Arc-en-ciel brisé avec un champignon, 1980, Andréanne GodboutParenthèses

Nature morte avec une tourte de dinde, 1627, Pieter Claesz (v. 1596/1597-1610)

Nature morte avec une tourte de dinde (détail), 1627, Pieter Claesz (v. 1596/1597-1610)
Géraniums au balcon, André Lebeau, Été 2010Moby Dick, 1851, Herman Melville (1819-1891)

Moby Dick, 1851

Herman Melville

(1819-1891)

Belle du Seigneur,1968

Albert Cohen

(1895-1981)

Belle du Seigneur,1968, Albert Cohen (1895-1981)

Le Chef-d'œuvre inconnu, 1831

Honoré de Balzac

(1799-1850)

Le Chef-d'œuvre inconnu, 1831, Honoré de Balzac (1799-1850)


Grand-Place, Bruxelles, 2010, André LebeauDenis à la fenêtre, Grand-Place, Bruxelles, 2010, André Lebeau

Denis Payette

« Je suis un peintre qui écrit, mais j’aspire de plus en plus à devenir un poète qui peint. »

Marie Adélaïde de France en costume turc, 1753, Jean-Étienne Liotard (1702-1789)

Hors-d'œuvre

et canapés littéraires

Page 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12,

Marie Adélaïde de France en costume turc, 1753, Jean-Étienne Liotard (1702-1789)

Le Journal d’Anne Frank I — 2 juillet 2010

Plus d’une semaine que je suis en Europe et pas une seule ligne hormis cette-phrase : À Amsterdam, j’achète « Le Journal d’Anne Frank ».

Bruxelles, Bruges, Gand, Anvers et Amsterdam : pas une seule ligne. Peur de verser dans le journal de voyage.

La « Grand-Place », trop beau : « le plus théâtre du monde » disait Cocteau. Trop de gens, trop de bruit, trop de dépaysement pour écrire, trop de bières, trop de vélos.

Traumatisé après la visite de « l’Annexe », où Anne Frank et sept autres clandestins ont vécu reclus pendant plus de deux ans. La chambre d’Anne, son journal, la bibliothèque dissimulant la porte de l’Annexe, le marronnier dans la cour. L’endroit impose le respect, le silence.

À Amsterdam, je lis « Le Journal d’Anne Frank », morte du typhus à Bergen-Belsen, quelques mois avant la Libération. Anne aurait eu 81 ans le 12 juin.

Journal d’Anne Frank (1929-1945)

Journal d’Anne Frank

Journal d’Anne Frank (1958) Marc Chagall (1887-1985)

Journal d’Anne Frank (1958)Marc Chagall

(1887-1985)

Si l’on pouvait associer chaque jour de la semaine à un peintre connu et à l’une de ses toiles, peut-être bien que la vie serait moins monotone.

Pour le dimanche, j’opterais sans hésitation pour « La chambre rouge (Harmonie rouge) » de Matisse. On y voit une femme disposant des fruits sur la table, deux carafes de vin, du blanc, du rouge, des fleurs dans un vase; la nappe est rouge avec des motifs floraux bleus que l’on retrouve également sur le mur du fond de la pièce. Tout dans ce tableau respire l’harmonie, le calme, la beauté : on voudrait pouvoir s’asseoir sur la chaise d’osier, au premier plan, à gauche, et attendre que l’on nous serve à boire.

Pour le lundi, il me semble que « Les mangeurs de pommes de terre de Van Gogh » conviendrait tout à fait, pour autant que l’on accompagne les pommes de terre de viande hachée et de maïs en crème.

Le mardi, un Picasso ou un Mondrian; le mercredi, pourquoi pas Chagall ou Rothko : la lumière du premier conjugué aux vibrations chromatiques du second nous permettraient de nous rendre jusqu’au lendemain. Quant au jeudi, un Magritte ou, à la rigueur, une aquarelle de Kandinsky.

Pour le vendredi, un Miró, n’importe lequel, pourvu qu’il nous mette en liesse. Enfin, pour le samedi : « Carré noir » de Malevitch, question de se donner encore plus de latitude et d’étirer le plus possible la nuit.

Oui, des éphémérides picturales en quelque sorte, pour rompre avec la monotonie des jours. De la couleur avant toute chose!

Les jours de la semaine — 2 juillet 2010

Calendrier Juillet 2010

La Joconde hollandaise — 2 juillet 2010

La Joconde hollandaise, c’est ainsi qu’on désigne « La jeune fille à la perle » de Vermeer qu’on peut voir au Mauritshuis à La Haye : ovale parfait du visage, regard ingénu, lèvres charnues légèrement entrouvertes laissant voir les dents.

Beauté trouble : d’abord, le regard se porte sur la bouche, l’incarnat des lèvres, puis c’est la boucle d’oreille, la perle, qui retient toute notre attention; après, seulement après, on saisit toute l’intensité du regard, ce que le peintre attendait précisément de son modèle, cette beauté nue, sans fard, ce regard-là, doux et tendre (que le bleu du turban ne fait que rehausser), figé à jamais, pour l’éternité, et bien vivant.

Ce tableau inspire le respect et impose le silence : respect du peintre pour son modèle; silence de l’observateur pour le travail du Maître. Beaucoup plus troublant que « La Joconde » de Vinci. Beaucoup plus « dramatique » aussi. Rien de plus humain que cette toile.

Vermeer n’a qu’un sujet : la condition humaine, dans toute sa gloire, sa majesté, sa vulnérabilité et sa grâce terrestres.

La Jeune Fille à la perle, 1665-1667, Johannes Vermeer (1632-1675)

La Jeune Fille à la perle,

1665-1667

Johannes Vermeer

(1632-1675)

Dans un « Coffee Shop » d’Amsterdam, nous achetons un joint à la carte. On s’installe sur de hauts tabourets, près de la fenêtre. Un gros chat dort sur l’accoudoir. Le décor très « sixties », la musique planante, la clientèle bigarrée, la lumière tamisée, tout incite à la détente.

A*** allume le joint. Après trois bouffées, je suis au bord de la suffocation. Le chat se réveille brusquement, s’étire mollement, se recouche. Dans la rue, les gens déambulent, vaquent à leurs occupations. Le café est bondé. Je sors fumer une cigarette, mon carnet à la main.

Par la fenêtre, j’observe A***, tout sourire, et le chat, tout à ses rêves de chats. Je réalise tout à coup que je suis plus « parti » que je ne le croyais, que je ne suis plus tout à fait celui que j’étais lorsque je suis entré dans ce café. Je cherche à me rappeler le nom du chat dans « Alice au pays des merveilles ». Je réalise que j’ai laissé mes verres fumés dans mon sac. J’essaie de m’imaginer les yeux que je dois avoir en ce moment. J’éteins ma cigarette et je pénètre à nouveau dans le café.

Je demande à A*** s’il connaît le nom du chat dans « Alice au pays des merveilles ». Pour toute réponse, il me tend mes lunettes, pouffe de rire, me dit que pendant mon absence il s’est « réincarné en tulipe sauvage », qu’il m’aime, rit de plus belle, me dit encore entre deux accès de toux que les Hollandais ont de belles petites oreilles, un joli crâne, qu’il en rapporterait bien un dans ses valises, que les toilettes publiques d’Amsterdam ressemblent à des sculptures surréalistes.

Je chausse mes verres fumés, malgré le fait que l’endroit soit très sombre; A*** s’esclaffe, je les retire, le chat dans la vitrine ouvre un œil, me toise, se rendort.

« Toujours sans nouvelle du chat d’Alice? » me demande-t-il à brûle-pourpoint. La sonorité me frappe : le « shadalisse ». Je lui dis qu’il ressemble à un Aztèque : « Tu as un nez d’Aztèque. » La sonorité me frappe encore plus : « un nédaztek ». J’écris dans mon carnet ces faux néologismes et les lui montre : « Shadalisse » et « Nédaztek ».

« Le chat d’Alice, il n’a pas de nom », me dit Nédaztek, en me tendant mon carnet.

Le chat d’Alice — juillet 2010

Alice au pays des merveilles, 1865 Lewis Carroll (1832-1898), Illustration de Sir John Tenniel

Alice au pays des merveilles, 1865

Lewis Carroll

(1832-1898)

Illustration de

Sir John Tenniel

Denis à la fenêtre, Grand-Place, Bruxelles, 2010, Crédit photo: André Lebeau

Denis à la fenêtre, Grand-Place, Bruxelles, 2010, André Lebeau

Les ciels de Magritte — 4 juillet 2010

Personne n’a mieux compris et mieux peint le ciel que Magritte. Les ciels de ce peintre sont typiquement belges : ce bleu délavé, ces nuages floconneux, cette lumière froide du Nord. En Belgique, on ne peut regarder le ciel sans penser à Magritte.

 Magritte, tout comme Miró, appartient à cette race de peintres-poètes ou de poètes-peintres issus du surréalisme et qui, dans leurs œuvres, accordent une grande place aux mots. On ne regarde pas un tableau de Magritte (ou de Miró) : on le lit.

La poésie de Magritte est subtile et nuancée, voire métaphysique, souvent teintée d’humour, comme en font foi les titres qu’il donne à ses toiles : « La trahison des images » (1929), « La réponse imprévue » (1933), « La magie noire » 1945, « L’art de la conversation », 1950.

Faut-il sans doute lui donner raison quand il nous dit que « la poésie écrite est invisible, la poésie peinte a une apparence visible », que « la poésie est une pipe » et que « Ceci n’est pas une pipe ».

La magie noire, 1945

René Magritte

(1898-1967)

La trahison des images, 1929, René Magritte (1898-1967)

La magie noire, 1945, René Magritte (1898-1967)

Tristesse d’avoir à quitter un endroit qu’on a aimé, tristesse du dernier jour à Bruxelles, sous la pluie. Comment ne pas penser à Baudelaire : « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle… * »? Comment ne pas penser à Rimbaud, à Verlaine surtout, qui, dans un accès de folie et cédant au désespoir, tire à bout portant sur son jeune amant?

Sur la Grand-Place, je fredonne une chanson de Brel : « Et nous voilà sur la Grand-Place… » Dernières cartes postales griffonnées à la hâte, toutes plus mensongères les unes que les autres, comme si le cœur refusait de partir.

« Partir, c’est mourir un peu »; revenir, c’est mourir beaucoup.

__________

* Charles Baudelaire, « Spleen LXXVIII », Les Fleurs du mal, 1857

« Quand le ciel bas et lourd... » — 5 juillet 2010

Coin de table (détail), 1872

Théodore
Fantin-Latour

(1836-1904)

Le décalage horaire — 7 juillet 2010

Debout à quatre heures du matin. Six heures de décalage entre Bruxelles et Montréal, plus de sept heures de vol, à cause des vents contraires.

Je pense à ces messieurs importants, riches, à ces hommes d’affaires toujours coincés entre deux vols, à ce beau et jeune chef d’entreprise marié à une Française et qui a une maîtresse à Rotterdam.

Ces hommes ne semblent jamais avoir chaud, on dirait qu’ils ne transpirent pas, les chaussures rutilantes, toujours beaux, toujours bien mis, veston, chemise, cravate, impeccables, toujours pressés, toujours entre deux eaux, entre un dîner d’affaires et trois cocktails, entre une blonde épouse et une maîtresse brune, une femme revêche et une amante de plus en plus exigeante.

On ne les imagine jamais nus, pourtant, c’est ce à quoi ils pensent sans cesse en contemplant les nuages, tout en agitant frénétiquement leur poignet pour vérifier si leur montre « Raymond Weil » fonctionne toujours.

Ciel très Magritte, Bruxelles, 2010, André Lebeau

Ciel très Magritte, Bruxelles, 2010

André Lebeau

Denis à la chemise mauve, Amsterdam, 2010, Crédit photo: André Lebeau

À mon insu, A*** me photographie, chez « Nel », un bar branché d’Amsterdam. Plongé dans la lecture du « Journal d’Anne Frank », je n’entends même pas le déclic. Je suis au bord des larmes : comment vivre à huit dans un quatre pièces pendant plus de deux ans sans devenir fous, dans la peur constante d’être découverts, dénoncés, déportés?

J’observe mon visage, mais c’est celui de Marguerite Duras que je vois, ancien beau visage aujourd’hui ravagé par l’alcool, les cigarettes, la douleur, le ressentiment à l’endroit des Allemands.

Ce que les Allemands ont fait subir aux Juifs pendant l’Occupation, la douleur de Duras retrouvant son mari revenu des camps, méconnaissable, et combien d’Anne Frank déportées à Auschwitz, mortes à Bergen-Belsen, combien, comment, pourquoi?

Je pense aux premières pages de « L’Amant » : « Très vite dans ma vie il a été trop tard. À dix-huit ans il était déjà trop tard. Entre dix-huit et vingt-cinq ans mon visage est parti dans une direction imprévue. » Qu’était devenu le visage d’Anne en 1945, ce regard vif, ces  yeux rieurs, c’est ce que j’essaie d’imaginer au moment précis où A*** a appuyé sur le bouton de la caméra : le visage ravagé de Duras, celui d’une fillette de treize ans qui notait dans son « Journal » le 19 juillet 1943 : « On entend parler d’enfants qui cherchent le corps de leurs parents dans les ruines fumantes. »

Ce visage d’elle, à treize ans, et ce qu’il est devenu deux ans après, en 1945.

Le Journal d’Anne Frank II — 8 juillet 2010

Denis à la chemise mauve

Amsterdam 2010

André Lebeau

Anne Frank (1929-1945) André Lebeau

Statue d’Anne Frank

(1929-1945)

Amsterdam, 2010

André Lebeau

Le Journal d’Anne Frank III — 8 juillet 2010

En date du lundi 8 mai 1944, Anne note dans son journal : « J’aimerais aller passer un an à Paris et un an à Londres pour apprendre la langue et étudier l’histoire de l’art… ». On connaît la suite : arrêtée en août de la même année, elle sera déportée à Auschwitz puis à Bergen-Belsen où elle mourra du typhus en février ou mars 1945.

Toute la journée, je lis « Le Journal d’Anne Frank », à l’ombre, sur mon balcon. Dans la maison, le thermomètre atteint les trente-quatre degrés.

Je suis dans « Le Journal d’Anne Frank » depuis cinq heures ce matin. De mon pouce droit, je caresse le visage d’Anne Frank, tel qu’il apparaît sur la première de couverture de la plupart des éditions où l’adolescente arbore un large sourire, tandis que de la main gauche j’écris maladroitement ces lignes.

En vain, je caresse aussi ses bras, ses épaules, ses lèvres, je voudrais pouvoir sentir la douceur et la chaleur de sa peau, lui dire de ne jamais perdre espoir, que ses rêves se concrétiseront bientôt : « Après la guerre, je veux en tout cas publier un livre intitulé Het Achterhuis*. » (Jeudi 11 mai 1944)

On ne peut que se réjouir en lisant dans son journal en date du 5 avril 1944 cette phrase prémonitoire : « … je veux continuer à vivre, même après ma mort! »

__________

*« Le Journal d’Anne Frank » en est à sa 82e édition. Il est traduit en 55 langues et s’est vendu à plus de 20 millions d’exemplaires à travers le monde.

Couverture du livre : Le Journal d’Anne Frank, 1947

Le Journal d’Anne Frank

1947

Club Church, Amsterdam

À Amsterdam, tout comme à Londres et à Paris, on trouve des bars gais naturistes. Ironiquement, le Club Church est situé au 52 Kerkstraat, rue de l’Église en français.

L’Amstellodamois est plutôt joli garçon : grand, élancé, athlétique, blond, affable et très décontracté. J’ai toujours admiré l’assurance virile que certains hommes dégagent lorsqu’ils sont en mode séduction. Une fois dépouillé de tous ses vêtements, et confronté uniquement à ses congénères du même sexe, il redevient le chasseur émérite qu’il a toujours été, malgré tout ce que des millénaires de civilisation ont inventé pour le distraire de sa vocation première : la chasse.

Ici, la seule arme admise : la séduction; ici, pas le temps de tergiverser ; les rôles sont définis et les règles établies dès qu’on franchit le vestiaire : d’emblée, au regard et au gabarit, on peut distinguer le prédateur de la victime. Certains affichent déjà leur prédilection pour une chasse commune, en couple ou à plusieurs.

Je débusque assez rapidement un Adam que Rubens lui-même aurait pu faire figurer dans sa toile « Adam et Ève », un barbu arborant fièrement une toison virile et un sexe impressionnant, qui a tôt fait de s’imposer comme le chef de la tribu de ce paradis terrestre pour hommes seulement.

Adam d’Amsterdam a vite repéré sa proie : sans un mot, avec la seule force de son regard et la puissance de son sexe déjà en appétit, il s’approche de sa victime, lui mordille tendrement le cou et l’entraîne à sa suite pour mieux la dévorer à sa guise.

Personne d’autre autour n’a eu droit au moindre regard de sa part. Adam l’Amstellodamois a ses préférences, des goûts particuliers : de jeunes Asiatiques imberbes au cul bien rebondi, à la chevelure lisse et abondante, soyeuse, à la peau douce.

Un Juif à la peau trop blanche, aux cheveux et aux yeux très noirs, au nez racé si caractéristique de son peuple, jette son dévolu sur moi. Il me parle en néerlandais.

En posant ma main sur son corps chaud, j’ai l’impression de caresser du lait.

Naked bar II — 8 juillet 2010

Club Church

Kerkstraat 52,

1017 GM,

Amsterdam

Adam et Ève (détail), 1597, Pierre-Paul Rubens (1577-1640)

Adam et Ève (détail), 1597

Pierre-Paul Rubens

(1577-1640)

L’art de la conversation — 8 juillet 2010

Les Québécois n’ont que trois sujets de conversation. Dans l’ordre : la température, le hockey et la politique.

Au Québec, quand on aborde le sujet du printemps, c’est pour dire que l’hiver est enfin terminé; quand on évoque l’automne, c’est pour déplorer le fait que l’été est trop court. Ici, le mot « canicule » ne s’emploie qu’au singulier, le phénomène durant en général moins de quatre jours. C’est le seul moment de l’année où les Québécois oublient le hockey. Quant au terme « saison », il ne désigne que l’été.

Quand on sait que dans une même année, à moins de six mois d’intervalle, on passe de moins 30 degrés à plus 30 degrés, on ne s’étonne pas que la conversation des Québécois, de manière générale, tourne autour de la température.

Difficile de parler de Proust, du dernier ouvrage d’Annie Ernaux,  de la situation en Afghanistan ou du suprématisme de Malevitch en attendant l’autobus —qui accuse un retard à cause du mauvais temps — lorsque le thermomètre descend à moins 34 degrés, moins 40 avec le facteur vent. Et l’on voudrait nous faire croire que notre climat est tempéré!

Les conditions climatiques du Québec expliquent en partie pourquoi les Québécois ont tant de tempérament et de caractère: c’est une simple question de survie!

L'art de la conversation, 1950, René Magritte (1898-1967)

L'art de la conversation, 1950

René Magritte

(1898-1967)

Tour de l’Hôtel de ville, Grand-Place, Bruxelles, 2010 André Lebeau

À Bruxelles, à Bruges, à Gand, à Anvers, même à Amsterdam, tout le monde nous parle de Montréal.

 « Vous êtes Canadiens? Ça s’entend! J’adore Montréal! », me dit une Belge aussi drôle que sympathique. « Vous saluerez Robert Charlebois de ma part. » À Bruges, une dame m’offre gentiment sa recette personnelle de carbonnades à la flamande.

« Montréal : big city, nice people », me souffle à l’oreille un Amstellodamois qui, l’an dernier, est venu visiter un cousin à Vancouver, mais qui connaît bien Montréal aussi : « Vancouver is nice too, but Montréal is better! » C’est à croire que tout le monde en Europe a un oncle qui vit à Toronto ou un cousin qui habite Vancouver!

Moi, j’aimerais bien avoir un cousin à Bruxelles : je passerais tous mes après-midi sur la Grand-Place à siroter ma « Duvel », mes soirées à manger des moules et des frites ou des carbonnades à la flamande.

Sur la Grand-Place, à Bruxelles, même quand le ciel est gris, quand la place est déserte, quand le dernier touriste est rentré à l’hôtel, on s’attend toujours à ce qu’un grand bal ait lieu.

Les grandes villes sont faites pour rêver.

Les villes — 8 juillet 2010

Tour de l’Hôtel de ville,

Grand-Place,

Bruxelles, 2010

André Lebeau

Grand-Place, Bruxelles, 2010, André Lebeau

Le fils du Soleil — 8 juillet 2010

Une fois par mois, la représentante Avon venait frapper à notre porte. Âgée d’une quarantaine d’années, madame B***était une femme plutôt jolie, à la peau bistrée, toujours élégante, souriante et avenante. Après le décès de son mari, pour subvenir aux besoins de sa famille, elle était devenue représentante Avon. Dans le quartier, de nombreuses femmes, au courant de sa situation précaire — elle avait cinq bouches à nourrir, cinq filles —, louaient son grand courage et essayaient de l’encourager dans la mesure où leurs moyens le leur permettaient. Mais toutes n’avaient pas la même compassion que ma mère.

Je me souviens encore du cliquetis de son stylo à bille qu’elle agitait sans cesse entre ses doigts comme pour marquer son impatience. Et tandis que ma mère feuilletait distraitement le catalogue, madame B*** commentait les spéciaux du mois. Quand, enfin, ma mère avait fait son choix, madame Avon sortait son carnet de factures et y notait les articles en les énumérant à voix haute : « Une bouteille d’huile de bain “Skin-So-Soft”, trois déodorants en crème non parfumés et non allergènes. » Les jours où elle se sentait plus prodigue, ma mère optait pour une pommade antirides ou un bâton de rouge à lèvres.

Madame Avon parlait de tout et de rien, mais revenait sans cesse sur le fameux « péril jaune » qui hantait tout le monde à l’époque. Sans être raciste, elle se méfiait des Chinois, encore davantage des Noirs, et sa plus grande crainte était que l’une de ses filles en épouse un. Madame B***était plutôt, comme la plupart des habitants des petites villes de province au début des années soixante, xénophobe.

Moi, je ne comprenais pas en quoi les Chinois pouvaient représenter une menace pour les Québécois, et chaque lundi, quand ma mère nous servait son fameux pâté chinois, je repensais aux appréhensions de Madame Avon.

Madame Avon était une femme émancipée. Mais son parfum un peu trop lourd, son maquillage appuyé, son élégance raffinée la rendaient suspecte auprès de nombreuses ménagères qui lui fermaient carrément la porte au nez.

Bien qu’elle enviait sa force de caractère et son indépendance, je crois que ma mère devait également beaucoup la plaindre. À mes yeux, Madame Avon n’était pas seulement une femme courageuse, c’était une femme honorable.

Des années plus tard, devenu camelot pour le quotidien « Le Soleil » de Québec, j’eus le bonheur de compter Madame Avon parmi mes clientes. Elle était toujours aussi amène et m’octroyait chaque semaine un généreux pourboire en me payant son dû. L’aînée de ses filles m’appelait « le petit gars du Soleil ». Chaque fois qu’elle m’adressait la parole, je rougissais.

Je suis fort redevable à la fille aînée de Madame Avon qui a fait de moi, à mon insu, un vrai « fils du Soleil », un voleur de feu, un poète avant la lettre.

Jeune femme se poudrant, 1889, Georges Seurat (1859-1891)

Jeune femme se poudrant, 1889

Georges Seurat (1859-1891)

Couverture du livre: Paroles, 1945, Jacques Prévert (1900-1977)

Un jour, en furetant au hasard dans la bibliothèque familiale, je tombe sur « Les Fleurs du Mal » de Baudelaire : un choc, ma première crise cardiaque littéraire. Victor Hugo découvrant à quatorze ans sa vocation littéraire en s’exclamant : « Je veux être Chateaubriand ou rien », c’est moi à seize ans.

Depuis deux ans déjà, je nourrissais l’ambition de devenir écrivain, mais je me gardais bien de le dire à qui que ce soit. , Mon frère aîné finit par découvrir mon secret. Un jour, il m’offrit« Paroles » de Prévert. Cette fois, plus de doute : je ne voulais plus seulement écrire, je devais écrire.

Hélas, plus je lisais Baudelaire, plus je l’admirais, et moins je croyais en mon talent. Si, pour Victor Hugo, c’était : « Chateaubriand ou rien »; pour moi, c’était plutôt : « Baudelaire, et puis plus rien ».

Finalement, les livres de Prévert firent en sorte que je me réconciliai avec moi-même, avec l’idée, surtout, que je ne serais jamais Baudelaire.

Les années passaient et je persistais toujours dans mon désir de vouloir écrire. Pour mes dix-huit ans, mon frère m’offrit « La Cantatrice chauve » d’Eugène Ionesco. Cette fois, je ne pouvais plus reculer. J’avais désormais la certitude que je pouvais écrire moi aussi.

L’été de la même année, je plongeais tête première dans Chateaubriand, pour découvrir à mon grand étonnement que je n’étais pas si seul que je le croyais. Chateaubriand, Hugo, Baudelaire, Prévert et Ionesco : j’avais désormais des frères d’armes et de désarroi.

« Les Fleurs du Mal » : jamais un livre ne m’aura fait autant de bien, autant de mal.

« Les Fleurs du Mal » — 11 juillet 2010

Paroles, 1945

Jacques Prévert

(1900-1977)

Nature morte aux trois livres — 11 juillet 2010

Sur la table où j’improvise ce canapé, dehors, en plein soleil, trois livres disposés en demi-cercle, un paquet de Gauloises blondes, un bol de café au lait, un cendrier.

J’allume une cigarette que j’accompagne d’une gorgée de café. Dans ce tableau très réaliste, les livres remplacent les croissants au beurre : Balzac, Cohen, Melville.

Je n’ai jamais su ce qui me poussait à choisir un livre plutôt qu’un autre et je me demande au contraire si ce n’est pas le livre qui choisit son lecteur. Se jeter tête première dans la lecture d’un livre est toujours une grande aventure : on ne sait jamais si l’on en sortira indemne. « Belle du Seigneur » me tente, « Moby Dick » aussi, mais c’est finalement « Le Chef-d’œuvre inconnu » qui l’emporte. En fait, je crois que je me suis laissé séduire, non par le titre, mais par le seul pouvoir d’attraction du mot « inconnu ».

Exposé au soleil et au vent, un livre se révèle encore plus vulnérable, plus précieux. C’est un combat entre l’ombre et la lumière qui commence alors, comme si le livre refusait de « livrer » tous ses mystères, car trop de lumière rend aveugle, sans compter que le soleil pourrait finir par altérer les lettres, voire les effacer complètement. Les livres préfèrent la lumière tamisée des salons, celle des chambres à coucher ou des bibliothèques publiques.

En optant ce matin pour « Le Chef-d’œuvre inconnu », j’étais loin de réaliser à quel point les livres, tout comme les tableaux, craignent la lumière. Je termine mon café au lait, souriant au fantôme de Balzac, et cours me réfugier dans ma chambre.

Gauloises BlondesDeux Tahitiennes (détail), 1899, Paul Gauguin (1843-1903)

Pendant que j’écrivais « Nature morte aux trois livres », ma voisine de palier est sortie pour prendre son petit déjeuner sur la terrasse que nous partageons. Un bol de cerises, un second combinant des fromages et des mangues, un bout de baguette et un expresso composent son repas. Ma voisine est quelqu’un qui se soucie de son alimentation. Tout en croquant des cerises, elle ouvre son journal. Voyant que je suis en pleine activité créatrice, tout absorbé par l’écriture de ce canapé, elle attend que je la salue avant de me rendre la pareille en m’offrant des cerises. Ma voisine est une femme attentionnée, pleine de sollicitude. C’est à ce moment précis, dans la lumière crue de ce chaud matin de juillet que la toile de Gauguin me revient en mémoire. Ma voisine est loin de se douter que je suis en train de la peindre dans l’intimité de son petit déjeuner. Je refuse poliment l’offrande, lui souris, et replonge tête première dans mon carnet.

De temps à autre, du revers de la main, elle chasse une abeille qui tourne obstinément autour des fruits. C’est un matin de juillet tout enveloppé de silence. Au loin, l’écho des cloches d’une Église, tout près, le pépiement incessant des moineaux. C’est dimanche, il y a dans l’air, dans le ciel, comme un vestige de croyance en quelque chose, un sentiment d’immanence, quelque chose de plus grand que nous, qu’on le veuille ou non, comme si la présence du divin s’était posée sur la peau charnue et veloutée des cerises. Il y a un tel calme en moi qu’il me semble que je n’aurais qu’à tendre le bras pour arracher un morceau de ciel et le porter à ma bouche.

Si j’avais été peintre, je n’aurais peint que des cerises; si j’avais été Ève, c’est du raisin que j’aurais offert à Adam pour m’attirer ses faveurs — avant de le départir de son ridicule pagne de feuilles de vigne arraché à même mes dents! Il n’y a pas de paradis sans fruits, et rien de mieux qu’un fruit (rouge ou vert) pour susciter le désir, attiser la passion. C’est exactement ce que Gauguin nous donne à lire dans le tableau intitulé « Deux Tahitiennes ».

La voisine, qui restera silencieuse jusqu’à ce que j’aie posé mon crayon et refermé mon carnet d’écriture, poursuit sa lecture, tournant indolemment les pages du journal qui font entendre un petit bruit sec qui ressemble au froissement d’ailes d’un oiseau très délicat.

Ce mot, « délicat », tout à l’image et à l’honneur de celle à qui je dédie cette « Nature morte à la voisine aux petits fruits ».

Nature morte à la voisine aux petits fruits — 11 juillet 2010

Deux Tahitiennes (détail), 1899

Paul Gauguin

(1843-1903)

Dyslexie ou Impromptu estival — 11 juillet 2010

Chaque fois que je veux écrire le mot « calme », c’est le mot « clame » que je vois apparaître sur le papier ou à l’écran. J’enrage! C’est pareil avec « aiguille » et « anguille » : j’écris toujours « il y a aiguille sous roche ». Plus jeune, je confondais les mots « cheval » et « cheveu ». J’évitais de complimenter ma tante Margot au sujet de ses cheveux, car elle était persuadée que je n’étais qu’un vilain petit garnement, moi qui pourtant étais toujours poli, aimable et sincère à son endroit.

Est-ce à dire que l’écriture me trouble à ce point, que je manque d’assurance, qu’une part inconsciente de mon cerveau clame haut et fort que je ne suis pas assez calme?

Dyslexique, moi? Non. Simplement défaitiste! À quoi bon fendre les chevaux [sic] en quatre?

Couverture de la bande dessinée : Gaston Lagaffe - Lagaffe qui rit, 1985, André Franquin (1924-1997)

Lagaffe qui rit, 1985

André Franquin (1924-1997)

La Belle noiseuse, 1991, Jacques Rivette

Certains matins, au réveil, je me sens comme Frenhofer dans « Le Chef-d’œuvre inconnu » de Balzac, ce peintre fou qui finit par mettre le feu à son atelier et que l’on retrouve mort le lendemain. Un jour, pris soudain d’un accès de fureur et de folie, il confie son désarroi au jeune peintre Nicolas Poussin : « Je suis donc un imbécile, un fou! Je n’ai ni talent, ni capacité… […] Je n’aurai donc rien produit! » C’est que le maître vient de terminer un tableau auquel il se consacrait depuis dix ans et sur lequel ne figure que le pied du modèle.

Comment Balzac parvient-il à écrire des phrases aussi justes et aussi crédibles sur la peinture tout en n’étant pas peintre? C’est que le grand romancier, même s’il n’a jamais tenu un pinceau entre ses doigts, demeure l’un des plus grands peintres de son époque. Balzac au XIXe siècle, tout comme Proust au XXe, ne peint que les âmes. Et l’âme n’est que pure lumière.

« Le Chef-d’œuvre inconnu » — 11 juillet 2010

La Belle noiseuse, 1991

Jacques Rivette

Monsieur Dimanche — 11 juillet 2010

Je ne sais ce qui m’enivre le plus : l’alcool, la lecture ou l’écriture? Est-ce une question d’humeurs, de liquides corporels, comme on l’entendait au XVIIe siècle, ou plus simplement une trop forte propension aux liqueurs?

À trois heures piles, je dresse le bilan de ce dimanche inspiré et bien arrosé : une Heineken, un verre de rosé (Carrelot des Amants, Côte du Brulhois,), une bière à la framboise (Cœur brisé) et six canapés : « Les Fleurs du Mal », « Nature morte aux trois livres », « Nature morte à la voisine aux petits fruits », « Dyslexie ou Impromptu estival », « Le Chef-d’œuvre inconnu » et celui-ci que je complète à l’instant.

Entre deux verres et trois canapés, deux nouvelles de Balzac : « Le Chef-d’œuvre inconnu » et « L’élixir de longue vie », sans compter les conversations à bâton rompu avec la voisine, les pauses-pipi, le dîner et les dix-neuf Gauloises, j’ai, on peut dire, bien rempli mon emploi du temps, mon estomac, mes poumons et mon esprit; bref, j’ai bien profité de mon dimanche.

Je suis, somme toute, d’assez belle humeur aujourd’hui. Et ce canapé s’appellera « Monsieur Dimanche », en souvenir de Molière.

Portrait de Mr de Molière en Habit de Sganarelle, gravure de Simonin, XVIIe

Portrait de M. de Molière en habit de Sganarelle, gravure de Simonin, XVIIe

Chaque été, pour honorer la mémoire de ma grand-mère, j’accroche à mon balcon quelques pots de géraniums rouge sang. Il n’y a rien comme les fleurs pour matérialiser en couleur et en parfum la présence de l’absence, parce que sans doute l’essence (sic) première des fleurs et, de surcroît, leur plus grande force, vient de leur faiblesse même : c’est par leur silence, un silence éloquent, que les fleurs nous séduisent.

Ce pouvoir de séduction des fleurs est rehaussé par une seconde qualité : l’humilité. Les fleurs parlent à notre place et souvent mieux que la plupart d’entre nous.

Mariage, enterrement ou simple rendez-vous galant, la fleur que l’on offre nous rappelle notre triste condition de mortels : arrachée à sa terre, elle s’offre en sacrifice, accomplissant ainsi sa destinée de simple fleur dans une consécration ultime et sacramentelle.

Un enfant qui sait à peine se tenir sur ses deux jambes et qui, dans un effort ultime, arrache les premiers pissenlits de sa vie pour les offrir ensuite timidement à sa grand-mère connaît déjà tout du langage de l’amour.

La fleur est une idée pure, un prolongement de la pensée, quand les mots ne suffisent plus à remplir leur rôle, quand la peine est trop grande, par exemple, ou que l’amour est trop fort. Un rosier solitaire exhalant ses parfums au vent d’été, un vase de marguerites des champs disposé sur une table, une douzaine de géraniums achetés au marché en disent plus long que le plus réjouissant des épithalames ou la plus triste des oraisons funèbres.

Les géraniums — 14 juillet 2010

Géraniums
au balcon

André Lebeau

Été 2010

Géraniums au balcon, André Lebeau, Été 2010

Un jardin fou — 14 juillet 2010

Sous un ciel nuageux, je dresse l’inventaire de mon petit jardin de ville, comme je le fais chaque année à pareille date, car c’est à la mi-juillet que mes potées fleuries donnent tout leur potentiel; après, sous les assauts répétés d’un soleil impitoyable ou, à l’inverse, à la suite de pluies abondantes accompagnées de vents violents, sans compter les ravages des écureuils, il commence déjà à péricliter et entre lentement dans une phase qui le mènera irrémédiablement à son déclin, soit vers la fin août.

Sur la rambarde du balcon arrière sont accrochés des géraniums rouges, des zinnias oranges, des immortelles jaunes et des calibrachoa callie mauves et blancs; disposés de chaque côté de l’escalier, des pétunias rayés rouge et blanc, en bac; en panier, accrochée au mur, une corbeille de pétunias blancs, rouges et mauves; tout contre la porte-fenêtre, des cannas rouges et verts, un papyrus égyptien, un palmier de Madagascar, deux pots d’oxalis, un vert, un pourpre, des fines herbes (basilic vert, basilic pourpre, ciboulette, menthe poivrée); enfin, un tournesol solitaire d’un jaune vif surplombe ma jungle balconnière. Au total, 69 pots, balcons arrière et avant confondus, s’éclatent en couleurs au soleil. « De la couleur avant toute chose » aurait écrit Verlaine s’il avait été jardinier plutôt que poète.

Jardin bigarré, à dominante rouge, agressif, flamboyant comme un feu d’artifice, le son en moins, mais le parfum en prime. Ce type de jardin aux couleurs criardes et dysharmoniques est communément appelé « jardin fou ». La réalisation d’un tel jardin est un acte délibéré de ma part : c’était, par anticipation je l’avoue, une manière de me venger, advenant un été pluvieux ou une absence totale d’été, comme ce fut le cas en 2009.

Ce sont des esclaves qui entretenaient les Jardins suspendus de Babylone; je pense à eux chaque fois que je fais le tour de mon petit jardin de 10’ X 10’ pour prodiguer à mes fleurs les soins quotidiens qu’elles me réclament.

Jardin fou? Et si c’était le jardinier le fou, en l’occurrence, moi?

Jardins suspendus de Babylone

Jardins suspendus de Babylone

Dans la boîte aux lettres, aujourd’hui, une carte postale d’Amsterdam datée du 3 juillet 2010. Sur l’image, à l’avant-plan, des bicyclettes attachées au garde-fou d’un pont; à l’arrière-plan se profilent des maisons hautes et étroites, avec leurs toits en pignon à gradin, si caractéristiques des villes des Pays-Bas. Au verso, ce message laconique :

« Chéri mon amour,

J’ai fumé un joint et j’ai décidé de me réincarner en tulipe. Un petit tour de moulin à vent, ça te dirait? L’amour me donne des ailes!

A*** qui t’aime XX »

L’amour donne des ailes, c’est vrai, tout comme le vélo d’ailleurs. À Amsterdam, les roues (et le cannabis aussi dans une certaine mesure) font office d’ailes. On peut rouler en toute sécurité des heures durant en longeant les innombrables canaux qui sillonnent la ville (tout comme on peut rouler en toute légalité un joint, et le fumer, assis bien tranquillement dans un café).

À observer tous ces gens qui roulent, j’ai tôt fait d’avoir le tournis. Ici, on apprend à faire du vélo avant même d’apprendre à marcher : jeunes comme vieux, hommes en complet veston, femmes en tailleur et talons hauts, femmes enceintes, chiens, enfants, c’est toute la population qui se déplace à vélo.

Amsterdam est un véritable feu roulant, un roulis incessant, dans les rues comme sur les canaux; même les grandes ailes des moulins à vent se mettent de la partie. Aucun autre peuple, à l’exception des Chinois peut-être, ne semble avoir fait aussi bon usage de l’invention de la roue.

Je me suis promis qu’à mon retour j’écouterais « Le Hollandais volant » de Wagner avec A***, en boucle, tout en mangeant du gouda.

L’invention de la roue — 14 juillet 2010

Le Hollandais Volant, 1843

Richard Wagner (1813-1883)

Pochette du CD: Le Hollandais Volant, 1843, Richard Wagner (1813-1883)

Les hommes et la guerre — 17 juillet 2010

«Oh, ce mystère de bonheur, un homme et une femme se buvant. Voici maintenant les seins sous la robe, cachés aux autres, à lui consacrés. Alléluia, voici son visage, son âme, elle, narines palpitantes, lèvres par lui tourmentées.»

Albert Cohen,
Belle du Seigneur

Quand je vois une femme pendue aux bras d’un homme, éperdue d’amour pour lui, heureuse, comblée, et que je puis presque voir briller son aura tant son bonheur semble palpable, j’ai envie de lui dire : « Si tu savais tous les trésors d’imagination qu’en esprit un homme en amour peut déployer pour satisfaire son amoureuse, ce qu’être amoureux représente réellement pour lui, cette obsession et cette opiniâtreté à vouloir sans cesse faire plaisir à tout prix, à se montrer toujours aimable, serviable, attentionné. »

C’est quand ils sont privés d’amour, parce qu’ils sont blessés, que les hommes font la guerre.

Un homme en amour est toujours beau et bon. Il n’y a que l’amour qui le rende réellement victorieux. Les femmes savent cela. Moi aussi.

Le baiser, 1859, Francesco Hayez (1791-1882)

Le baiser, 1859

Francesco Hayez

(1791-1882)

Je me lève avec une envie irrésistible de petits pains fourrés à la dinde que l’on sert traditionnellement chez ma mère au réveillon de Noël. Ma sœur aînée et moi sommes les seuls dans la famille à avoir perpétué la tradition. Cette même sœur peut aussi se targuer de concocter les meilleurs pâtés à la viande qui soient!

Seulement, à six heures du matin, il fait déjà 34 degrés dans la maison; ce n’est sans doute pas la journée idéale pour faire cuire une dinde! Qu’importe, je me précipite au supermarché et j’achète un poulet déjà cuit, des pois no 3 (facultatif), du céleri, des oignons, de la mayonnaise, de la laitue et des petits pains.

Je pense à ces vacanciers pour le moins curieux qui passent l’été au camping Sainte-Madeleine, à quelques kilomètres de Montréal, offrant une vue imprenable sur l’autoroute 20, s’apprêtant à célébrer le Noël des campeurs. Je me dis que ces gens sans prétention, sans préjugés, ne seraient pas plus heureux sur la Côte d’Azur ou sur la Riviera Maya, car ils sont les seuls à célébrer, deux fois plutôt qu’une, la fête de Noël!

Noël en juillet, pourquoi pas? Quand on sait qu’une grande majorité de Québécois pure laine troquerait volontiers le traditionnel sapin enneigé contre le palmier royal, on est en droit de penser que le Nord-Américain est par essence mal dans sa peau. Car tous les hommes, qu’ils l’admettent ou non, sont au plus profond d’eux-mêmes des Africains.

À quand les petits pains fourrés à la pintade, la bûche au plantain et la messe de Minuit en pagne?

Les petits pains fourrés à la dinde — 18 juillet 2010

Nature morte avec une tourte de dinde (détail), 1627

Pieter Claesz

(v. 1596/1597-1610)

Nature morte avec une tourte de dinde (détail), 1627, Pieter Claesz (v. 1596/1597-1610)

Sodome — sans date (canapé retrouvé dans les pages de garde d’un livre de Yukio Mishima)

On s’y rend le plus souvent le soir ou la nuit, parfois aussi le jour, en après-midi, mais toujours incognito.

À la réception, le préposé vous remet une serviette, une clef et un condom. On loue une chambre ou un casier. On se retrouve au vestiaire, on se déshabille et l’on enroule sa serviette autour de la taille. On emprunte ensuite le chemin des douches. Puis, la chasse commence.

Il y a de longs corridors sombres où se perdre, des chambres noires, une salle de cinéma, un sauna sec et un sauna vapeur.

Il y a ici tout ce qu’un homme peut désirer, tout ce qu’un corps exalté peut réclamer : de la chaleur humaine, de la tendresse masculine, du sexe débridé.

Il y a l’odeur, l’humidité, la vapeur, la sueur. Il y a des soupirs étouffés, des râles, des mains baladeuses et des frôlements discrets, des feulements rauques. Il y a cette promiscuité sexuelle qui décuple le plaisir, l’attrait de l’interdit. L’exhibitionniste, tout comme le voyeur, y trouve toujours son compte.

On peut y croiser aussi bien Socrate que Cocteau, Proust, Genet, Gide, Yves Saint-Laurent, ou quelqu’un de moins connu, mais qu’on s’étonne de trouver là.

Papillon, 1948, Yukio Mishima (1925-1970)

Papillon, 1948

Yukio Mishima

(1925-1970)

Ma mère est à elle seule un roman, un long roman (noir) de plus de mille pages, sans ponctuation, sans chapitres, sans paragraphes, à l’image des derniers romans de Marie-Claire Blais que la critique encense, mais que très peu de gens lisent, ou comme dans le roman d’Albert Cohen « Belle du Seigneur » quand l’un des personnages se met à faire des soliloques pendant plus de trente pages.

Ma mère est un écrivain prolixe, disant, lisant à haute voix le long (et noir) monologue de sa vie, de sa longue vie de 83 ans, une vie de 10,000 pages, sans ponctuation, sans chapitres, sans paragraphes.

Ma mère parle tout le temps, même quand plus personne n’est là pour l’écouter, elle s’en fout, elle persiste et signe, s’adressant alors à elle-même, plus intarissable que jamais.

Elle parle en mangeant, en dormant, en travaillant et, à plus forte raison, quand elle n’a rien à faire. Le dimanche à l’église, quand elle allait à confesse, on ne la revoyait plus avant la communion. Ma mère, qui lit pourtant beaucoup, n’a jamais fréquenté une bibliothèque publique.

Ma mère raconte, relate, détaille : l’heure, le jour, le mois, l’année, la couleur et le prix de la robe, des chaussures et du sac qu’elle portait au moment de l’événement qu’elle rapporte, le souper qu’elle avait préparé le soir même, etc., si bien qu’on pourrait penser qu’elle va finir par s’embrouiller, mais non, elle reprend le fil de son histoire, brode, en rajoute, plus catholique que le pape, plus proustienne que Proust, encore plus disserte lorsqu’il s’agit d’une histoire triste, d’un drame épouvantable, ou carrément de la pire des catastrophes. Ma mère est tout à l’opposé des gens qui ont tendance à tout enjoliver quand ils parlent d’eux-mêmes ou de leur famille.

Ma mère n’a jamais eu l’idée ni la prétention d’écrire des livres; moi, à force de l’écouter, oui. Si un jour je devais écrire sa biographie, je l’intitulerais sans hésiter : « L’œuvre au noir »

Un long soliloque (noir) — 25 juillet 2010

Le jour est noir, 1962

Marie-Claire Blais

Le jour est noir, 1962, Marie-Claire Blais

Les parenthèses — 11 août 2010

« Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. »

Blaise Pascal

Une collègue de travail m’écrit : « La parenthèse de l’été va bientôt se refermer. » L’expression, en plus d’être jolie, est une belle métaphore : chez nous, l’été est si court!

J’ai toujours aimé les parenthèses (elles sont si utiles), surtout quand on n’arrive pas à trouver le mot juste, l’expression adéquate.

J’aime les longues parenthèses, celles de Proust, par exemple (comme j’aime les longs soirs d’été, les longues siestes du dimanche, les longs cils, les apéros qui se prolongent), j’aime tout ce qui s’étire, s’allonge, s’éternise (hormis les conversations téléphoniques), car tout ce qui est long, tout ce qui se prolonge nous ramène à l’éternité (j’allais écrire : « tout ce qui se prolonge nous plonge dans l’éternité. »)

En voulant rendre hommage à mon amie qui m’écrit de si jolies phrases, je souris en pensant à l’angoisse métaphysique de Woody Allen (qui renvoie à celle de Pascal) citant cet aphorisme génial (qu’il emprunte paraît-il à Kafka) : « L’éternité, c’est long, surtout vers la fin. »

(La parenthèse de l’été va bientôt se refermer, c’est joli, mais un peu triste aussi. Pour une fois, et sans doute pour la première fois de ma vie, je crois que je ne refermerai pas la parenthèse.

« La cimaise ayant chaponné tout l’éternueur
Se tuba fort dépurative quand la bixacée fut verdie. »

Raymond Queneau,
La cimaise et la fraction

Je ne me lasse pas d’écouter chanter les cigales; je ne me lasse pas d’écouter les cigales chanter.

Je préfère l’énoncé « les cigales chanter » à « chanter les cigales »; je me donne ainsi l’illusion de prolonger la complainte amoureuse des cigales, ce chant d’amour stéréophonique aussi triste que beau, ces étranges stridulations qui, chez nous, annoncent déjà la fin de l’été.

Pour moi, le chant des cigales marque la fin de la récréation, d’où l’impression de tristesse qui m’envahit chaque fois que je l’entends, comme si striduler rimait avec mourir ou, à tout le moins, signifiait la fin de quelque chose : la mort pour les cigales, la mort par amour, la fin de l’été pour moi.

De toutes les fables de La Fontaine, « La Cigale et la Fourmi » est la plus triste, la plus désespérante : « La cigale ayant chanté tout l’été… » Je crois que le fabuliste s’est trompé en donnant raison à la fourmi et en condamnant si injustement la cigale. L’été est bien trop court pour ne pas en profiter et le moment est plutôt mal choisi pour faire des leçons de morale. Il faudrait changer la fin de cette fable. Moi, je n’aime rien tant que les cigales qui chantent pour chanter, comme j’écris pour écrire.

Dans la version oulipienne de Raymond Queneau, l’intransigeance de la fourmi est tout aussi flagrante, son cynisme aussi cinglant : « Vous chaponniez (vous castriez des coqs), ne vous déploie, j’en suis fort alarmante. Eh bien débagoulez (vomissez) maintenant! » Dans les deux cas, la morale est sauve : tout excès, quel qu’il soit, finit par se payer.

Il faudrait se montrer plus indulgent à l’endroit des cigales : c’est l’amour qui les fait chanter, et les hommes, de tout temps, n’ont rien trouvé de mieux pour faire un pied de nez à la mort.

Les cigales II — 12 août 2010

OuLiPo, Raymond Queneau (1903-1976), Entretiens avec Georges Charbonnier, 1962

OuLiPo, Raymond Queneau (1903-1976), Entretiens avec Georges Charbonnier, 1962

La chaudière rouge — 13 août 2010

Chez le quincaillier, j’achète une chaudière rouge. Pourquoi rouge? Allez savoir! J’en avais assez de laver mes planchers avec le même vieux seau bleu délavé, un changement s’imposait. Depuis quelque temps, je fais une fixation sur le rouge. Peut-être aussi qu’à force d’entendre les gens répéter n’importe quoi, j’ai fini par voir rouge!

Il est faux de prétendre que les taureaux détestent la couleur rouge, comme il est tout aussi erroné de croire que les autruches enfouissent leur tête dans le sable lorsqu’elles se sentent menacées. Les taureaux, tout comme les chiens, ne voient qu’en noir et blanc; quant aux autruches, elles ne se cachent pas la tête dans le sable : elles allongent simplement leur long cou sur le sable et s’immobilisent, faisant croire ainsi à leur ennemi qu’il se trouve face à un bosquet (technique de mimétisme plutôt surprenante pour un oiseau dont le cerveau n’excède pas la taille d’une noix).

Dorénavant, quand je laverai mes planchers à quatre pattes, avec ma belle chaudière rouge, j’aurai une pensée toute spéciale pour les autruches et les taureaux incompris de ce monde.

Corrida à la Plaza de Toros de Madrid, Espagne, André Lebeau, 2009

Corrida à la Plaza de Toros de Madrid, Espagne,

André Lebeau, 2009

Un jour, j’abolirai les paragraphes, je les démembrerai, comme Marie-Claire Blais, et je clamerai haut et fort leur inutilité, leur fatuité, car il est faux de prétendre qu’une idée équivaut à un paragraphe, quand on sait qu’en français, comme dans la plupart des langues, une phrase équivaut à une idée, et Marie-Claire Blais en a fait la démonstration, démonstration magistrale s’il en est une, dans ses dernières œuvres, écrites comme d’un seul souffle, mais elle en a payé le prix, car qui aujourd’hui peut se targuer d’avoir lu en entier « Soifs », « Augustino et le chœur de la destruction », « Naissance de Rebecca à l'ère des tourments », qui, et pourquoi, peut-on me le dire, découper un texte en paragraphes sous prétexte d’en faciliter la lecture, pourquoi lire un livre devrait-il être plus facile que faire un casse-tête, des mots croisés ou des sodokus, pourquoi, à la rigueur, à l’instar de Marie-Claire, ne pas abolir la ponctuation, ne conserver que la virgule, pour ne pas interrompre le flot continu de paroles, ce déluge de mots, car comment définir autrement l’art du roman, ce flux verbal ininterrompu, logorrhéique, que l’on retrouve également dans les rêves et la poésie pure, dans cet espace mental où les images se succèdent aléatoirement, par transfert, certes, mais sans transition, sans paragraphes, et au diable les rhéteurs de tout acabit, les académiciens, les Boileau, Malherbe et Grevisse, de toute façon à quoi nous servirait de mettre de l’ordre dans nos idées quand, au XXIe siècle, plus personne ne peut se vanter d’avoir une seule pensée originale?

Les paragraphes — 13 août 2010

Mai au bal des prédateurs, 2010

Marie-Claire Blais

Mai au bal des prédateurs, 2010, Marie-Claire Blais

Les taxis — 15 août 2010

Chaque fois que je prends un taxi, je pense à Hosanna et à la Duchesse de Langeais : Claude Lemieux, coiffeur le jour, Hosanna la nuit; Édouard, vendeur de chaussures le jour, Duchesse de Langeais la nuit. En sillonnant les rues de Montréal en taxi la nuit, je m’attends toujours à voir surgir un personnage du monde de Michel Tremblay.

Je pense à Hosanna en Élisabeth Taylor dans «Cléopâtre », rentrant chez elle après le party d’Halloween chez Sandra, humiliée, à Édouard rentrant d’Acapulco, obligé d’emprunter de l’argent à sa sœur Albertine venue l’accueillir à l’aéroport pour payer le taxi.

Je pense à toutes les Hosanna et à tous les Édouard du monde entier qui rentrent chez eux en taxi, le cœur en miettes, la perruque de travers, le maquillage qui dégouline.

Je pense aux chauffeurs de taxi qui passent leur vie à penser à leur vie, mais qui passent à côté de la vie. Combien de Claude, d’Édouard, chauffeurs de taxi la nuit, dormeurs le jour?

Combien de gens, riches comme pauvres, partout à travers le monde, promènent leurs désillusions en taxi la nuit?

Hosanna, suivi de La Duchesse de Langeais, 1973, Michel Tremblay

Hosanna, suivi de La Duchesse de Langeais, 1973

Michel Tremblay

Encore un autre cheval de calèche qui s’effondre à Québec, victime d’un coup de chaleur, et que l’on doit euthanasier! Quand les touristes en mal de nostalgie comprendront-ils que se promener en calèche en 2010 n’a plus vraiment rien d’excitant? Vous êtes pas écœurés de voir crever des chevaux crevés?

Pourquoi ne pas faire des plaines d’Abraham une réserve pour chevaux à la retraite et les laisser paître en toute liberté, pour le temps qu’il leur reste à vivre?

On me dira : « On achève bien les chevaux. » Mais avant de les achever, ne pourrait-on pas simplement un peu mieux les aimer?

Le tourisme spatial, vous savez, n’appartient plus à la fiction.

« On achève bien les chevaux » — 15 août 2010

On achève bien les chevaux 1935

Horace McCoy (1897-1955)

On achève bien les chevaux 1935, Horace McCoy (1897-1955)

Le dessin — 19 août 2010

J’aspire à une écriture simple, pure, naïve, innocente, maladroite à la rigueur, mais sincère, plus proche du dessin que de l’écriture, à l’image des tout premiers dessins que j’exécutais, enfant, alors que je ne savais pas encore dessiner.

J’aspire à retrouver cela, cette innocence première, cette naïveté originelle, celle d’un enfant qui dessine sans se soucier le moins du monde qu’il ne sait pas encore dessiner, mais qui dessine quand même, cette insouciance-là.

J’aspire à cette virginité-là, celle d’un enfant qui dessine, sans se soucier ni des formes ni des couleurs, ni à quoi ressemblera son dessin une fois le travail achevé.

Écrire, comme si je ne savais pas encore et que je faisais comme si, cela, faire semblant que je ne sais pas écrire. Désapprendre à écrire en quelque sorte, comme Picasso découvrant à soixante-dix ans passés qu’il lui avait fallu toute une vie pour apprendre à dessiner comme un enfant.

Les enfants sont de bien meilleures personnes que les adultes et j’aime à penser que je ne suis jamais tout à fait devenu un homme. J’ai dans la tête, en permanence, un enfant qui cueille des fleurs sauvages pour les offrir à sa grand-mère.

Le Petit Chaperon rouge portant des galettes et un petit pot de beurre à sa mère-grand malade, c’est moi.

Hosanna, suivi de La Duchesse de Langeais, 1973, Michel Tremblay

Fleurs et mains 1958

Pablo Picasso (1881-1973)

Arc-en-ciel brisé avec un champignon, 1980, Andréanne Godbout

1. Dans un bar de la rue Sainte-Catherine, j’étire l’été au maximum.

2. Rue Sainte-Catherine, dans un bar, j’étire au maximum l’été.

3. J’étire l’été dans un bar, au maximum, rue Sainte-Catherine.

4. Au maximum, j’étire un bar rue Sainte-Catherine l’été.

5. La rue au maximum s’étire l’été au bar Sainte-Catherine

6. Au bar Maximum, Sainte-Catherine étire la rue l’été.

6 bières — 20 août 2010

6 bières, Heineken Experience, Amsterdam,

André Lebeau, 2010

6 bières, Heineken Experience, Amsterdam, André Lebeau, 2010

La rentrée — 22 août 2010

Je me suis fait couper les cheveux très courts, je me suis acheté un nouveau veston et j’ai refait ma provision de stylos rouges : demain, 23 août, c’est la rentrée.

Chaque année, la même fébrilité. Depuis mon premier jour de classe, je n’ai jamais vraiment quitté l’école : j’entame demain ma 46e année scolaire!

Août 1964, j’ai sept ans, les cheveux très courts, je porte une chemise blanche, un nœud papillon rouge, un veston bleu marine et un pantalon gris. Mes souliers neufs me font mal aux pieds; août 2010, j’ai 53 ans, les cheveux très courts, je porte une chemise blanche, un veston noir et un jeans.

J’ai su très tôt que j’allais devenir professeur. Le photographe venu tirer le portrait de tous les élèves de l’école Saint-Jean-Baptiste-de-la-Salle ne s’est pas trompé quand il a braqué son appareil sur moi : « Tiens, un futur professeur », a-t-il lancé, dans l’espoir de me faire sourire.

Demain matin, j’entrerai dans ma salle de cours, j’adresserai un bref mot de bienvenue à mes élèves, je me présenterai et je ferai l’appel, en arborant le même demi-sourire, mélange de gêne et de fierté, ce qui me donnera l’illusion que j’ai toujours sept ans!

Denis Payette, Amsterdam, 30 juin 2010, par André Lebeau

Denis Payette, Amsterdam,

30 juin 2010,

par André Lebeau

Ce matin au collège, dans le couloir que j’emprunte tous les matins pour me rendre à mon bureau, je découvre cet assemblage pour le moins insolite : sur le mur où est accroché un aiguisoir, quelqu’un a déposé une tasse. J’ai tôt fait de deviner l’auteur de ce poème-objet de la plus pure tradition surréaliste : il ne peut s’agir que de mon ami Lucien. J’ai pensé tout de suite aux « Chants de Maldoror » de Lautréamont : « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie. »

Pendant toute la durée de mes études universitaires, j’ai traîné dans mon portefeuille une photo de Lucien Francoeur. J’étais loin de me douter alors que j’allais bientôt pouvoir lui témoigner de vive voix toute mon admiration pour son œuvre, moi qui pouvais citer de mémoire quelques-uns de ses plus beaux poèmes et qui connaissais par cœur la plupart de ses chansons.

Je ne me souviens pas des circonstances exactes de notre première rencontre, trop impressionné que j’étais alors de me retrouver en face d’un poète vivant, moi qui n’avais fréquenté jusque-là que des poètes morts.

Nous avons parlé de Rimbaud, de Verlaine, de Baudelaire, de Nelligan, de Gaston Miron et de Denis Vanier. Je crois lui avoir dit que mon plus grand regret dans la vie était de n’avoir jamais pu rencontrer Baudelaire, mais que je pourrais désormais m’enorgueillir d’avoir connu de son vivant le poète-chanteur Francoeur.

Francoeur est à la poésie québécoise ce que Michel Tremblay est au théâtre : il y a le monde de Michel Tremblay et celui de Lucien Francoeur; il y a la langue de Michel Tremblay et celle de Lucien Francoeur; il y a le Montréal de Michel Tremblay et celui de Lucien Francoeur. Montréal, comme personne avant n’avait osé en parler.

Poème-objet — 26 août 2010

Tasse-aiguisoir

26 août 2010

Lucien Francoeur

Tasse-aiguisoir, 26 août 2010, Lucien Francoeur

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Zone de Texte: Lisez maintenant mes textes sur mon blogue « Au soleil, je suis toujours dans la lune »
où j’écris, pour le plaisir d’écrire, des phrases avec beaucoup de virgules.

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