis, une bière à la main, un crayon dans l’autre, une cigarette au bec, entre deux hoquets.

Il ne m’en faut pas plus pour que remonte à la surface ce souvenir d’enfance : j’ai longtemps confondu les mots « hoquet » et « hochet ». Il m’en a fallu du temps, et combien d’humiliations, avant que je ne parvienne à distinguer le jouet du malaise. Encore aujourd’hui, j’hésite à prononcer l’un et l’autre.

Le hochet, qui m’amusait tant enfant, qui amusait tant les enfants hier, qui les amuse encore aujourd’hui, le hoquet, ce jouet maléfique, ne finit-il toujours pas, à force de faire rire les enfants, les enfants, par leur donner, leur donner, le hoquet?

Hochet, hoquet, c’est bien ce que je disais, ce que je pensais et ce que je pense toujours : écrire, ce n’est pas penser, c’est regarder, loin derrière, remonter le temps, souvent, jusqu’à son enfance.

Oserais-je conclure en disant que l’on est toujours le hochet de quelqu’un d’autre? J’ai parfois l’impression d’en être un pour A***, chaque fois qu’il a le cœur lourd, et que je tente par tous les moyens, par mille et une facéties, de le dérider, jusqu’à ce que mes efforts soient interrompus par un hoquet convulsif qui ne me quitte plus et que son rire finisse par enterrer le mien.

Escribir nos es pensar sino mirar — 22 décembre 2010

Hochet-fleur Fisher Price

Hochet-fleur Fisher Price

Nature morte au cendrier, Cayo Largo, Cuba, décembre 2010

El tiempo recobrado — 22 décembre 2010

J’aurai donc passé ma vie à écrire, comme Proust, sans toutefois me soucier d’avoir nécessairement quelque chose à dire, depuis mon tout premier poème, alors même que je savais à peine écrire et lire, et que j’avais dédié à Mademoiselle Plamondon, ma première vraie histoire d’amour, mon institutrice de première année, puis ces lettres, des centaines, que m’inspiraient mes premières amours, et tous ces romans avortés, ces poèmes écrits à la dérobée, décriés, déchirés, car trop mauvais, si loin de l’idéal que je me faisais de la poésie, de Baudelaire, de Nelligan, de Prévert, tout cela en une seule phrase continue, ma très timide tentative personnelle de partir moi aussi à la recherche du temps perdu, très à l’ombre des jeunes filles en fleurs, loin de Sodome et Gomorrhe, avec la satisfaction, au moins, d’avoir approché, un peu, le temps retrouvé, le temps d’une vie, une vie, en une seule phrase.

Le Temps retrouvé, 1927, Marcel Proust (1871-1922)

Le Temps retrouvé, 1927

Marcel Proust (1871-1922)

Playa Mal Tiempo, Cayo Largo, Cuba, décembre 2010 (crédit photo: André Lebeau)

Je m’étais dit avant de partir : 10 jours de soleil, de lecture et d’écriture; des pages et des pages d’écriture, des pages et des pages de lecture, pour le reste, du soleil à pleine page, des chapitres entiers de soleil et de plage. Aujourd’hui, pas une seule ligne. Sentiment d‘échec et de culpabilité amplifié par le bruit des vagues s’abattant sur le littoral avec fracas. Les vagues ne sont-elles pas le rire de la mer?

Peut-être suis-je trop absorbé par la lecture de « Bibi », le roman de VLB, el más grande escritor del Kebek. À côté d’un pareil monstre, comment ne pas me sentir coupable, lui qui peut écrire huit heures d’affilée sans jamais être à bout de mots?

Assis au bar, j’attends. Je ne sais quoi au juste. Je n’attends rien, ne m’attends à rien. C’est toujours lorsque je n’attends rien, lorsque je ne m’attends à rien, que l’écriture vient. L‘inspiration est un concept romantique suranné. Je crois que pour écrire, pour vraiment écrire, écrire comme VLB, il ne faut attendre rien, encore moins l’inspiration. Il faut au contraire invectiver le ciel, jusqu’à ce qu’il se déchire et qu’il nous tombe sur la tête, provoquant ainsi un véritable déluge, un déferlement ininterrompu de mots, des trombes de mots. Voilà, c’est venu, sans même que je l’appelle. L’écriture est venue.

Mais peut-on vraiment se sentir coupable de ne pas écrire quand on n’est même pas un écrivain connu? Peut-on vraiment comparer une baleine à un poisson rouge? Il me semble entendre à nouveau le grand rire de la mer.

La risa del mar — 23 décembre 2010

Playa Mal Tiempo, Cayo Largo, Cuba, décembre 2010

El viejo y el mar — 24 décembre 2010

C’est en relisant « Le vieil homme et la mer » que m’est venue l’idée d’écrire « Les étranges ondulations du calme » : « La ligne s’étirait à la proue; d’étranges ondulations parcouraient l’eau calme. » Mais cela aurait pu également se produire ici, sur cette plage de Cuba, Playa Paraiso, où je reviens chaque hiver, tout comme ces grandes tortues marines qui, bon an mal an, reviennent pour y perpétuer leur race.

Aujourd’hui, le vieil homme c’est moi; la mer, elle, ne change pas, d’où cette étrange impression que le temps semble ici aboli, cette étrange sensation de calme, comme si le temps s’était vraiment arrêté, d’un coup, et qu’il s’arrêtait chaque fois, en décembre, quand je reviens fouler les sables blancs de Cayo Largo.

Tout ce sable, ce temps suspendu.

Le vieil homme et la mer, 1952, Ernest Hemingway (1899-1961)

Le vieil homme et la mer, 1952

Ernest Hemingway (1899-1961)

Les étranges ondulations du calme, Playa Paraiso, Cayo Largo, Cuba

décembre 2010

Étoiles de mer, Playa Sirena, Cayo Largo, Cuba, décembre 2010 (crédit photo: André Lebeau)

Noël, sa tristesse, me poursuit jusqu’ici. Matin venteux, mer agitée, soleil timide. Fatigué des conversations oiseuses, fatigué des hommes, fatigué d’être fatigué.

À Playa Sirena, moyennant 90.00 $ US, on peut se baigner avec les dauphins. De loin, j’observe les deux pauvres bêtes exécuter leurs pitoyables pitreries pour quelques touristes argentins et argentés en mal d’exotisme et de sensations fortes. Les animaux tristes ne sont pas nécessairement ceux que l’on exploite, ceux que l’on maltraite ou ceux que l’on méprise (j’ai déjà consacré un ouvrage à ce sujet); je parle ici des animaux dénaturés que nous sommes devenus et qui partout sur la planète étendent leur pouvoir et leur suprématie, et c’est à eux que je m’adresse, ces hommes, de tous les animaux, les plus tristes.

Au bar, quelqu’un demande : « Ça sert à quoi les étoiles de mer, au juste? » Envie de lui répondre : « Ça sert à guider les poissons la nuit; ça sert à faire la mer encore plus belle la nuit, comme une femme qui se maquille, pour se faire belle. Ça sert à cela la beauté, à rien, précisément.

Tristesse de Noël, des hommes qui ne comprennent rien, des dauphins captifs et des étoiles de mer qui ne brillent plus que pour les enfants et les poètes. Mais moi je sais que les étoiles de mer chantent la nuit pour endormir les poissons et pour que les dauphins sauvages ne perdent jamais espoir.

Ça sert aussi à ça, monsieur, les étoiles de mer, que j’aurais pu lui dire, à distraire les dauphins.

Las estrellas de mar — 25 décembre 2010

Playa Sirena, Cayo Largo, Cuba, décembre 2010

Les animaux tristes, 2008, Denis Payette

Les animaux tristes, 2008

Denis Payette

La palapa brisée, Playa Lindamar, Cayo Largo, Cuba, décembre 2010  (Crédit photo: André Lebeau)

Aquí — 25 décembre 2010

Chaque fois que je viens ici, je me sens obligé d’écrire chaque fois le mot « ici ». Peut-être pour mieux marquer la coupure avec « là-bas », c’est-à-dire chez nous, là-bas, au Kebek (que j’écris ici en langue amérindienne pour saluer au passage VLB).

Mais ici, pour être franc, ce n’est pas tout à fait ici, ni tout à fait là-bas, à cause de la mer qui abolit toutes les frontières, parce qu’il n’y a rien à voir au-delà de la mer, autant dire au-delà de la mort, « là-bas, de l’autre côté du miroir », comme le chante si bien Barbara.

Donc, ni ici ni là-bas, ni même ailleurs; ici, je ne suis pas, ici, je ne suis jamais, ici, je ne sais pas vraiment où je suis, car la mer me prend tout entier : passé, souvenirs, pensées. Et le soleil aussi, trop présent, trop fort, sec, dru. Si je devais choisir entre le soleil et la mer, nulle hésitation, le soleil l’emporterait toujours haut la main.

Dilemme cornélien : ici, je suis là-bas; là-bas, je suis ici; où suis-je donc alors? Dans le lieu même de l’écriture, là où je suis vraiment bien, car lorsque j’écris vraiment, je ne suis jamais quelque part, « être » me suffisant amplement.

L’écriture, je n’ai à ce jour rien trouvé de mieux pour me garder les deux pieds bien ancrés dans le présent; sinon, je déraille, je défaille, je perds pied, je m’ennuie. Curieux que pour ne jamais perdre pied je doive me concentrer sur ma main, la gauche, essentiellement.

Barbara (1930-1997)

Barbara

(1930-1997)

Clip: Là-bas

La palapa brisée, Playa Lindamar, Cayo Largo, Cuba, décembre 2010

Impossible pour moi de voir des palmiers sans penser au Christ faisant son entrée à Jérusalem, à dos d’âne.

Il y a dans cet arbre une majesté, une beauté encore plus manifeste quand une brise légère agite ses longues feuilles découpées, toute la grâce de la légèreté.

Chez nous, à Noël, c’est mon père qui s’occupait du sapin, laissant à ma mère le soin d’installer la crèche. Je la revois agenouillée devant le sapin, disposant un à un les personnages : l’âne, le bœuf, Joseph, Marie, les Rois mages, les anges, les bergers et les moutons, chacun retrouvant sa place année après année, toujours la même. Ses gestes, empreints de délicatesse et de sollicitude, trahissaient sa ferveur religieuse. Mais pour pouvoir, comme tous ces personnages légendaires, adorer l’Enfant-Jésus, il nous faudrait patienter encore quelques jours, ma mère ne se résignant pas à l’exposer avant, respectant en cela la tradition qui veut qu’il soit né le 25.

 Ce qui me fascinait encore plus dans cette reconstitution des événements entourant la naissance de Jésus, c’était les deux palmiers que me mère disposait de chaque côté de la crèche : il me semblait qu’ils conféraient à la scène un caractère plus solennel encore. Je ne me lassais pas de les admirer : ils me rappelaient à quel point Jésus était né sous une bonne étoile (c’est le cas de le dire), lui qui avait vu le jour dans un pays où l’on cultivait les olives, les dattes et les citrons. Je me disais que s’il était né dans un pays froid comme le nôtre, il n’aurait probablement pas survécu (d’autant plus que Marie avait dû accoucher dans une étable ouverte aux quatre vents).

Dans la brise légère qui agite les feuilles des grands palmiers en ce 25 décembre, je retrouve toute la fraîcheur de ma petite enfance, toute la candeur, mais, aussi, une grande leçon d’humilité.

Las palmas — 25 décembre 2010

Nuit de Noël, Maquette de vitrail pour « Life », 1952, Henri Matisse (1869-1954)

Nuit de Noël, Maquette de vitrail pour « Life », 1952

Henri Matisse(1869-1954)

Diez días sin lavar los platos — 26 décembre 2010

Dix jours sans faire la vaisselle! Les gens qui me voient en train d’écrire ne peuvent absolument pas s’imaginer que j’écris ce genre de phrases. Ils doivent se dire : « Cet homme est sans doute en train d’écrire son journal de voyage. » S’ils savaient!

Mais comment savoir ce que quelqu’un écrit quand on ne lit jamais, ou presque, ou alors seulement en vacances, à la plage, car les gens qui ne lisent pas, ou presque jamais, lisent toujours à la plage — une autre phrase qu’ils peuvent à peine imaginer.

C’est vrai, les gens qui ne lisent jamais ne lisent que lorsqu’ils sont en vacances; autrement, ils n’ont pas le temps, ils travaillent, et puis il y a les courses à faire, le ménage, les repas à préparer, enfin, tous les prétextes sont bons pour ne jamais lire.

Mais que lisent les gens qui ne lisent pas? Des romans de gare, le dernier best-seller à la mode, du Danielle Steel j’imagine, quelque chose dans le genre.

Les gens qui ne lisent qu’en vacances lisent parce qu’ils s’ennuient en vacances, ignorant par le fait même que lire quand on n’en a pas l’habitude est encore plus ennuyant. Les livres ne sont pas faits pour les vacances. Je parle ici des vrais livres, des livres vrais.

Pour moi, lire ou faire la vaisselle, c’est pareil; sinon, qui la ferait à ma place, qui lirait à ma place? Dix jours sans vaisselle, cela signifie donc pour moi vingt jours de lecture normale. De vraies vacances!

Dix jours sans faire la vaisselle, c’est écrire tous les jours, comme dans ce carnet qui ne me quitte jamais et dans lequel je note à peu près tout ce qu’une seule journée sans vaisselle peut contenir de merveilles, car dix jours sans vaisselle, c’est un peu pour moi comme une éternité.

La desserte, 1897, Henri Matisse (1869-1954)

La desserte, 1897

Henri Matisse

(1869-1954)

Un crayon et du papier, il n’en faut pas plus pour écrire, le reste, l’écriture, vient tout seul.

L’écriture fluide de VLB, fougueuse, éclatée, baroque à souhait, conforte et confirme mon envie d’écrire toujours plus, et mieux. L’admiration de VLB pour Victor Hugo est palpable dans chaque page de « Bibi ».

À un Français qui me demandait hier qui était VLB, j’ai répondu ex abrupto : « C’est le Victor Hugo kebekois, comme Michel Tremblay est le Balzac kebekois; le premier est le chantre de l’arrière-pays; le second, celui de la grande ville : Montréal. Deux monstres qui à eux seuls ont fait le Kebek, deux beaux raconteurs, deux beaux parleurs qui ont donné au pays sa fierté, sa voix, sa langue et sa culture propres. »

Si j’avais plus d’ambition, j’essaierais de leur ressembler davantage. Pour le moment, je me contente de déposer à leurs pieds l’hommage de ma plus haute considération, tout le respect et la gratitude auxquels ils ont droit.

Trop vieux pour écrire à mon tour, pastichant Hugo qui rêvait d’égaler Chateaubriand : « VLB ou Michel Tremblay, ou rien! » Ne me reste plus que l’espoir d’une carrière tardive, une espèce de Chateaubriand du devenir, en retard de deux siècles, mais en devenir tout de même. L’ego de Victor Hugo m’a toujours fait défaut.

J’ai toujours été trop modeste, ne me contentant, pour écrire, que d’un crayon et de papier.

Bolígrafo y papel — 27 décembre 2010

James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots, 2006, Victor Lévy Beaulieu

James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots, 2006

Victor Lévy Beaulieu

Frases con muchas comas — 27 décembre 2010

Quand quelqu’un me demande : « Qu’est-ce que vous écrivez? », je suis toujours un peu mal à l’aise. Je réponds : « Des phrases, avec beaucoup de virgules. » Je ne leur dis jamais que les mots me courent après comme des mouches et que je fais tout pour m’en débarrasser.

Quand je suis debout, je marche; si je suis assis, j’écris. Action, réflexion. Il faut toujours penser à ceux qui nous liront. Les seules personnes qui lisent en marchant sont des curés ou des touristes égarés. Par respect pour l’auteur, le lecteur lit toujours assis. Et par respect pour le lecteur, pour qu’il ne se fatigue pas trop, l’auteur utilise abondamment la virgule.

Anatomie de la virgule

Anatomie de la virgule

Thesaurus, Michel Tremblay, Chroniques du Plateau Mont-Royal, 2000

Thesaurus, Michel Tremblay, Chroniques du Plateau Mont-Royal, 2000

Dos sillas al descanso del sol, Playa Lindamar, Cayo Largo, Cuba, décembre 2010

La desserte, 1897, Henri Matisse (1869-1954)

En 1981, j’ai approché VLB dans l’espoir qu’il publie mon manuscrit « Des Anges, des Olives, des Chiens », recueil de poèmes qui m’avait permis de me classer deuxième au « Prix Octave-Crémazie » que remettait chaque année le Salon international du livre de Québec.

À son chapeau, j’ai reconnu l’homme tout de suite. Je lui ai remis mon manuscrit en tremblant et en bredouillant quelques mots inaudibles, puis je suis reparti le cœur léger et plein d’espoir.

L’éditeur m’a dit qu’il remettrait mon texte à un comité de lecture spécialisé, lui-même ne s’occupant que des romans, et que j’aurais des nouvelles d’ici quelques mois. Je me souviens que sa voix était très douce.

En attendant la décision du comité de lecture, je me suis mis à lire tout ce qu’avait écrit VLB à ce jour : « Mémoires d’outre-tonneau », « La Nuitte de Malcolmm Hudd », « Jos Connaissant », « Un rêve québécois ». Puis, un jour, une lettre : le comité avait rendu sa décision. Mon manuscrit était refusé.

Aujourd’hui, trente ans plus tard, je me retrouve ici, sur cette plage, à lire le dernier ouvrage de VLB, au moment même où je m’apprête à publier mon quatrième recueil, alors que « Des Anges, des Olives, des Chiens » reste toujours inédit. J’avais 24 ans à l’époque, moi qui en aurai bientôt 54. « Être artiste, c’est ne pas compter… », écrivait le poète Rilke à son jeune correspondant.

Ángeles, aceitunas y perros — 27 décembre 2010

Rainer Maria Rilke en 1900 (1875-1926)

Rainer Maria Rilke en 1900(1875-1926)

Barbara lit Lettres à un jeune poète, 1991, Barbara (1930-1997)

Barbara lit Lettres à un jeune poète, 1991

Barbara (1930-1997)

La poesía — 27 décembre 2010

Tout à l’heure, en escaladant les dunes à la recherche d’un lieu désert pour me soulager la vessie, j’ai failli mettre le pied sur une carcasse de pélican à moitié décomposée. J’ai pu tout de même reconnaître l’oiseau à ses pieds palmés, aux longues vertèbres de son cou et aux quelques plumes restées accrochées à ses ailes. J’ai aussitôt pensé au poème de Musset, « Le Pélican » et à celui de Baudelaire, « Une Charogne ». La poésie, tout comme la mort, ne me laissera donc jamais en paix!

Un jet brûlant d’urine sur les pieds m’a ramené sur-le-champ à la triste réalité.

Piss Painting, 1978, Andy Warhol (1928-1987)

Piss Painting, 1978

Andy Warhol

(1928-1987)

À force de tenir un crayon entre les doigts, j’ai bien peur que les veines de ma main gauche ne finissent par s’hypertrophier;  je m’étonne toujours de ne pas avoir encore le bout des doigts tout couvert de corne.

Même lorsque je n’écris pas, mes doigts restent tendus, crispés, comme lorsque mon pouce et mon index enserrent le crayon. Par distraction, il m’arrive souvent de tenir ma cigarette entre mes doigts comme je le fais quand je tiens un crayon. Aussi, est-il très difficile pour moi de me faire à l’idée de cesser de fumer, car il me faudrait alors sans cesse occuper mes doigts. J’ai aussi la fâcheuse manie de rogner la peau de mon pouce avec l’index jusqu’au saignement quand je m’embête. Écrire et fumer me préservent donc de cette automutilation obsessive.

Une cigarette entre les doigts me permet de ne pas interrompre le lent et combien fragile processus d’écriture! La fumée qui s’échappe d’une cigarette allumée contient en essence tous les mots qui tout à l’heure surgiront de ma plume. En attendant, ils planent, volent, décrivant de belles volutes bleues. Je dois les cueillir avant qu’ils ne se consument complètement, alors qu’ils sont encore tout chauds, incandescents.

Escribir y fumar — 27 décembre 2010

Paquet de cigarettes Marlboro

En la evanescencia del día, Playa Lindamar, Cayo Largo, Cuba, décembre 2010

Los libros — 27 décembre 2010

Je placerai toujours l’écriture au-dessus de la lecture, ne serait-ce parce que je n’ai jamais besoin de chausser mes lunettes quand j’écris. Il m’arrive même d’écrire dans le noir, en pleine nuit, sans me donner la peine d’allumer ma lampe de chevet.

J’ai une admiration sans bornes pour ceux qui s’acharnent à écrire des livres, pour les auteurs, quels qu’ils soient : les romanciers, les poètes, les dramaturges, les épistoliers du dimanche, etc.

Peu importe à quoi peut servir l’écriture. Un livre, même si on ne le lira jamais, restera toujours un livre. On écrit pour le plaisir que l’exercice nous procure. Un livre n’a pas besoin d’être lu pour être beau.

Par contre, quelle révélation quand, presque toujours par hasard, on ouvre un livre et que sa beauté enfin révélée nous éblouit jusqu’à l’aveuglement, ce moment de grâce où le verbe se fait enfin chair, où la voix se fait entendre, « où la lumière pleut » (Rimbaud), pas de meilleure façon de parler de la création. Il ne m’en faut pas plus pour croire que l’écriture est bien au-dessus de la lecture.

Un livre, quel qu’il soit, est toujours sacré.

Bible de Jérusalem





















Le Coran

Je ne désirais plus écrire, mais le crayon aura une fois de plus eu raison de ma paresse : il est sorti tout seul de mon sac. Un enfant qui pleure ne m’attendrirait pas davantage! Le problème, c’est qu’il n’y a vraiment pas matière à écrire, alors je laisse aller le crayon là où il veut bien me mener.

Il y a bien cet homme, plutôt beau, qui court pieds nus comme s’il voulait échapper au feu, cette femme chaussée de sandales romaines, jolie aussi, et dont les boucles d’oreilles s’agitent sans cesse, le vent enfin, plutôt froid pour la saison, qui emmêlent les grandes feuilles des palmiers. Pas vraiment de quoi faire un roman.

L’écriture semble toutefois y trouver son compte. Le crayon glisse allègrement sur le papier. Bleu sur blanc, c’est joli.

Bien avant que j’apprenne à écrire, je croyais candidement que les pensées et les mots jaillissaient du crayon, directement, et que tout l’effort de l’écriture consistait à les libérer, en posant tout simplement le crayon sur le papier. Il m’a fallu bien du temps avant de réaliser mon erreur. Même aujourd’hui, il m’arrive encore de penser ainsi, de croire que tous les mots que je trace gauchement sur la feuille sourdent directement de la plume, sans le moindre effort. C’est toujours chaque fois un moment de grâce : le texte qui en résulte me semble alors plus pur, plus vrai.

Quand j’ai enfin appris à écrire, je ne désirais plus écrire; depuis, j’essaie de désapprendre. Aujourd’hui, je sais que pour écrire il faut voir plus loin que le bout de son nez, plus loin que la pointe de son stylo.

Un enfant qui pleure parce qu’il vient de découvrir que le crayon qu’il tient maladroitement entre ses doigts est « vide » et refuse d’écrire le moindre mot, cela ferait par contre un excellent roman, un roman autobiographique.

No deseaba escribir nada más — 27 décembre 2010

Paul dessinant, 1923, Pablo Picasso (1881-1973)

Paul dessinant, 1923

Pablo Picasso (1881-1973)

Nueve veces — 27 décembre 2010

J’ai lu pas moins de neuf fois « Passion simple » d’Annie Ernaux. À peine venais-je de refermer le livre que je l’ouvrais à nouveau. Jamais auparavant une lecture ne m’avait bouleversé à ce point. Je ne croyais pas que l’on pouvait aller si loin dans la confidence, dans l’écriture, écrire si bien, si juste, si vrai. Dans ce livre, Annie Ernaux ne se contente pas de faire de l’autofiction : elle verse carrément dans l’autoanalyse.

La dernière fois que j’ai relu ce livre, la neuvième, je l’ai lu à l’envers, c’est-à-dire en commençant par la fin : lire à rebours me donnait l’impression de lire la suite du même livre. J’aurais pu, si j’avais voulu, pousser plus loin encore l’expérience : lire la tête en bas, lire à voix haute avec des cailloux dans la bouche, lire sous la pluie sans parapluie, en prenant ma douche tout habillé, sur un divan de psychanalyste, etc.

Chaque nouvelle lecture ne faisait que confirmer ma première impression : quelqu’un enfin me comprenait. Nous parlions le même langage. Surtout, nous aimions de la même manière. Annie Ernaux venait de publier le livre que je rêvais d’écrire!

Je me disais que ce petit livre d’à peine cent pages n’aurait pas déplu à Victor Hugo, sans trop m’expliquer pourquoi. Puis je me suis rappelé que cet écrivain boulimique, ce géant, dans tous les sens du terme, avait également été un grand amoureux. Ne raconte-t-on pas qu’au cours de sa première nuit de noces, il aurait honoré son épouse pas moins de neuf fois?

En me relisant, je me dis que pour écrire, pour écrire vraiment, comme Annie Ernaux ou Victor Hugo, il faut aimer beaucoup.

Adèle Foucher (1803-1863) Par Louis Bélanger, 1839

Adèle Foucher (1803-1863)

par Louis Bélanger, 1839

Juliette Drouet(1806-1883) Par Léon Noël

Juliette Drouet(1806-1883)

par Léon Noël

Le comportement et l’attitude de certaines personnes qui voyagent à l’étranger ont parfois de quoi étonner. Cet homme, par exemple, qui voulait photographier un bébé tortue et qui s’y est repris pas moins de dix fois, parce que, chaque fois, la tortue avait les yeux fermés! Le même, un plus tard, a demandé à sa femme de se placer à côté de la dinde qu’on servait ce soir-là au buffet pour les prendre en photo toutes les deux. Un autre, enfin, confiait à table à un convive que lorsqu’il voyageait, il aimait bien se sentir chez lui : « Où que j’aille en vacances, disait-il, j’apporte toujours dans mes valises un gros pot de beurre d’arachide Kraft ».

Il y a donc des gens dans ce monde qui ne peuvent pas vivre un seul jour sans manger du beurre d’arachide, d’autres qui photographient des dindes en compagnie de leur épouse ou des tortues, seulement si elles gardent les yeux ouverts. On les appelle des touristes.

« Et ça fait de grands flchss »*, quand ça mange, comme dans la chanson de Brel.

Unos turísticos — 28 décembre 2010

Pot de beurre d'arachide Kraft

Bébé tortue Ulysse, Playa Lindamar, Cayo Largo, 20 décembre 2010

No importa — 28 décembre 2010

Peu importe ce que j’écris et comment je l’écris : j’écris! J’écris l’hiver parce que je déteste l’hiver; j’écris l’été parce que j’aime l’été. J’écris parce que j’aime écrire.

Je veux seulement écrire, toujours écrire plus, sans jamais interrompre le fil — cette urgence de dire (tout), qui me prend à tout moment, même lorsque je n’ai rien à dire. Peu importe, je note plus que je n’écris, pour me dire que j’écris, pour me convaincre que j’ai écrit, que j’aurai fait ça de ma vie, écrire. Urgence, besoin, je ne saurais trancher en ce moment : je n’ai pas mon dictionnaire.

Où que je me trouve, quoi que je fasse, il y a toujours une phrase qui surgit. Les mots en eux-mêmes ne valent pas grand-chose, mais une seule phrase vaut son pesant d’or. C’est quand on les enfile pour en faire un collier que les perles prennent toute leur valeur. Ainsi des mots qui, pris isolément, échappés d’un dictionnaire ou surgis des profondeurs de notre esprit, ne sont que lettre morte. Les mots sont des morts qu’il faut exhumer, ranimer, il faut leur insuffler la vie, ce souffle que les romantiques appelaient l’inspiration.

Qu’est-ce que la littérature? Dans sa plus simple expression, c’est l’art d’aligner des mots pour en faire des phrases, ou des colliers si l’on se prétend poète.

Qu'est-ce que la littérature 1964 Jean-Paul Sartre (1905-1980)

Qu'est-ce que la littérature 1964 Jean-Paul Sartre (1905-1980)

* Clip de Jacques Brel, 1966 : Ces gens-là

En attendant l’autobus qui nous ramènera à l’aéroport, je me berce dans un fauteuil en rotin dans le lobby de l’hôtel.

Cette invention pour le moins curieuse : une chaise berçante! Je comprends mal le plaisir qu’on peut éprouver à se bercer, parfois jusqu’au vertige, comme les fous.

Pour les femmes enceintes qui allaitent ou qui veulent endormir leur poupon, je veux bien; pour les vieillards qui n’ont plus rien à faire que de ressasser leurs souvenirs, je veux bien aussi.

C’est la première fois que j’écris en me berçant et j’ai le tournis.

Les gens qui aiment se bercer me paraissent toujours suspects. Peut-être n’est-ce au fond qu’une façon parmi tant d’autres de chasser ses idées noires, pour se calmer en quelque sorte.

Moi, j’ai plutôt l’impression de bercer mes illusions perdues.

Mis ilusiones perdidas— 27 décembre 2010

Barbara, Châtelet 87

Barbara

Châtelet 87

Playa Lindamar, Cayo Largo, Cuba, décembre 2010

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où j’écris, pour le plaisir d’écrire, des phrases avec beaucoup de virgules.