Nu bleu II, 1952, Henri Matisse (1869-1954)






Billet de 3 pesos cubains convertiblesDenis au chèche, Cayo Largo, CubaTête de Méduse, 1595-1596, Le Caravage (1571-1610)

« La Nausée » — 20 de diciembre de 2009

« Sur la plage la mer a laissé ses oreilles »

Paul Éluard (1895-1952)

 

Cette section regroupe des canapés écrits lors d’un voyage à Cayo Largo, Cuba, entre le 20 et le 31 décembre 2009.

Denis Payette

« Je suis un peintre qui écrit, mais j’aspire de plus en plus à devenir un poète qui peint. »

Noonday Heat, 1903, Henry Scott Tuke (1858-1929)

Hors-d'œuvre

et canapés littéraires

« Noonday Heat », 1903, Henry Scott Tuke (1858-1929)

Page 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12,

Dans l’avion en partance pour Cuba, je lis « La Nausée » de Sartre. Ou plutôt, je relis. J’en ai gardé un souvenir vague; je me souviens du nom du protagoniste : Antoine Roquentin; je me souviens de ses cheveux roux; je me souviens d’avoir souligné cette phrase : « C’était une espèce d’écœurement douceâtre. » Je souris de ce choix plutôt incongru. Ce n’est pas le genre de livre qu’on trimballe avec soi en vacances; ce n’est pas une lecture de plage! Sur le siège d’à côté, une dame me regarde curieusement. Je retiens un fou rire.

Sur la plage, je poursuis ma lecture. En fait, j’essaie de lire, mais il vente un peu fort, j’ai du sable plein les yeux : « Je n’ai pas besoin de faire des phrases. J’écris pour tirer au clair certaines circonstances. Se méfier de la littérature. Il faut écrire au courant de la plume, sans chercher les mots. » C’est bien ce que je me propose de faire ici, pendant onze jours. N’est-ce pas ce que j’ai toujours cherché à faire? Mais on dirait que je ne le comprends vraiment qu’aujourd’hui. Face à la mer.

Qui a dit que « La Nausée » n’était pas une lecture de vacances?

Couverture du livre: La Nausée, 1938, Jean-Paul Sartre (1905-1980)

La Nausée, 1938
Jean-Paul Sartre(1905-1980)

Quand je pense à tous les livres que j’ai lus, à tous ceux que j’aimerais relire, et à tous les autres que je n’aurai jamais le loisir de lire, je suis en proie à une angoisse déchirante. De celle qu’on écrit avec un « A » majuscule.

Hier, j’écrivais « face à la mer »; aujourd’hui, il me semble que j’écris « face à la mort », au moment même où une vague gigantesque, se brisant, vient mourir à mes pieds. Je pose mon crayon. C’est fini pour aujourd’hui, l’écriture.

 

L’angoisse — 22 de diciembre de 2009

Tête de Méduse, 1595-1596, Le Caravage (1571-1610)

Tête de Méduse, 1595-1596
Le Caravage (1571-1610)

La fermeture éclair — 22 de diciembre de 2009

J’ai la curieuse manie depuis quelque temps de tout ensacher dans des sacs Ziploc : livres, photos, factures, papier-monnaie, cartes postales, souvenirs divers. Je choisis toujours les plus épais, les plus résistants, les plus chers, ceux avec un fermoir à glissière, les plus étanches. Souci de conservation, de préservation, de propreté? Je l’ignore.

On dirait que les objets prisonniers de la pellicule plastique acquièrent à mes yeux plus de valeur. Je pense à Christo et à sa femme Jeanne-Claude qui emballaient à peu près n’importe quoi : des lampadaires, des ponts, des édifices entiers. Je me dis que c’est ainsi que je finirai un jour : dans un sac en plastique avec une glissière. J’y pense chaque fois que j’ouvre ma braguette. Étrange petite musique, ce « zip » me ramène chaque fois à l’inexorabilité de ma propre mort, et deux fois plutôt qu’une!

Métaphore de la mort : une fermeture éclair.

Boîte de Ziploc

J’ai du sable plein les yeux.

Ici même, la première fois, face à la mer, j’ai pleuré.

Mon regard, mes yeux, ne pouvaient s’acclimater à tant de beauté. J’ai pleuré, mais c’était comme si je vomissais, comme si mon âme avait vomi bleu : trop de ciel, trop de mer, trop de silence, trop de bleu. Trop de tout : je me suis noyé!

Depuis, je reviens, si possible, chaque hiver, me noyer dans le bleu de Cayo Largo. Du sel plein les cheveux, les yeux, la bouche.

La beauté a ce petit goût salé qui fait plisser les yeux et sans lequel la réalité paraîtrait fade. Je parle ici d’une beauté qui fait mal, comme du sel sur une plaie vive. Mais peut-être que je me méprends; peut-être que je confonds la beauté avec autre chose.

La mort, en aucun cas ne saurait être bleue, ni salée.

 

La noyade — 23 de diciembre de 2009

Denis au chèche, Cayo Largo, Cuba

Denis au chèche

Cayo Largo, Cuba

 

Crédit photo:

André Lebeau

2009

« La Nausée » II — 24 de diciembre de 2009

Je crois que je n’ai jamais rien lu de plus désespéré, de plus désespérant que « La Nausée ». À côté, « René », de Chateaubriand, c’est du bonbon, de la guimauve romantique! Le genre de lecture qui laisse des traces, pour ne pas dire des marques, longtemps même après l’avoir lu.

Ici, sans conteste, le fond épouse la forme; c’est là peut-être la plus grande qualité de cette œuvre : j’ai des nausées depuis deux jours! Antoine Roquentin parvient au fil des pages à nous communiquer son dégoût de l’existence, de lui-même, de son entourage, sa Nausée; mieux, il nous convainc! Sartre est sans contredit un grand écrivain. Il voulait intituler son livre « Mélancholia », mais son éditeur lui a suggéré « La Nausée ». Bon choix. Si ce livre ne vous donne pas la nausée avant la dernière page, c’est que vous ne savez pas lire, tout simplement!

En cette veille de Noël, je pense à tous ces gens qui vont s’empiffrer et boire à l’excès et je compatis à leur malheur.

Joyeux Noël!

Boîte de Ziploc

Toujours le même univers glauque, les mêmes personnages improbables au destin tordu, le même climat inimitable, le même dédale narratif qui ne nous laisse jamais entrapercevoir la suite « logique » de l’histoire. Le personnage même d’Amélie Nothomb tient de la folle, de la sorcière, de la furie antique.

On apprend toujours quelque chose en lisant un roman d’Amélie Nothomb. Dans « Le Voyage d’hiver », on trouve cette anecdote pour le moins inusitée au sujet de Gustave Eiffel : « Je suis sidérée par le nombre de Parisiens qui ignorent l’origine de l’emblème architectural de leur ville, dit-elle. Gustave Eiffel était fou amoureux d’une femme qui s’appelait Amélie. D’où son obsession pour la lettre A, qui domine Paris depuis plus d’un siècle. »

L’expression « l’Amour avec un grand A » prend vraiment ici tout son sens. Et quand bien même cela ne serait que pure imagination de la part de la géniale romancière belge, je ne l’en aimerais pas moins.

L’Amour avec un grand A — 25 de diciembre de 2009

Tour Eiffel, 1887-1889, Gustave Eiffel (1832-1923)

Tour Eiffel,
1887-1889

Gustave Eiffel (1832-1923)

 

Crédit photo:

André Lebeau

2009

La mer lue — 27 de diciembre de 2009

La mer ne se lasse-t-elle jamais de « danser »? Je pense à la chanson de Trenet : « La mer, qu’on voit danser… »

Je ne sais pas décrire la mer; j’appartiens plutôt à la terre. « La mer ne me manque jamais, jamais »; c’est ce que je dirais si on me demandait d’écrire un texte sur la mer.

La mer ne s’écrit pas, je pense, contrairement à ce qu’en a dit Duras dans un de ses derniers livres : « La mer écrite ».

Je n’ai jamais ressenti l’appel de la mer; l’appel de la beauté, oui, mais l’appel de la mer, jamais. La mer n’appelle jamais personne : elle se suffit à elle-même. Comme Marguerite Duras. Quel insensé pourrait d’ailleurs prétendre vouloir se mesurer à la mer? Marguerite Duras, peut-être. À la rigueur, la mer pourrait se lire.

Devant la beauté, comme devant l’immensité, l’ego disparaît. Il vaut mieux se taire parfois. Voilà ce que la mer m’inspire : le silence! La mer m’apprend aussi l’humilité. On peut parler de la mer, mais on ne peut la faire parler.

« Avoir le pied marin » me semble une bien curieuse expression. Peut-on dire de Jésus qu’il avait le pied marin?

J’attends plus du ciel que de la mer.

Image de Jésus marchant sur l'eau

Sur le clocher jauni,
La lune
Comme un point sur un i.

Alfred de Musset (1810-1857)
Ballade à la lune

Écrire, je n’ai jamais été si heureux depuis que je consacre le plus de temps possible à cet exercice périlleux. Je dis « périlleux », car on ne sait jamais d’une fois à l’autre où l’écriture nous entraînera. Il y a là une espèce de curiosité malsaine, presque morbide, dans l’écriture, qui pousse les gens qui écrivent à vouloir toujours écrire davantage.

Par exemple, quand j’ai commencé ce texte, c’est-à-dire à partir du moment où le désir d’écrire s’est fait sentir, j’avais l’intention d’écrire sur l’écriture, sur la joie que me procure le simple fait de tenir un crayon dans mes mains ou de taper au petit bonheur quelques mots sur le clavier; j’avais envie de parler du pouvoir que l’écriture confère à l’écrivant, à celui qui se croit le détenteur d’une pensée neuve, originale, unique, cette illusion…

Ce texte à naître, j’avais l’intention de l’intituler tout simplement « Écrire »; mais après avoir jeté sur le papier la première phrase, je changeais déjà d’idée : le texte s’appellerait plutôt « Les points sur les i ». Car, au fur et à mesure que ma pensée se précisait, que les mots s’imposaient sans la moindre idée préconçue, j’étais frappé par le petit bruit sec que faisait ma plume chaque que je traçais un « i ». Puis cette réflexion m’est venue : et si l’écriture, comme la littérature, ne servait qu’à cela : mettre les points sur les « i »?

Quelle lettre prétentieuse que cette voyelle « i » ! Les accents, le tréma, la cédille, on peut comprendre le rôle essentiel qu’ils jouent pour la prononciation, mais le point sur le « i » sert-il vraiment à quelque chose?

J’en viens à la conclusion suivante : le point sur le « i » serait, à la limite, du pur snobisme.

Les point sur les « i » — 27 de diciembre de 2009

Nuit étoilée, 1889, Vincent Van Gogh (1853-1890)

Nuit étoilée, 1889

Vincent
Van Gogh
(1853-1890)

 

 

Ce midi, le serveur qui nous tend le menu au « Ranchon » est un noir au regard profond, allumé, d’une beauté sans concession, éthérée, presque surnaturelle. On se damnerait rien que pour effleurer sa peau un instant, simplement pour s’assurer qu’il est bien de chair. Il est d’une beauté renversante, c’est cela. Je me demande comment il fait pour maintenir son cabaret en équilibre.

Il s’appelle Danys, avec un « y », c’est écrit sur son badge. Il se serait appelé Dionysos que je n’aurais pas été surpris. Mais le pauvre ne sait où donner de la tête. Je me dis qu’il doit se faire de bons pourboires. Il prend notre commande, revient avec la bière.

On attend, on attend, en vain; le bellâtre s’est éclipsé dans les cuisines. On décide de partir, sans demander notre reste.

Il ne faut pas s’en étonner : la beauté n’apporte pas à manger. No servicio, no propina*.

* Pas de service, pas de pourboire.

La propina27 de diciembre de 2009

La Tour d’Argent, Paris

La Tour d’Argent

10-15, quai de la Tourelle

75005 Paris

Tél: 01 43 54  23 31

Même le soleil finit par se coucher. Pourquoi alors n’en prend-on vraiment conscience que lorsque l’on est en vacances, quelque part au bord de la mer?

Même le soleil finit par se coucher. J’écris cette phrase, nu — une phrase nue —, une écharpe bleue nouée autour du cou, face à la mer, sous un soleil insolent.

L’écharpe bleue 27 de diciembre de 2009

La Tour d’Argent, Paris

Denis à l’écharpe bleue

Cayo Largo, Cuba

 

Crédit photo:
André Lebeau 2009

L’heure tranquille — 27 de diciembre de 2009

Chaque matin à la même heure, deux iguanes surgis des entrailles de la terre viennent se chauffer au soleil sur une pierre. Hiératiques, intemporels, ils semblent poser pour quelques dieux absents.

Parfois, quelqu’un leur jette un quignon de pain, d’autres les prennent en photo; certains, plus téméraires, bravant leur dégoût, parviennent à caresser leur échine. Ce sont les vedettes incontestées de la plage.

Les heures passent, le jour achève sa course, et c’est à peine si les iguanes ont fait deux pas. Les derniers touristes ramassent leurs effets, la plage se vide. Quelques retardataires enroulés dans leur serviette attendent le coucher du soleil.

Je note l’heure exacte à laquelle les iguanes disparaissent : 17 h 53; en même temps, me revient à la mémoire ce vers admirable de Victor Hugo : « C’était l’heure tranquille où les lions vont boire. »

 

Iguane à Cayo Largo, 2009

Iguane à Cayo Largo

 

Crédit photo: André Lebeau
2009

Iguane à Cayo Largo, 2009

La bave est aux fous ce que la lave est au volcan, comme si l'activité tellurique de leur âme était toujours au bord de l’explosion.

À trop contempler la mer étale, l’horizon, l’infini, on finit par imaginer des montagnes.

 

Le volcan 27 de diciembre de 2009

La Monomane de l'envie ou la Hyène de la Salpêtrière, 1822, Théodore Géricault (1791-1824)

La Monomane de l'envie ou la Hyène de la Salpêtrière, 1822

Théodore Géricault
(1791-1824)

Détail de La Monomane de l'envie ou la Hyène de la Salpêtrière, 1822, Théodore Géricault (1791-1824)

Le chapeau vivant — 28 de diciembre de 2009

Un rêve : Brigitte Bardot juchée au sommet d’une grue mécanique, coiffée d’un chapeau à la russe, et tenant dans ses bras un bébé enroulé dans une longue écharpe rouge qui flotte au vent.

Je reconnais l’actrice à sa bouche aux dents écartées; elle est encore jeune, très belle. À ses pieds, une foule d’admirateurs extatiques l’acclame à grands cris. J’ai la nette impression d’avoir déjà assisté à cette scène, on dirait un tableau de Munch : même couleurs mates, mêmes étranges ondulations, même CRI!

Mais bientôt l’écharpe, tel un rideau de scène écarlate, n’est plus qu’une longue traînée de sang. Voici que le bébé pleure. Mais c’est le chapeau qui retient toute mon attention : il est VIVANT! J’aurais envie de dire mes quatre vérités à cette fausse idole, à cette vierge sanglante, mais les yeux du chapeau, comme s’ils me suppliaient, m’incitent plutôt au pardon.

Tout est clair soudain : la fourrure, le bébé, le sang, Brigitte Bardot : je me souviens avoir parlé la vielle au soir avec une dame qui me disait ne pas aimer les animaux.

La Madone, 1894, Edvard Munch (1863-1944)

La Madone, 1894
Edvard Munch (1863-1944)

« C’était l’heure tranquille où les lions vont boire. » À lui seul, ce vers de Victor Hugo évoque tout un monde.

En quelques mots le décor est campé : l’Afrique; les caractères esquissés : les lions; l’intrigue résumée : le boire; le temps précisé : l’heure tranquille.

Hugo est un visionnaire, c’est-à-dire quelqu’un qui voit plus loin que le bout de son nez. Nul besoin de s’efforcer pour imaginer la scène : on la voit, réellement!

On voit les lions, les lionnes, penchés au-dessus d’un point d’eau, au crépuscule; on entend le bruit que fait leur langue râpeuse qui lape l’eau lentement; on peut même sentir leur nervosité.

L’heure est solennelle, le temps semble suspendu. Au loin, le bruit que font les sabots d’un troupeau de gnous qui soulèvent la poussière, le barrissement d’une famille d’éléphants. Plus près, le bourdonnement incessant des moustiques sur les museaux, l’odeur musquée des fauves…

Une grande paix imprègne cet alexandrin parfaitement ciselé : « C’était l’heure tranquille/où les lions vont boire. »  « Tranquille » marque efficacement la césure : après, seulement après, les lions pourront boire en paix, tout leur saoul.

Le visionnaire 28 de diciembre de 2009

Victor Hugo (1802-1885)

Victor Hugo
(1802-1885)

Signature d'Edvard Munch

Ra — 28 de diciembre de 2009

Quand les religions monothéistes ont supplanté le paganisme, on a tout simplement remplacé un dieu aux visages multiples par un dieu au visage unique. Ici, comme en Égypte ou au Mexique, le Soleil seul tient lieu de dieu. On allait même jusqu’à lui sacrifier des vies humaines pour l’honorer, parce qu’un dieu, quel qu’il soit, est toujours au-dessus des hommes. Tout ce qui nous éloigne des hommes nous rapproche des dieux.

On a tout simplement voulu personnifier le Soleil : on lui dessiné un visage, on l’a affublé de bras et de jambes. Encore aujourd’hui, les gens s’adressent à Dieu comme s’ils s’adressaient à un homme. Ils l’implorent, le louent, le craignent, le gratifient de mille et une offrandes. Ils ignorent que le Soleil n’a pas l’usage de la parole. Dieu, s’il existait vraiment, ne pourrait qu’être muet.

Le mur de silence que les hommes ont érigé entre eux et leur Dieu, c’est cela la vraie religion révélée. Un dieu ne pourrait se contenter d’être un homme, humain.

Les dieux ont été inventés pour rendre les hommes heureux. Il est toujours plus facile d’être heureux à deux.

Le Soleil, comme dieu, purifie.

Symbole du dieu Ra

Symbole du dieu Ra

Dans la mer, de l’eau jusqu’au cou, je pivote sur moi-même, ramenant mes bras au-dessus de ma tête, à la manière d’une ballerine, le tutu en moins. Il s’agit pour moi d’un véritable rituel : chaque fois que je me retrouve dans la mer, j’exécute cette dôle de danse aquatique. Comme si je voulais honorer la mer.

De loin, les gens me raillent, mais ils sont trop éloignés pour entendre la petite musique qui me trotte dans la tête, trop « adultes », trop bornés pour comprendre que je recrée, par le souvenir, un épisode heureux de ma petite enfance. Combien d’heures délicieuses j’ai passées à regarder s’étourdir la petite ballerine du coffre à bijoux de laque noire de ma mère qui tournoyait sur les notes métalliques de « Pour Élise », tandis que mon frère s’amusait à simuler une guerre avec ses ridicules petits soldats de plomb dans la chambre d’à côté! Comme la musique et la danse me semblaient préférables à la guerre!

Jeanine — c’est ainsi que j’avais baptisé la petite ballerine de mes rêves — tourne encore aujourd’hui dans ma tête, et je n’arrive pas à imaginer qu’une ballerine puisse porter un autre prénom.

Comme toutes les petites filles, j’ai eu moi aussi ma période « tutu rose, pointes et collant blanc », mais je me gardais bien d’en parler à qui que ce soit.

Toutes les ballerines de coffre à bijoux s’appellent Jeanine; c’est ce qui me vient d’abord à l’esprit quand j’écoute Beethoven.

Tutu rose, pointes et collant blanc 28 de diciembre de 2009

Coco en ballerine

Coco en ballerine


Crédit photo:

Suzanne Paquet

2009

Aquí, la gente me llama « Mister Fahrenheit », porque me perfumo con el celebre “Fahrenheit” de Dior. Ce surnom me convient tout à fait, ici, à Cayo Largo, où la température moyenne annuelle se situe autour de 25 degrés Celsius , 77 degrés Fahrenheit.

J’aurais aimé pouvoir écrire ce canapé « todo en español », mais il m’aurait fallu apporter un dictionnaire. Lo olvidé. Tal vez, el año próximo, lo llevaré y podré escribir todos mis textos de vacaciones en español.

Hace más de veinte años que vengo aquí. Me gusta mucho la playa, la gente, el  ambiente general, mais quand on vient ici, c’est surtout (si no solo) pour le soleil.

Cuando regresaré a casa, corregiré este texto intitulado « Mister Fahrenheit » para el más grande placer de mis queridos amigos internautas.

N.B. J’ai l’impression d’avoir huit ans et d’écrire une carte postale à ma grand-mère (murió hace ya seis años, pobre vieja).

P.-S. Pourquoi faut-il toujours parler de la température quand on écrit une carte postale?

« Mister Fahrenheit » 29 de diciembre de 2009

Publicité Fahrenheit de Dior

Fahrenheit de Dior

Playa Horror Picture Show — 29 de diciembre de 2009

Sur les plages nudistes, en général, on trouve plus d’horreur que de beauté : seins tombants, ventre mou, jambes torses, peau flasque. J’ai beau chercher, aucune des femmes que j’observe à la dérobée ne pourrait envier quoi que ce soit aux Odalisques de Matisse, pas même la moins réussie!

Comble de l’horreur et de l’indécence sur une plage nudiste, je tombe sur une femme aux hanches fortes, qui porte un short d’un goût plus que douteux : sur la fesse gauche figure une paire de lèvres grossièrement esquissées, mauves; sur la fesse droite, en caractère gras, ces mots sans équivoque : « Kiss me »!

Quant aux hommes, j’ai remarqué que les Adonis et les éphèbes se dénudent rarement, à l’exception de quelques gais; malheureusement, on sent tellement l’effort devant ces corps trop parfaits qu’on finit par se dire que cela manque totalement de naturel, que même la nature, si on la laissait faire, n’oserait même pas s’aventurer jusque-là.

Que les corps vieillissent plus vite que l’esprit, c’est peut-être après tout une bonne chose. L’autodérision m’a toujours préservé du pessimisme.

Nu bleu II, 1952

Henri Matisse

(1869-1954)

« Amanecía, y el sol pintaba de oro las ondas de un mar tranquilo. »* C’est la première phrase de « Jonathan Livingston le goéland », l’ouvrage célèbre de Richard Bach, vendu à plus de soixante-quinze millions d’exemplaires et traduit en trente-cinq langues. Goéland se dit « gaviota » en espagnol.

À l’évidence, il faut avoir vécu près de la mer ou l’avoir contemplée longuement pour parvenir à écrire une telle phrase. Même si elle a d’abord été pensée et écrite en anglais, il me semble qu’elle est encore plus belle en espagnol, plus lumineuse à tout le moins.

On dirait que l’espagnol rend mieux l’effet de la lumière (pintaba de oro) que le français (peignait d’or). Pintar de oro  évoque à la perfection les petites taches lumineuses que le soleil fait miroiter sur l’eau calme. Oro brille davantage que « or », il me semble. Bach peint ici, en peu de mots, un paysage à la manière impressionniste.

Aujourd’hui, cependant, la mer est agitée, le vent s’est levé, et le ciel se couvre par intermittence d’épais nuages.

Pour la première fois depuis que j’ai commencé l’écriture de ces canapés, j’ai le sentiment d’écrire pour la postérité. J’ai aussi l’impression d’avoir rattrapé « le Temps perdu ». J’ai peut-être enfin trouvé « l’or du temps », à ma manière.

* Traduction libre de l’espagnol: C’était le matin, et le soleil peignait d’or les vagues d’une mer paisible.

La postérité — 30 de diciembre de 2009

Couverture du livre Jonatham Livinston le goéland, 1970, Richard Bach (1936-)

Jonatham Livinston le goéland, 1970

Richard Bach (1936-)

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Crème solaire — 30 de diciembre de 2009

Comment traduire par des mots la sensation de la chaleur du soleil sur la peau? On touche ici peut-être à ce qui oppose le mieux la littérature et la peinture. En ce qui me concerne, je ne parviens pas toujours à faire la différence entre un crayon et un pinceau. Me voilà pris dans un dilemme : je suis un peintre qui écrit, mais j’aspire de plus en plus à devenir un poète qui peint.

Un peintre habile sait jouer avec la lumière, il peut en reproduire toutes les nuances. Les impressionnistes sont même parvenus à peindre le vent. Mais jamais un peintre, si doué soit-il, ne pourra rendre avec le pinceau la sensation de la chaleur du soleil sur la peau. Seuls un poète ou un physicien peuvent relever ce défi.

 Ici, l’objet (la sensation de la chaleur) n’est saisissable que par les mots : ici, il ne saurait être question de couleur, d’ombre et de lumière, de volume; ici, il faut recourir à la rhétorique, convaincre le lecteur à l’aide de figures d’analogie et d’opposition. Cela relève de la poétique pure.

La chaleur est une présence enveloppante qui dessine comme une aura calorique autour du corps (comparaison); la chaleur est une douce agression (oxymore) : des milliers de petits soleils échappés du soleil qui lèchent insidieusement la peau (métaphore); une armada de petits couteaux de feu invisibles qui piquent la chair (métaphore).

Pour bien décrire la sensation que produit la lumière du soleil sur la peau, et son effet bienfaisant, la chaleur, on pourrait parler d’une douche de lumière tiède (métaphore), d’une pluie sèche et lumineuse (oxymore); l’expression consacrée « prendre un bain de soleil » prend ici également tout son sens.

Enfin, crème solaire, au sens métaphorique, s’avère encore plus évocateur : la lumière du soleil est un baume qui réchauffe le corps, calme l’esprit, pacifie l’âme.

Je ne pourrais jamais habiter près de la mer à longueur d’année. Le roulis incessant des vagues finirait par me donner le tournis.

« Souris » (au masculin), « roulis », « tournis », ces mots me font sourire. Pourquoi « souris » est-il tombé en désuétude? Pourquoi lui préférer le nom « sourire », calque du verbe, beaucoup moins joli? Question de genre, sans doute. Quant à l’expression « faire risette », jolie aussi, elle relève de l’emploi familier.

Je crois que le soleil me tape sur la tête.


*
Souris [n.m.] : sourire. Du latin subridere « sourire ». Archaïsme.

Le souris* — 30 de diciembre de 2009

La Joconde,
1503-1506

Léonard de Vinci
(1452-1519)

La Joconde, 1503-1506, Léonard de Vinci (1452-1519)
Partition "Pour Élise"

Pour Élise

Les couples — 27 de diciembre de 2009

Sur les plages, en général, les gens déambulent deux par deux, souvent même main dans la main. Ici, à Cayo Largo, véritable paradis terrestre, le nudisme est autorisé, et les couples qu’on y croise semblent sortir directement du livre de la Genèse, perpétuant ainsi la tradition qui fait d’Adam et Ève les véritables dieux de la création. Mais l’on aperçoit aussi quelquefois deux Adam, deux Ève, main dans la main, comme si de rien n’était. Enfin, on trouve de temps à autre des Adam et des Ève solitaires…

Les dieux, où qu’ils soient, où qu’ils vivent, sont toujours nus. Habillé, un dieu perdrait de sa superbe. Et ils marchent, ils marchent, ils marchent, sous un soleil de plomb, comme s’ils ne savaient rien faire d’autre. Car les dieux, depuis toujours, c’est connu, ne font jamais rien.

Tout l’art de la statuaire grecque se voulait un hommage aux dieux.

Adam et Ève, 1597, Pierre-Paul Rubens (1577-1640)

Adam et Ève, 1597
Pierre
-Paul Rubens
(1577-1640)

Le jouet — 27 de diciembre de 2009

J’aime jouer avec son corps, son sexe surtout, le frôler, le humer, l’effleurer, le palper, le soupeser, le pétrir, le caresser. Et quand nos deux sexes s’emmêlent, comme la vigne et le rosier sur le tombeau de Tristan et Iseut, nos corps ne sont plus alors que deux épaves échouées sur la mer du Hasard, à l’île de l’Abandon.

La belle mécanique de deux corps en rut! Nous nous abandonnons corps et âme aux mains d’un dieu fou, d’un dieu jaloux, dont les baisers ne sont que l’écho d’un même cœur qui bat depuis l’aube de l’humanité.

Adam et Ève, 1597, Pierre-Paul Rubens (1577-1640)

André au chapeau

Cayo Largo, Cuba

 

Crédit photo: Denis Payette

2009

L’amputation — 28 de diciembre de 2009

Mon oncle devait se faire amputer une jambe. Il a dit à sa mère qu’il préférerait mourir, qu’il se suiciderait, plutôt que de vivre le reste de ses jours avec un tel handicap.

Ma grand-mère, pour le calmer, lui a conseillé d’aller à l’église tous les jours, de prier tous les saints, d’invoquer tous les anges, de s’accrocher, même si les médecins étaient formels : « Si vous refusez l’amputation, la gangrène pourrait gagner rapidement tout le reste du corps. »

Cela se passait il y a plusieurs années. Mon oncle a eu le fin mot de l’histoire. Il passe aujourd’hui de longues heures seul dans sa chambre à converser avec sa jambe, assis au pied de son lit, un chapelet bénit dans les mains.

La leçon d'anatomie, 1632, Rembrandt (1606-1669)

La leçon d'anatomie, 1632

Rembrandt
(1606-1669)

Je pense à Darwin, dans les minutes précédant son illumination, une plume rouge entre les dents, quelques secondes avant que tout s’éclaire dans son esprit, ce frémissement perceptible jusque sur les poils de ses bras, la peur aussi, l’angoisse, tout cela à la fois.

Il hésite, pose sa plume, lutte pour chasser un dernier doute. Mais c’est trop tard : « l’aile du génie » a effleuré son front. Il ouvre au hasard son carnet d’esquisses où s’alignent des têtes de pinsons. Il reprend sa plume, la fait tourner entre ses doigts. Il sourit maintenant : la théorie de l’évolution des espèces vient de voir le jour!

Il referme son carnet d’esquisses, pose à nouveau sa plume. La plume est rouge, la pointe, effilée comme le bec d’un oiseau. Comme l’un des innombrables spécimens qu’il a ramenés des îles Galápagos.

 

La plume rouge — 30 de diciembre de 2009

Pinsons des Îles Galápagos, Charles Darwin (1809-1882)

Pinsons des Îles Galápagos
Charles Darwin (1809-1882)

Alphonse de Lamartine (1790-1869), Portrait de 1830 par Henri Decaisne (1799-1852)

« Ô temps suspends ton vol » — 30 de diciembre de 2009

Pourquoi lire, pourquoi écrire? Je ne me pose même plus la question. C’est comme avec la littérature et la peinture : je ne sais plus très bien faire la différence entre les deux.

Il y a des jours où j’écris mieux; il y a des livres plus réussis que d’autres. Lire nous permet de passer le temps; écrire, c’est outrepasser le temps. On lit pour s’oublier; on écrit pour se retrouver. Mais dans les deux cas, le temps semble toujours suspendu.

Je me demande ce qu’une mer en furie aurait pu inspirer au poète Lamartine. Ce paysage conviendrait mieux au tempérament fougueux de Victor Hugo ou de Ludwig Van Beethoven. Pourtant, il me semble entendre le vent me souffler à l’oreille : « Ô temps suspends ton vol ».

Alphonse de Lamartine
(1790-1869)

Portrait de 1830 par Henri Decaisne (1799-1852)

Hommage à Rosa Luxemburg (détail) 1992, Jean-Paul Riopelle (1923-2002)

Le pélican — 31 de diciembre de 2009

Un pélican s’amuse à déjouer les vagues. Il y a quelque chose de préhistorique chez cet oiseau, je ne sais pas, la forme, le bec, l’œil, quelque chose entre le ptérodactyle et l’aptéryx, je ne sais trop, quelque chose qui aurait échappé à l’évolution.

Les oiseaux ont toujours été une source d’inspiration pour les poètes, plus particulièrement les oiseaux de mer. On pense, naturellement, au « Pélican » de Musset, à « L’Albatros » de Baudelaire, au « Cygne » de Mallarmé. Sans doute ces poètes voyaient-ils en eux le symbole même du courage, de la détermination, de la résignation : à travers eux, Musset, Baudelaire, Mallarmé parlent de la condition du poète : abnégation et amour inconditionnel chez Musset, martyre et souffre-douleur chez Baudelaire, désillusion et désespoir chez Mallarmé.

De tout temps, les poètes ont envié les oiseaux. Parce que les hommes aussi ont besoin d’ailes quelquefois.

Hommage à Rosa Luxemburg (détail) 1992,
Jean
-Paul Riopelle
(1923-2002)

C’est le dernier jour de l’année 2009. En notant la date dans mon carnet, j’ai écrit « 31 décendre ». Je n’ai pas voulu y voir autre chose qu’un simple lapsus calami. J’ai ajouté un « s » à cendre, j’ai remplacé la minuscule par une majuscule, et je me suis dit que cela ferait un bien joli nom de rue. Je n’ai pas poussé plus loin mon investigation. Le 31 décembre m’attriste peut-être encore plus que je veux bien le croire.

Plus tard, en marchant sur la plage, j’ai dit à A*** que c’est ici que je voudrais que l’on disperse mes cendres. Une partie à « Playa Paraiso » (21 grammes précisément, le poids supposé de l’âme), le reste à « Playa Sirena », à dix minutes de marche vers l’ouest, là où l’on peut voir danser les étoiles de mer et où les dauphins s’aventurent quelquefois : la mer y est toujours calme, et l’eau si bleue qu’on pourra croire que j’y ai laissé mes yeux.

Je voudrais que l’on sache que j’ai été un homme heureux, et que je n’ai jamais rien tant aimé que le soleil.

31, rue des Cendres — 31 de diciembre de 2009

Vers un destin insolite sur les flots bleus de l'été, 1974

Lina Wertmüller (1926-)

La Joconde, 1503-1506, Léonard de Vinci (1452-1519)

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Zone de Texte: Lisez maintenant mes textes sur mon blogue « Au soleil, je suis toujours dans la lune »
où j’écris, pour le plaisir d’écrire, des phrases avec beaucoup de virgules.