Le bonheur est dans le pré, 1995, tienne Chatiliez
Cuisinière BélangerAchille et Hector, 1876, Eugène Carrière (1849-1906)
2001 : L'Odyssée de l'espace, 1968, Stanley Kubrick (1928-1999)
Boîte de SmartiesLa Forge du Vulcain (détail), 1630, Diego Vélasquez (1599-1660)








Madame Bovary, 1857 (détail d’une page manuscrite), Gustave Flaubert (1821-1880)

Denis Payette

« Je suis un peintre qui écrit, mais j’aspire de plus en plus à devenir un poète qui peint. »

Le Cortège triomphal de Bacchus et d'Ariane (détail), v 1597-1604, Annibal Carracci (1560-1609)

Hors-d'œuvre

et canapés littéraires

Page 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12,

Le Cortège triomphal de Bacchus et d'Ariane (détail), v 1597-1604, Annibal Carracci (1560-1609)

La lecture II — 27 août 2010

Le soir, au lit, A*** lit à voix haute des passages de « Madame Bovary », parfois une page, parfois, quelques phrases seulement. Il y a des livres qui se lisent mieux au lit, à voix haute, sans pyjama de préférence; il y de ces romans tellement beaux qu’on voudrait ne jamais en achever la lecture. « Madame Bovary » est de ceux-là.

Sept ans déjà que nous lisons ensemble au lit « Madame Bovary » de Flaubert. A***, sa voix chaude, sa diction parfaite, les phrases de Flaubert, les émois d’Emma. On s’est donnés dix ans pour le terminer. Si j’avais connu A*** 25 ans plus tôt, je lui aurais proposé de me lire « À la recherche du temps perdu ».

Les yeux fermés, je revois Emma courant à travers champs, éperdue, si belle dans sa robe noire, et je m’endors, la main sur le ventre de mon amant.

Madame Bovary, 1857, Gustave Flaubert (1821-1880)

Madame Bovary, 1857

Gustave Flaubert

(1821-1880)

Madame Bovary, 1857 (détail d’une page manuscrite), Gustave Flaubert (1821-1880)

L’angoisse devant la page blanche, le syndrome de la tortue sur le dos, quel auteur n’a pas ressenti un jour dans sa vie ce terrifiant malaise? Mais c’est en forgeant qu’on devient forgeron, comme on dit, et ce vieux dicton plein de sagesse populaire m’a bien souvent servi. Car écrire est aussi exigeant pour l’esprit que devait l’être pour le corps le travail du forgeron. L’écrivain, tout comme le forgeron, est souvent sujet à de fortes migraines.

Les écrivains sont des forgerons, des forgerons de l’esprit. Et c’est en forgeant (et en sacrant) que l’on devient écrivain.

Les forgerons — 28 août 2010

La Forge du Vulcain (détail), 1630, Diego Vélasquez (1599-1660)

La Forge de Vulcain (détail), 1630

Diego Vélasquez

(1599-1660)

Les bananes bleues — 31 août 2010

Depuis trois jours, c’est la canicule : la température oscille entre 31 et 33 degrés. Si la tendance se maintient, dans moins d’un siècle, on pourra cultiver des bananes au Québec! Le palmier royal supplantera alors le traditionnel sapin de Noël et plus personne ne s’étonnera d’entendre jacasser des perruches ondulées au parc La Fontaine en plein mois de janvier!

Dans les champs, on trouvera des agaves, des citrons verts et de la goyave. Les piscines publiques resteront ouvertes jusqu’en décembre, et Bonhomme Carnaval troquera son habit de neige contre un paréo.

Les bananes du Québec, bleues et piquées de fleurs de lys or, auront un léger arôme de sirop d’érable et seront exportées partout à travers le monde. Les oranges du Québec seront disponibles dans toute une panoplie de couleurs, de même que les céleris, les pommes de terre et les haricots. On pourra également se procurer des tomates cubiques, des pâtes alimentaires fluorescentes et des œufs à trois jaunes.

On ne pourra plus dire, comme l’écrivait le poète Éluard, que « la terre est bleue comme une orange », et le si beau vers de Nelligan : « Ah! Comme la neige a neigé » aura perdu tout son pouvoir évocateur.

Blue Banana Picture, Photo de Bernhard Kräutler pour le National Geographic

Blue Banana

Photo de

Bernhard Kräutler pour National Geographic

 

 

J’ai reçu en héritage il y a de nombreuses années la vieille horloge à pendule de ma grand-mère. Après avoir passé des années dans un carton, je me suis enfin décidé à l’installer, heureux de constater qu’elle fonctionnait toujours. C’est une horloge à ressort qu’il faut remonter régulièrement. Elle est munie d’un carillon qui sonne les heures et les demies.

Tous les jeudis, vers deux heures, invariablement, l’horloge s’arrête. J’ai l’impression chaque fois que me grand-mère vient de mourir. Je m’empresse alors de remonter le ressort dans l’espoir de ranimer son vieux cœur malade — j’ai cru pendant des années que les horloges dissimulaient un cœur, un vrai cœur, et je ne craignais rien tant que d’entrer chez un horloger!

Et pour me témoigner toute sa gratitude et pour me rassurer, chaque jeudi, à deux heures, ma grand-mère fait sonner son cœur trois fois.

L’horloge de grand-mère — 2 septembre 2010

Horloge à pendule de ma grand-mère

Rothko, la peinture comme révélation — 4 septembre 2010

Il y a dans les toiles de Mark Rothko quelque chose qui tient à la fois du mysticisme, de l’incantatoire, de l’ostentatoire, du sacré.

Peu de tableaux apaisent autant l’esprit. J’en ai toujours un ou deux dans la tête, pour me calmer, quand la tension de vivre devient trop forte. Devant une toile de Rothko, j’entre aussitôt en méditation. Curieusement, c’est quand on ferme les yeux que le charme des peintures de Rothko opère : la lumière continue de vibrer en nous, longtemps après que l’on ait fermé les yeux. Cette communion entre la toile et le spectateur, cette intimité révélée, recentre ma vie. Kandinsky, Mondrian, Malevitch peignent l’esprit. Rothko pousse juste un peu plus loin l’expérience.

À la contemplation d’une œuvre de Matisse, on cède à la tentation de se laisser vivre; avec Rothko, on atteint un bonheur plus intérieur : avec Matisse, on est dans la joie pure; avec Rothko, on touche à l’extase immatérielle. On se repose dans un Matisse; on se questionne devant un Rothko. On regarde un Matisse; avec Rothko, on a plutôt l’impression que c’est le tableau qui nous regarde. Matisse est toujours joyeux, quel que soit le sujet qu’il aborde; Rothko est toujours dramatique. L’art de Rothko est plus cérébral.

Le même phénomène se produit avec Barnett Newman. Sa « Voix de feu» ,acquise en 1990 par le musée des Beaux-arts d’Ottawa, me transporte tout autant : une simple bande verticale rouge sur un fond bleu. Devant cette œuvre magistrale, l’âme ne peut que s’élever, au sens mystique du terme. « Voix de feu », on croirait entendre parler François d’Assise, Thérèse d’Avila ou Blaise Pascal.

Vert sur pourpre, 1961, Mark Rothko (1903-1970)

Vert sur pourpre, 1961,

Mark Rothko (1903-1970)

Du spirituel dans l'art et dans la peinture en particulier, 1920,  Wassily Kandinsky (1866-1944)

Du spirituel dans l'art et dans la peinture en particulier, 1920,

Wassily Kandinsky

1866-1944)

Voix de feu, 1967, Barnett Newman (1905-1970)

Voix de feu, 1967, Barnett Newman (1905-1970)

Les eaux du Nil, les grenouilles, les moustiques de Nubie, la grêle, les sauterelles, la tempête de sable et les fièvres méphitiques, voilà dans l’ordre les Sept Plaies d’Égypte. Si, aujourd’hui, on devait répertorier les Sept Plaies du monde contemporain, voici, dans l’ordre, ce à quoi pourrait ressembler le tableau :

1.    En avion, les enfants en bas âge qui accompagnent leurs parents : des pestes! Assis sept heures à côté d’un marmot braillard et morveux que sa pauvre mère tente désespérément de faire taire en lui promettant mer et monde est à la limite du supportable;

2.    Au supermarché, le jeudi soir, les femmes qui payent la note d’épicerie en essayant de se débarrasser de leurs vieux sous noirs tandis qu’une file de cinquante personnes attend patiemment derrière elles;

3.    Au cinéma, les gens de l’âge d’or qui commentent à voix haute chaque scène du film et qui mettent dix minutes à déballer un bonbon;

4.    Les marcheurs qui empruntent les pistes cyclables et qui se croient sur la Croisette;

5.    La sollicitation téléphonique à l’heure des repas;

6.    Tous ceux et celles qui croquent à belles dents et avec force bruit une pomme, en exhibant fièrement leurs gencives toutes roses et leurs dents toutes blanches, pour montrer qu’ils ont une excellente santé buccale et qu’ils vont chez le dentiste régulièrement;

7. Les Parisiens qui n’arrêtent pas de dire qu’ils adorent les Québécois, mais qui continuent à nous appeler des Canadiens;

Plaie, le mot me semble parfaitement approprié. Car, qu’est-ce au fond que déplaire, sinon se comporter comme une plaie?

Les plaies d’Égypte — 6 septembre 2010

Couverture du livre : Moïse — Un prince sans couronne, 1998, Gérald Messadié

Moïse — Un prince sans couronne, 1998

Gérald Messadié

La quadrature du cercle — 6 septembre 2010

Que le nombre 9 soit le nombre 6 inversé m’a toujours paru curieux. Il me semble qu’il y a là un manque flagrant d’imagination de la part des Arabes. Chez les Romains, aucune confusion possible entre le VI et le IX. J’ai toujours préféré les chiffres romains aux chiffres arabes parce que ceux-ci restent d’abord et avant tout des lettres.

Je me suis toujours méfié du nombre 9 autant que du 6, son homologue inversé. C’est pire encore quand je les rapproche : le chiffre 69 (96 à l’envers) me trouble au plus haut point. Que serait-il advenu de l’humanité si les Arabes en avaient fait autant en inversant le 7, le 5, le 3?

Plus troublant encore : si l’on effectue la somme théosophique du chiffre 69, on revient au nombre 6 (69 = 6 + 9 = 15; 1 + 5 = 6). Dans la tradition occulte, le chiffre 666 est censé représenter le Diable, tandis que le 555 est associé à la Vierge; or, la somme théosophique de 666 se ramène à 9 (6 + 6 + 6 = 18; 1 + 8 = 9), et le 555 nous donne 6 (5 + 5 + 5 = 15; 1 + 5 = 6). Le Diable ou le Bon Dieu, 9 ou 6, le mal ou le bien.

Bref, si 6 = 9 et que 9 = 6, alors 69 = 96. Je crois que je viens de résoudre la quadrature du cercle!

L'homme de Vitruve, v. 1492, Léonard de Vinci (1452-1519)

L'homme de Vitruve, v. 1492

Léonard de Vinci

(1452-1519)

Jusqu’à ce que je lise le conte « La Barbe bleue » de Charles Perrault, je croyais encore au père Noël; après, je n’y croyais plus et j’avais même fini par confondre les deux personnages.

Avant, je me méfais des hommes barbus; aujourd’hui, je n’ai qu’à en embrasser un pour retrouver sur-le-champ toute l’innocence de mon enfance.

Même chose chaque fois que je croque des Smarties.

Les Smarties — 9 septembre 2010

La Barbe bleue, 1867, Gustave Doré (1832-1883)

La Barbe bleue, 1867

Gustave Doré(1832-1883)

Le 11 septembre 2001 — 11 septembre 2010

Que faisiez-vous le 11 septembre 2001?

J’étais à la maison ce matin-là. C’était un mardi. Je ne sais trop ce qui m’a pris, j’ai allumé la télé, ce qui m’arrive rarement le jour. Il devait être 10 heures. Un premier avion avait déjà percuté l’une des tours. J’étais encore en robe de chambre. Puis le téléphone a sonné.

J’ai passé la journée en robe de chambre, rivé au petit écran, à n’en pas croire mes yeux, à répondre au téléphone, à me répéter « c’est incroyable, c’est incroyable ». À 6 heures du soir, je n’avais toujours rien avalé. J’étais encore en robe de chambre.

La tragédie du 11 septembre 2001 est au XXIe ce que le naufrage du Titanic fut au XX: la même peur panique. Dans les deux cas Dieu était en cause.

11 septembre 2001, à des années-lumière de « 2001 : L’Odyssée de l’espace » de Kubrick.

2001 : L'Odyssée de l'espace, 1968, Stanley Kubrick (1928-1999)

2001 : L'Odyssée de l'espace, 1968

Stanley Kubrick

(1928-1999)

Écrire, cela est relativement simple : il suffit d’aligner des mots les uns à la suite des autres pour former des phrases; quand on en a écrit quelques-unes, on les relie ensuite à l’aide de marqueurs de relation. Par exemple, dans la phrase que je viens d’écrire à l’instant, l’expression « par exemple » assure le lien entre la phrase qui précède et celle que je m’apprête en ce moment à terminer et qui sera achevée dès que j’aurai apposé le point, car, pour bien écrire, il faut aussi connaître les règles de base de la ponctuation française.

« Désécrire » est beaucoup plus complexe. Il faut faire semblant qu’on ne sait pas écrire, mais pour faire semblant qu’on ne sait pas écrire, il faut néanmoins savoir ce que c’est qu’écrire véritablement. On se trouve ici au cœur d’un paradoxe : si « désécrire » est le contraire d’écrire, tout comme dépenser est le contraire de penser, comment écrire, je veux dire « désécrire », faire de la « désécriture », tout en ne respectant pas les lois inhérentes à l’écriture même?

Je pense que je dépense beaucoup trop d’énergie à vouloir me prouver que mon entreprise de déconstruction du langage est une expérience neuve. Au théâtre, Ionesco y est parvenu en écrivant « La Cantatrice chauve »; en poésie, Mallarmé et Claude Gauvreau nous ont montré jusqu’où on pouvait aller.

Savoir écrire, c’est aussi savoir se taire; ne pas savoir écrire , c’est pérorer.

La « désécriture » — 12 septembre 2010

Couverture du livre: Notes et contre-notes, 1966, Eugène Ionesco (1909-1994)

Notes et contre-notes, 1966

Eugène Ionesco

(1909-1994)

L’opéra du samedi — 2 octobre 2010

Cet été, j’ai cru reconnaître mon frère qui marchait sur l’avenue Mont-Royal. Tout en sachant que ce ne pouvait être lui — mon frère est décédé le 25 juin 2009 —, j’ai décidé quand même de suivre l’homme en question. Je l’ai filé pendant plus de vingt minutes, me donnant ainsi l’illusion que mon frère était encore vivant : même démarche rapide et nerveuse, même tête, même chemise à carreaux, même toux sèche.

J’ai fini par le rattraper à un feu rouge, constatant de visu que le type n’offrait pas la moindre ressemblance avec mon frère. Il a toussé deux ou trois coups puis il a repris son chemin.

Je l’ai regardé s’éloigner un temps, et c’est à ce moment que j’ai compris mon erreur : ce n’était pas mon frère que j’avais cru reconnaître, mais sa toux, la même toux chronique.

Je crois que les morts nous interpellent de temps à autre. Nous n’avons qu’à prêter l’oreille...

J’ignore pourquoi je pense à cela aujourd’hui, deux mois après l’événement que je relate. Peut-être parce que c’est samedi, et que le samedi, à pareille heure, mon frère écoutait l’opéra à la radio.

Je crois également, de plus en plus, que nous ne mourons jamais totalement, et qu’il n’y a rien de plus beau que l’opéra.

Hall de l’Opéra Garnier, Paris, André Lebeau, 2009

Hall de l’Opéra Garnier, Paris,

André Lebeau, 2009

Lorsque je passe l’aspirateur, je pense toujours à Jean-Paul Sartre.

J’aime cette phrase parce qu’elle est vraie — c’est un fait, je pense à Sartre chaque fois que je passe l’aspirateur.

Pourquoi Sartre et pas Camus ou Duras? Parce que je n’ai jamais pu me représenter le père de l’existentialisme en train de faire autre chose qu’écrire. À l’opposé, j’imagine très bien Camus s’adonnant à divers travaux d’entretien ménager, car peut-on trouver une activité humaine aussi absurde que celle qui consiste à aspirer la poussière à l’aide d’un engin bruyant muni d’un long tube se terminant par un balai? Quant à Duras, je peux facilement l’imaginer en train de dialoguer avec son aspirateur ou son plumeau, tandis que Yann Andréa s’affaire à repasser sa jupe et son chemisier. Duras incarne la maîtresse de maison idéale, une vraie femme d’intérieur: elle maîtrisait avec le même art les mots aussi bien que son entourage. Et c’est cette exigence-là que l’on retrouve dans presque tous ses livres, cette folie-là, héritée de sa mère.

Comment Proust aurait-il pu s’adonner à autre chose qu’à l’écriture? C’est à peine si je peux l’imaginer en train de se brosser les dents!

Lorsque je passe l’aspirateur, je pense toujours à Jean-Paul Sartre; quand je me brosse les dents, je pense toujours à Marcel Proust; quand j’écris, je pense toujours à Marguerite Duras.

L’aspirateur — 2 octobre 2010

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Les écrivains — 2 octobre 2010

Il y a deux types d’écrivains : ceux qui écrivent ce qu’ils pensent et ceux qui pensent à ce qu’ils écrivent. Les premiers font de la philosophie, les seconds, de la littérature. On trouve aussi des écrivains — et ils sont plus nombreux qu’on pense — qui n’appartiennent ni à la première catégorie ni à la deuxième : ce sont mes auteurs préférés. Parmi eux, Christian Bobin fait figure de chef de file.

Couverture du livre: Autoportrait au radiateur, 1997, Christian Bobin

Autoportrait au radiateur, 1997

Christian Bobin

La défloraison — 3 octobre 2010

Un jour, pour garnir ma table, j’ai disposé sur la nappe une cinquantaine de boutons de rose : j’ai défloré un rosier grimpant en entier, simplement pour épater mes invités!

Je ne peux pas me vanter d’avoir défloré autant de jeunes filles dans ma vie.

À l'ombre des jeunes filles en fleurs, 1919, Marcel Proust (1871-1922)

À l'ombre des jeunes filles en fleurs, 1919, Marcel Proust (1871-1922)

L’hiver, monsieur Bédard se levait avant tout le monde et se rendait aussitôt à la cuisine. Puis, il ouvrait la porte du four et y déposait les pantoufles de sa femme. Ainsi, chaque matin, au réveil, madame Bédard retrouvait ses bonnes vieilles pantoufles et remerciait le ciel de lui avoir donné un mari si attentionné.

Dans tous les livres que j’ai lus, je n’ai jamais trouvé quelqu’un d’aussi tendre, d’aussi bon et d’aussi amoureux que monsieur Bédard. Quand on a été aimé comme monsieur Bédard a aimé sa femme, on peut mourir en paix et se dire qu’on a été aimé, follement aimé. On ne peut pas dire que l’on a été aimé, tant que l’on n’a pas connu quelqu’un qui se soucie que l’on n’ait jamais froid aux pieds.

Ce sont les petits riens qui font la grandeur de l’homme, et l’amour se nourrit essentiellement de petits riens.

Les petits riens — 3 octobre 2010

Les pantoufles, entre 1654-1662, Samuel van Hoogstraten (1627-1678)

Les pantoufles, entre 1654-1662

Samuel van Hoogstraten

(1627-1678)

Il n’y a rien que je déteste autant que l’automne, la plus baroque des quatre saisons : couleurs trop criardes, lumière trop blafarde, nuages trop gris, vent trop froid, pluie trop abondante. Il n’y a qu’un mot qui puisse rendre compte de tout ce que l’automne représente pour moi : « détestation ». On dirait un mot espagnol, « detestación », comme on dit « desesperación ».

J’ai toujours été un poète estival : une fraise gorgée de soleil encore toute ruisselante de rosée m’émeut davantage qu’une feuille écarlate décrépite qui sent la pourriture. Avec les années, j’ai fini par me « déromantiser » tout à fait. On ne peut pas aimer Chateaubriand de la même manière à 20 ans et à 50 ans. Quand aujourd’hui je lis Goethe, Chateaubriand, Musset, je me contente de lire des phrases.

La détestation de l’automne — 3 octobre 2010

Portrait de Chateaubriand, 1808 par Anne-Louis Girodet-Trioson (1767-1824)

Portrait de Chateaubriand, 1808

Anne-Louis Girodet-Trioson(1767-1824)

La cheville de Marilyn — 5 octobre 2010

D’un point de vue purement esthétique, personne n’arrive à la cheville de Marilyn, personne.

La cheville de Marilyn, quel homme n’a pas rêvé de la lui baiser?

Marilyn Monroe (1926-1962), Fragments, 2010, édité par Bernard Comment et Stanley Buchthal

Marilyn Monroe (1926-1962), Fragments, 2010, édité par Bernard Comment et Stanley Buchthal

« Le génie n’est que l’enfance retrouvée à volonté »disait Baudelaire.

Quand j’écris un poème, j’ai l’impression de faire de la magie blanche. Le crayon que je tiens entre mes doigts me tient lieu de baguette magique. C’est mon sixième doigt. En nommant les choses, en les écrivant, je les fais apparaître.

Écrire, c’est toujours plus ou moins tenter le diable. Les mots sont aux poètes ce que les prières sont aux croyants. Tout ce qui relève de l’esprit passe nécessairement par l’écrit ou la parole : l’invocation d’abord, l’évocation ensuite. Les mots ne sont rien d’autre que l’incarnation de l’esprit. Plus l’esprit est pur, plus les mots sont justes. Le verbe doit toujours se faire chair. Tout le travail des poètes consiste à faire de l’esprit une œuvre de chair.

Un poète est un petit génie espiègle qui tente de consoler un adulte blessé, ou malade, ou désespéré, ou déjà mort.

Quand j’écris un poème, j’ai toujours six ans.

Magie blanche au crayon noir — 8 octobre 2010

Ma Sorcière Bien-Aimée

Ma Sorcière
Bien-Aimée

Les girafes — 11 octobre 2010

Ici, au milieu de cette page, j’écris le mot « girafe », pour le plaisir de caresser le crin de son long cou pendant des heures, parce qu’aujourd’hui il fait froid, parce que les girafes sont gentilles et que, comme partout ailleurs, il n’y a jamais rien à faire le dimanche en Afrique.

Dans le « f » de girafe, il me semble reconnaître la forme élancée de l’animal, son profil, la longue folie de son cou, la finesse de ses pattes, sa fierté aussi.

Les girafes ont toujours un joli prénom. Elles s’appellent Isabelle, Isadora ou Isabeau.

Sur une île déserte, si je ne devais apporter qu’un seul mot dans ma valise, c’est le mot girafe que je choisirais.

Il n’y a pas que dans la chanson de Brel que « les taureaux s’ennuient le dimanche ».

Girafe-calendrier 11 octobre 2010

Crédit photo:
André Lebeau
2010

Quand on parle du soleil, on dit toujours : « Regarde le beau soleil, quel beau soleil aujourd’hui! » Qui qui peut se vanter de l’avoir vu d’assez près pour pouvoir juger sa beauté de manière si peu objective?

Le soleil ne se laisse pas regarder, pas plus qu’il ne se raconte. Le soleil ne se dit pas.

C’est le 365e canapé que j’écris. Je voulais nécessairement parler du soleil, mais pas nécessairement du temps qu’il fait. Je voulais parler au soleil.

Je ne fréquente pas d’autres dieux.

Le soleil — 14 octobre 2010

Tournesol souriant, Lectoure, France, André Lebeau, 2007

Tournesol souriant

Lectoure, France André Lebeau, 2007

Le talon d’Achille — 14 octobre 2010

Tout le monde vous le dira : les hommes sont faits pour être embrassés. Toutes les femmes, toutes les mères, toutes les filles vous le diront, les hommes ne rêvent qu’à une chose : qu’on les embrasse! Même Abel caressait son frère, le soir, pour qu’il s’endorme; même Judas a embrassé Jésus avant de le livrer aux autorités romaines.

La forme même de leur corps nous incite à les cajoler, c’est dans la nature même des femmes, dans celle de certains hommes aussi, de ne pouvoir résister à l’envie de caresser la joue d’un homme.

Embrasser un homme dans le cou est la meilleure façon de l’apprivoiser. C’est l’endroit le plus vulnérable de son corps, son talon d’Achille. Pas d’autre moyen pour faire fléchir un homme. Les hommes cachent leur vulnérabilité là, tout juste derrière l’oreille. C’est à se demander si l’âme ne se trouve pas là justement, derrière l’oreille droite pour les gauchers, derrière la gauche pour les droitiers.

Les hommes ressemblent à ces jouets à ressort qu’il faut sans cesse remonter : pour les animer, on pose délicatement ses lèvres sur leur cou, ou sur leurs lèvres. Un homme qu’on embrasse est l’être le plus vulnérable qui soit : tout le secret de sa tendresse refoulée réside là. Impossible de résister à la candeur d’un homme qui se laisse embrasser.

 Il y a ceux qui embrassent Dieu, une religion, une carrière, une philosophie, une cause; mieux vaudrait sans doute embrasser les hommes, car seul l’amour peut les désarmer.

Le seul moyen de faire fléchir un homme, c’est de l’empêcher de réfléchir.

Priam demandant à Achille le corps d’Hector(détail), 1876, Eugène Carrière (1849-1906)

Priam demandant à Achille le corps d’Hector(détail), 1876

Eugène Carrière
(1849-1906)

Priam demandant à Achille le corps d’Hector, 1876, Eugène Carrière (1849-1906)

Cuisinière Bélanger

Je ne comprends pas que, dans une ville comme Montréal, on n’ait jamais pensé à ouvrir un petit théâtre où l’on jouerait en permanence « Les belles-sœurs » de Michel Tremblay. À Paris, au théâtre de La Huchette, on joue « La Cantatrice chauve » d’Eugène Ionesco sans interruption depuis le 16 février 1957! Je n’étais pas encore né!

J’ai vu la pièce pour la première fois en 1981, lors d’un premier voyage à Paris, puis plus récemment en 2009. Je retournerais à Paris rien que pour cela.

Si j’ai un rêve, c’est bien celui-ci : ouvrir un petit théâtre pour y présenter à l’année « Les belles-sœurs » de Michel Tremblay.

Comment se fait-il que le maire Jean Drapeau n’y ait jamais songé? Écrire à Pierre-Karl Péladeau?

Au Québec, il faudrait davantage de fous.

Le théâtre II — 18 octobre 2010

La Cantatrice chauve, 1957, Eugène Ionesco (1909-1994)

La Cantatrice chauve, 1957

Eugène Ionesco

(1909-1994)

Le balai — 22 octobre 2010

J’ai toujours aimé balayer : les planchers, le trottoir, les feuilles mortes à l’automne, la neige en hiver; de tous les articles d’entretien ménager, le balai est mon préféré.

Balayer, c’est méditer, c’est laisser passer le temps. La plupart des gens qui balaient ont le coeur gai, ils chantent, saluent les passants, regardent les nuages, observent les oiseaux. Les balayeurs de tout acabit sont des gens heureux et le sourire leur vient tout naturellement. Le bonheur est dans le balai, pas dans le pré, contrairement à la croyance populaire.

Les sorcières, à qui l’on attribue l’invention du balai, peuvent en témoigner : on ne devrait jamais en sous-estimer l’usage.

Dictionnaire encyclopédique de l'épicerie et des industries annexes, 1904, Albert Seigneurie

Dictionnaire encyclopédique de l'épicerie et des industries annexes, 1904

Albert Seigneurie

Le bonheur est dans le pré, 1995

Étienne Chatiliez

Ma mère reprochait souvent à mon père de ne jamais l’emmener au théâtre : « J’aimerais ça moi aussi aller au théâtre de temps en temps. Ça me changerait de la maison! » En fait, quand mon père se décidait enfin, ce n’était pas au théâtre qu’il emmenait sa femme, mais au cinéma. Encore aujourd’hui, quand ma mère va voir un film, elle dit qu’elle va au théâtre .Je crois que de toute sa vie, ma mère n’est jamais allée au théâtre.

Nous, les enfants, on avait beau lui répéter qu’on ne disait plus « aller au théâtre », elle s’obstinait : « Dans mon temps, que voulez-vous, c’est au théâtre qu’on allait voir des films votre père et moi. »

La première fois que je suis allé voir une pièce de théâtre, une vraie, j’ai voulu aussitôt en instruire ma mère : « Maman, je vais au théâtre, ce soir. » Pour toute réponse, elle m’a dit que ce n’était pas gentil de se moquer ainsi de sa pauvre mère. J’ai oublié le titre de la pièce que j’ai vu jouer ce soir-là (« Du vent dans les branches de sassafras », « La visite de la vieille dame » ?), et l’un des plus grands regrets de ma vie est de ne pas avoir pensé offrir à ma mère de m’accompagner.

Le théâtre III — 24 octobre 2010

La Visite de la vieille dame, 1956, Friedrich Dürrematt (1921-1990)

La Visite de la vieille dame, 1956

Friedrich Dürrenmatt

(1921-1990)

Les trois sœurs — 24 octobre 2010

J’ai trois sœurs : L***, F*** et S***. Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de l’aînée, L*. Trois femmes, trois vies, trois destinées. On se réunit à Québec, toute la famille, pour souligner l’événement.

Pour faire le portrait de chacune d’elles, il me faudrait écrire un roman de 1,000 pages : mes sœurs parlent, parlent, parlent. Pour parler de mes sœurs, il faudrait plutôt que je leur cède la parole.

Pour faire le portrait de mes sœurs, il me faudrait parler de Molière, de Tchekhov, de Racine ou de Michel Tremblay, n’importe, pourvu qu’à la comédie se mêlent le drame, la tragi-comédie, la tragédie pure. Le caractère bouffon de l’une n’aurait pas déplu à Molière; le sens dramatique de l’autre aurait enchanté Tchekhov; enfin, la dernière aurait pu inspirer à Racine une grande tragédie.

Mes sœurs, à leur manière, font du théâtre, du vrai. Mes sœurs sont du théâtre. Aussi, pour leur témoigner toute ma gratitude, leur ai-je offert, à chacune, « Les Belles-sœurs » de Michel Tremblay.

L***, F***, S***

L***, F***, S***

« Oignez vilain, il vous poindra; poignez vilain, il vous oindra. »

« Tire la chevillette, la bobinette cherra » sonne encore aujourd’hui à mes oreilles comme une formule magique. C’est ce que je dis aux Témoins de Jéhovah qui se présentent à ma porte le samedi matin à 9 h. Mais qui aujourd’hui peut se targuer de pouvoir conjuguer le verbe CHOIR, à l’imparfait du subjonctif, à l’impératif présent, au passé simple?

Un autre verbe aujourd’hui relégué aux oubliettes : OINDRE, qui ne s’emploie plus qu’à l’infinitif et au participe passé. J’ai toujours aimé ce verbe, je ne sais pourquoi.

Avec la réforme de l’orthographe, amorcée en 1990, le mot « oignon » s’écrit désormais « ognon », comme il se prononce. Plus de confusion possible alors avec le verbe « oindre » à l’impératif présent, première personne du pluriel.

Pour moi, c’est une révélation : j’adopte de ce pas l’orthographe rectifiée!

Tire la chevillette, la bobinette cherra — 26 octobre 2010

La Visite de la vieille dame, 1956, Friedrich Dürrematt (1921-1990)

Multidictionnaire de la langue française, 5e édition, 2009

Marie-Éva
De Villers

L’oisiveté est la mère de tous les chats — 26 octobre 2010

Quiconque connaît assez les chats — ou les déteste — sait que, de tous les animaux de compagnie, c’est celui qui réfléchit le plus. Sournois, hypocrite, disent ses détracteurs; charmeur, sagace et rusé assurent ses admirateurs.

Le problème avec ce félin de salon, c’est qu’il doit sans cesse occuper son esprit, sans quoi il sombre dans une profonde mélancolie. Les chats sont des hyperactifs, des joueurs compulsifs, il leur faut toujours quelque chose entre les pattes ou dans la gueule, un oiseau de préférence. Car un chat, même oisif, pense toujours aux oiseaux. Or, comme ils sont par nature peu loquaces et très casaniers, l’ennui les gagne rapidement et ils deviennent léthargiques, ne se complaisant plus alors que dans une molle oisiveté.

Les chats ne sont ni mauvais, ni cruels, ni sournois, ni même paresseux. Leur plus grand défaut? La jalousie: ils sont tout simplement jaloux des oiseaux, de leurs ailes. Quiconque connaît les chats vous le dira: tous les chats sont des anges déchus.

Un chat oisif pense toujours aux oiseaux. L’oisiveté est bien la mère de tous les chats.

Chat saisissant un oiseau, 1939, Pablo Picasso (1881-1973)

Chat saisissant un oiseau, 1939

Pablo Picasso(1881-1973)

Parfois, il m’arrive de penser que JE SUIS DÉJÀ MORT. C’est une étrange sensation. Cela m’arrive plus fréquemment le matin, au réveil, ou lorsque je marche longtemps, assez pour oublier où je me rends, ou pour ne plus savoir où je vais.

Ce n’est pas comme si j’étais mort, mais plutôt comme si je serais [sic] mort, et que je n’en avais pas encore pris réellement conscience, ou que personne ne m’en avait averti.

Mais comment un mort peut-il savoir qu’il est mort? C’est la question que je me posais, enfant, en regardant ma grand-mère dans sa tombe.

Il ne faut pas craindre la mort nous disent les sages, les philosophes et les bouddhistes; ce n’est pas tant la mort en soi qui est terrible, mais le fait de savoir que l’on ne reverra plus jamais les personnes que l’on a aimées. En fait, la mort ne concerne que les autres, les vivants, ceux qui restent, ceux-là mêmes qui nous pleureront le jour de notre mort.

Ce jour-là, en embrassant ma grand-mère sur la joue pour la dernière fois, je n’ai pas compris pourquoi elle ne pleurait pas.

La mort — 31 octobre 2010

Le livre des esprits, 1857, Allen Kardec (1804-1869)

Le livre des esprits, 1857

Allen Kardec
(1804-1869)

Le jambon — 4 novembre 2010

Chaque fois que je fais cuire un jambon, j’ai l’impression de commettre un acte sacrilège. J’essaie de ne pas trop penser aux cruelles conditions d’élevage dans lesquelles s’écoule leur misérable vie, car mourir sans jamais avoir vu le soleil, pour un porc, est le pire des châtiments. Le porc est un animal si intelligent qu’on pourrait finir par croire qu’il pardonne à ses bourreaux.

Au supermarché, quand je passe devant l’étalage des viandes, je me recueille une minute ou deux, demandant pardon à tous les porcs, à tous les bœufs, à tous les agneaux et à tous les poulets qui sacrifient leur chair pour nous, rien que pour flatter nos papilles. Comme il est un peu tard pour leur dire que je les aime, je leur demande pardon en posant ma main délicatement sur la pellicule de plastique en guise de dernière caresse. Un bénédicité profane en quelque sorte.

Quand je dispose de plus de temps, je dépose dans mon caddie un filet de porc, un gigot d’agneau, un rôti de veau de côtes croisées ou une pintade et je leur fais faire un tour ou deux, puis je les remets sur les étalages, heureux d’avoir pu leur consacrer un peu d’attention.

Ma sensibilité pourrait en irriter quelques-uns, j’en conviens. Mais il y a pire : j’ai connu, il y a quelques années, un homme qui parlait aux laitues et aux carottes avant de les apprêter.

Le Bénédicité (détail), 1740, Jean-Baptiste-Siméon Chardin (1699-1779)

Le Bénédicité (détail), 1740

Jean-Baptiste-Siméon Chardin(1699-1779)

Je lis « Fragments », de Marilyn Monroe, que viennent de publier au Seuil Bernard Comment et Stanley Buchthal. J’ai mis plus d’une semaine avant de me décider à l’ouvrir : j’avais l’impression de violer le tombeau d’un roi.

J’y découvre une Marilyn sans fard, une femme inquiète et tourmentée, une perfectionniste, poète à ses heures. Je crois que Marilyn, grande lectrice, aurait apprécié la poésie d’Anne Hébert : le même sentiment tragique face à l’existence. M’est revenu à la mémoire le fameux « Tombeau des rois » publié à compte d’auteur en 1953.

Marilyn poète! Que j’aurais aimé lui souffler à l’oreille quelques-uns de mes canapés, chez elle, par un beau dimanche après-midi, la faire rire, tout en faisant tinter nos coupes de martini.

Le Tombeau des rois — 4 novembre 2010

Le Tombeau des rois, 1953, Anne Hébert (1916-2000)

Le Tombeau des rois, 1953

Anne Hébert

(1916-2000)

Le secret du bonheur — 18 novembre 2010

Il n’y a pas 56,000 façons d’être heureux : pour être heureux, il suffit d’en prendre conscience. Le bonheur, c’est d’être heureux, aurait dit monsieur de La Palice.

Le secret du bonheur? On se lève le matin, on se regarde dans la glace, droit dans les yeux, et l’on se dit, à voix haute de préférence : « Je suis heureux! »

Le bonheur n’est rien d’autre qu’un bref moment d’extralucidité qui nous force à garder les yeux ouverts un peu plus longtemps que de coutume. « J’ai les yeux grand ouverts sur le monde, je respire, je suis vivant, je suis heureux! »

Voltaire, qui s’est éteint à l’âge vénérable de 84 ans, disait : « J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé. » On pourrait croire, aussi, comme beaucoup d’autres, que « le bonheur est dans le pré », un pré rempli de fleurs, des marguerites de préférence, car le bonheur n’aime rien tant que la simplicité.

Tous les gens qui sourient sont heureux et tous les gens qui sont heureux sourient. Il faut une fois de plus donner raison à monsieur de La Palice : si le bonheur est un secret, ne vaudrait-il pas mieux se garder de l’ébruiter?

La Mélodie du Bonheur, 1965, Robert Wise (1914-2005)

La Mélodie du Bonheur, 1965

Robert Wise

(1914-2005)

Je ne sais plus qui je suis : un professeur fatigué d’enseigner ou un écrivain qui n’écrit pas assez? Je suis en novembre, le plus noir des mois; cela devrait pourtant suffire à me convaincre de continuer à écrire, non?

Quelque chose m’échappe, de la vie autant que de l’écriture. Ce quelque chose qui m’a toujours échappé est sans nul doute la raison qui me pousse à écrire, à persister dans cette avenue-là, la seule où la vie me semble acceptable, voire possible.

Si je n’avais pas écrit, jamais écrit une seule ligne, je n’aurais probablement jamais pu me rendre compte que j’existais réellement ou que j’ai existé. L’écriture, comme la lecture, me permet donc de mieux croire en ma propre existence. Il n’y a pas de « supplice si doux » que celui de l’écriture.

Il faut vouloir résolument vivre pour écrire, avec toute la fureur de Phèdre, la culpabilité en moins. Mesurer le poids des mots, c’est faire de la littérature. Écrire, c’est plus que vivre. Je crois qu’un écrivain qui maîtrise parfaitement son art est aussi quelqu’un qui contrôle parfaitement sa vie.

C’est peut-être cela, cet équilibre, que j’ai recherché toute ma vie, et que je m’entête toujours à chercher par le biais de l’écriture. Écrire est beaucoup moins compromettant que parler.

Avouer serait pire encore. Je choisis l’écriture, délibérément l’écriture.

Novembre, le plus noir des mois — 28 novembre 2010

Sarah Bernhardt dans Phèdre de Racine, 1874

Sarah Bernhardt dans Phèdre de Racine, 1874

Le talent — 28 novembre 2010

Tout le monde a un talent, mais la plupart d’entre nous mourront sans que personne en ait eu la moindre idée. Je me suis donné pour mission de découvrir le talent caché de chacune des personnes que je côtoie. Mais qu’est-ce que le talent, véritablement?

Prosaïquement, c’est quelque chose que l’on fait mieux que n’importe qui d’autre, un domaine dans lequel on excelle, un art que l’on est seul à pratiquer.

Poétiquement parlant, le talent est un don reçu à la naissance. Certains auront la chance de l’exploiter, d’autres pas; mais qu’importe : tout le monde reçoit à la naissance ce don exceptionnel qui fait de lui un être unique.

Le talent, dans une plus large mesure, réside dans la confiance en soi, dans l’estime de soi-même. Il suffit que quelqu’un reconnaisse cette singularité de notre caractère et nous voilà partis pour la gloire. Malheureusement, plus ce talent est singulier, plus il est difficile de le reconnaître. Fatalement, plusieurs personnes talentueuses se lassent d’attendre la reconnaissance et finissent par ne plus croire en leur propre génie. Seuls persistent et signent ceux et celles dont la force de caractère, la foi et la volonté sont inébranlables.

On a tort de penser, comme on l’entend si souvent dire, que le génie est constitué de 10 % de talent et de 90 % de travail ou d’acharnement : on confond ici résignation et persévérance. C’est la force de caractère qui détermine le talent. Et tous les génies sont des impatients.

Lampe d'Aladin

Lampes d'Aladin

Dans les poèmes de Denis Vanier, on trouve toujours de la moisissure, du pus, quelques éléments empruntés au mysticisme et à la scatologie, de la vanille, des jurons, la peur panique des policiers, mais, surtout, la tendresse d’un écorché vif.

Pour lui rendre hommage, j’improvise ce pastiche que j’intitule :

Se raser le scapulaire

Au parloir du pus
les scrofules du cœur du frère André
macèrent dans l’indifférence et la confusion
l’imaginaire patiente dans de la vanille rance

Au coin d’Ontario et Sainte-Catherine
une jeune fille épouille un Ange
un suicidé du matin sourie
à des hyènes parturientes et folles
tandis que la police du Cutex
éborgne des chats gratis

Se raser le scapulaire
en guise de bonbons d’apôtres
par mesure d’hygiène
entre l’obsolescence et l’arborescence d’une phrase
qui suerait sang et eau
juste pour te dire je t’aime
avant la douche finale au formol.

Se raser le scapulaire — 2 décembre 2010

Tu me trompes avec un oiseau, 1998, Denis Vanier (1949-2000)

Tu me trompes avec un oiseau, 1998

Denis Vanier

(1949-2000)

L'urine des forêts, 1999, Denis Vanier (1949-2000)

L'Urine des forêts, 1999

Denis Vanier

(1949-2000)

Les myrtilles — 10 décembre 2010

Elle s’appelle Mireille, mais chaque fois que je veux dire son nom, c’est le mot « myrtille » qui me vient aux lèvres.

Elle s’appelle Mireille, la même pâleur, la même douceur que la Chloé de Colin dans « L’Écume des jours » de Boris Vian, le nénuphar au poumon droit en moins, la maladie en moins. Dans un roman, elle se serait appelée Mireille Myrtille. Mireille Myrtille, à cause de ses lèvres. Elle aurait pu inspirer à Vian un dernier roman.

Dès sa naissance, sa mère a su qu’elle s’appellerait Mireille, mais chaque fois qu’elle s’adressait à l’enfant, c’est le mot « merveille » qui lui venait aux lèvres. Si elle avait su que dans l’univers fantaisiste de Boris Vian les enfants portent des prénoms aussi incongrus que Citroën ou Folavril, Mireille se serait alors appelée Merveille, ou Myrtille.

Mimi, c’est joli aussi.

Moi, chaque fois que j’aperçois Mireille, j’ai le goût d’aller cueillir des myrtilles des champs.

L'Écume des jours 1947, Boris Vian (1920-1959)

L'Écume des jours 1947

Boris Vian

(1920-1959)

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Zone de Texte: Lisez maintenant mes textes sur mon blogue « Au soleil, je suis toujours dans la lune »
où j’écris, pour le plaisir d’écrire, des phrases avec beaucoup de virgules.