Métro Beaudry, Montréal
La naissance de Vénus (détail), 1484-1485, Sandro Botticelli, (1445-1510)

Denis Payette

« Je suis un peintre qui écrit, mais j’aspire de plus en plus à devenir un poète qui peint. »

Odalisque aux magnolias - 1923-1924, Henri Matisse (1869-1954)

Odalisque aux magnolias - 1923-1924, Henri Matisse (1869-1954)

Les fleuristes — 24 avril 2010

Les fleuristes qui vendent des plantes artificielles ne devraient pas s’appeler des fleuristes : leurs boutiques sont tristes à pleurer.

Les fleuristes qui vendent des fleurs en plastique devraient s’appeler des « pleuristes ».

On devrait leur offrir des fleurs.

Fleurs, 1970, Andy Warhol (1928-1987)

Fleurs, 1970

Andy Warhol

(1928-1987)

Hors-d'œuvre

et canapés littéraires

Vendredi, dans un café du Centre-Sud, j’inaugure ce cahier. Sur la couverture, un portrait en couleur du dalaï-lama à la manière d’Andy Warhol; en arrière-plan, des bouteilles de Coca-Cola. Dans la page de garde, cette citation : « My religion is very simple. My religion is kindness. »

J’imagine que quelqu’un trouve ce carnet dans 25 ou 30 ans et qu’il l’ouvre au hasard, découvrant l’un de ces canapés que j’écris en toute hâte, un peu partout, chez moi, ou ici, en ville, ces phrases que je rature sans cesse, jamais satisfait de la première impression, toujours à la recherche de l’expression juste, de la transcription exacte, une phrase, un vers, une image, qui me ferait croire que j’ai fait quelque chose de ma vie, qui me révélerait à moi-même et à la postérité, quelque chose de brillant (sic) comme : « Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir » de Baudelaire. Ou encore : « Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige » (Baudelaire, toujours). Peut-on vraisemblablement, après avoir écrit quelque chose d’aussi beau, voir se coucher le soleil et ne pas vouloir mourir?

Je veux écrire un vers, un seul, qui marquera à jamais mon passage sur terre. Comme Éluard : « La terre est bleue comme une orange. » Comme Jean de la Croix : « Je meurs de ne pas mourir. »

 

Poème surréaliste 

« La terre est bleue comme une orange
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige
Je meurs de ne pas mourir! »

 

Je cherche un vers qui me rongera pour l’éternité :
« S’il pleuvait des roses, je pourrais penser que les anges muent; s’il pleuvait des anges, je pourrais croire en Dieu. »

Un poème surréaliste — 24 avril 2010

La naissance de Vénus (détail), 1484-1485, Sandro Botticelli (1445-1510)

La naissance de Vénus (détail), 1484-1485

Sandro Botticelli

(1445-1510)

La naissance de Vénus (détail), 1484-1485, Sandro Botticelli (1445-1510)

Le sourire de la caissière — 25 avril 2010

Razzia chez Renaud-Bray : 141,16 $. « Je dépense plus en une semaine pour l’achat de livres que je ne le fais pour l’épicerie. » C’est ce que je dis à la caissière. « Le moins qu’on puisse dire, c’est que vous avez des goûts assez éclectiques », me lance-t-elle, tout en me gratifiant d’un large sourire. J’ajoute : « Non seulement êtes-vous perspicace, mais, en plus, vous avez du vocabulaire! »

C’est vrai. Je lis beaucoup. Et n’importe quoi :

« Lettres à Yves », de Pierre Bergé;
« Tout bouge autour de moi », de Dany Laferrière;
« Les Grandes Dates de l’histoire du monde », de Catherine Valenti;
« Mon testament spirituel », de Sœur Emmanuelle;
« Tout l’univers dans un atome. Science et Bouddhisme, une invitation au dialogue », de Sa Sainteté le dalaï-lama;
« Journal », de Jiddu Krishnamurti;
« Les religions », de Joubine Eslahpazir;
« Slip & Cie », de Birgit Engel;
« L’éternel masculin », de Berhnard Roetzel.

Je suis un omnivore insatiable.

J’ai remercié la gentille caissière et je suis reparti avec mes livres et son sourire. Au supermarché, plus tard, la caissière ne m’a même pas adressé la parole.

Couverture du livre: Slip & Cie, 2003, Brigit Engel

Slip & Cie, 2003

Birgit Engel

Ce matin au réveil, la neige. Les fleurs à peine écloses sont menacées. Quelle tristesse les lilas mauves croulants sous le poids de la neige! Nelligan ne s’en serait jamais remis. Ce pays est un pays de neige, un pays de poètes fous. Ce pays est impossible. Peut-on encore y croire?

Des lilas sous la neige — 27 avril 2010

Drapeau du Québec





Couverture du livre: L'éternel masculin, 1999, Bernhard Roetzel

L'éternel masculin, 1999

Bernhard Roetzel

Couverture du livre: Mon testament spirituel 2008, Sœur Emmanuelle (1908-2008)

Mon testament spirituel, 2008

Sœur Emmanuelle (1908-2008)

Les pantoufles — 28 avril 2010

À six ans, je me suis marié avec Danielle M***, ma meilleure amie. La semaine suivante, brouillé avec ma jeune épouse, je convolais en justes noces avec ma propre cousine, Diane B***.

À mon premier mariage, il y avait de nombreux invités : des enfants surtout, mais aussi des animaux (un chat déguisé en Petit Chaperon rouge, un chien, Bouboule, habillé en ballerine, un cochon d’Inde, une tortue, des poupées et quatre oursons en peluche). Au total, 18 invités, sans compter madame M***, la photographe attitrée, ma future belle-mère, ma mère, et quelques curieux.

Il y avait des sandwiches à la moutarde et au ketchup, un vrai gâteau, des alliances en plastique, de la musique. C’est ma cousine qui me servait de père.

Madame M*** a voulu nous prendre en photo. Mais il fallait d’abord que je change de chaussures. À l’époque, je ne me séparais jamais de mes pantoufles bleues, sauf le dimanche, pour la messe. Madame M*** m’a dit qu’on ne pouvait pas se marier en pantoufles, que les pantoufles, c’était pour après le mariage.

Pendant que j’achevais de nouer les lacets de mes chaussures neuves, et que tous les invités me réclamaient à hauts cris, le chien Bouboule n’a fait qu’une bouchée du gâteau. Ma femme pleurait. Madame M***, toujours si gentille, s’est fâchée, et le chien tout barbouillé n’a pu assister à la cérémonie.

Sur la photo, j’arbore un petit sourire gêné et Danielle M*** a une grosse tache de moutarde sur sa robe. On ne voit pas mes chaussures neuves.

À mon second mariage, il n’y avait aucun invité. J’ai gardé mes pantoufles.

Pantoufles en phentex

Chaque fois que j’ouvre une boîte de biscuits soda « Premium Plus » de Christie, j’ai la désagréable surprise de découvrir qu’au moins trois sachets sur quatre sont en miettes! À qui la faute? Aux manutentionnaires qui opèrent de nuit et organisent des concours de « lancers de boîtes de biscuits soda » pour tuer le temps? Aux étalagistes de jour qui détestent leur gérant et qui se défoulent à grands coups de poing sur les boîtes en s’imaginant taper sur la gueule de leur employeur? Ou alors, en veulent-ils personnellement à Monsieur Christie?

Je m’en suis plaint au gérant du Métro où je m’approvisionne hebdomadairement depuis bientôt sept ans. Il m’a souri gentiment en alléguant que cela n’était pas bien grave : « De toute façon, la plupart des gens qui mangent des biscuits soda les émiettent dans leur soupe », observa-t-il. J’ai riposté, légèrement cynique : « J’aimerais quand même mieux les émietter moi-même; ainsi, j’aurais moins l’impression d’acheter des casse-tête! »

La prochaine fois, c’est à Monsieur Christie lui-même que j’adresserai mes griefs.

Les biscuits soda — 4 mai 2010

La clé des champs, 1936, René Magritte (1898-1967)

La clé des champs, 1936

René Magritte

(1898-1967)

Pierre, la mémoire et l’amour — 5 mais 2010

On dirait le titre d’un roman de Marie-Claire Blais : « Pierre, la mémoire et l’amour ». Il s’agit en fait d’un canapé pour Pierre D***, un ami de longue date.

Pierre D***, qui pouvait citer de mémoire la première page de « Du côté de chez Swann »:

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n'avais pas le temps de me dire : “Je m'endors.” Et, une demi-heure après, la pensée qu'il était temps de chercher le sommeil m'éveillait; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et souffler ma lumière; je n'avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour particulier; il me semblait que j'étais moi-même ce dont parlait l'ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint. »

aussi bien qu’entonner a capella une chanson de Nicole Martin 
« 
Oui, paraît-il qu'elle ne vit plus que pour toi
Oui, paraît-il qu'elle fait mieux l'amour que moi
Non, ne dis pas que vous parlez d'avenir
Non, ne dis pas que je ne suis qu'un souvenir… »

Pierre D***, c’est une fidélité indéfectible, une mémoire infaillible, un premier voyage à Paris, une amitié à l’abri des intempéries; Pierre D***, c’est Proust, « Nancy Beaudoin » de Lucien Francoeur, Isabelle Huppert, « Madame Bovary », Nana de Varennes, Blaise Pascal, Mallarmé, Margot Lefebvre, Montaigne, Sandra Dorion (leader du groupe « Nuance »), Manda Parent et la marquise de Sévigné tout à la fois.

Pierre D***, c’est ma tasse de thé proustienne, ma mémoire involontaire, « Ma bohème » et ma « Belle Époque » : l’université, nos rires complices, Brel, Ferré, Barbara et Claire C***, la plus surréaliste de nos amis, quelque chose entre l’humour et l’amour.

Couverture du livre: Du côté de chez Swann, 1913, Marcel Proust (1871-1922)

Du côté de chez Swann, 1913

Marcel Proust

(1871-1922)

Les internautes sont de plus en plus nombreux à me demander la « recette » pour écrire un canapé. Je livre ici, en vrac, gratuitement, et avec le plus grand des plaisirs, quelques-uns de mes plus grands secrets. Voici donc les 5 règles d’or pour réussir un canapé :

Règle numéro 1 : écrire un canapé, c’est comme gratter une guitare; c’est laisser glisser nonchalamment ses doigts sur les cordes, les laisser aller là où ils veulent bien nous mener, et tant pis pour les fausses notes : on efface tout et on recommence. Il y a aussi une musique pour les yeux.

Règle numéro 2 : tout l’art du canapé réside dans sa forme. La recette de base est simple : il suffit de mettre le lecteur en appétit, le reste va de soi. Quant au contenu, il n’a aucune importance : tout comme les canapés comestibles, les canapés littéraires se dégustent rapidement, on n’en fait qu’une bouchée; on ne dispose donc que de quelques minutes pour séduire le lecteur. Le problème avec les canapés, c’est qu’on ne saurait se satisfaire d’un seul. Il faut mieux se prévaloir d’un assortiment varié pour satisfaire tous les goûts (qu’ils soient dans la nature ou ailleurs).

Règle numéro 3 : le canapé littéraire est un hors-d’œuvre : il devrait normalement nous ouvrir l’appétit pour nous amener ensuite à lire autre chose de plus consistant (« Les Mille et une Nuits », par exemple, « Don Quichotte » ou « À la recherche du temps perdu »); il devrait nous permettre de découvrir de nouvelles saveurs, d’autres auteurs, voire d’autres formes d’art ou mieux, d’autres champs d’intérêt : peinture, musique, danse, sciences naturelles, neurosciences, psychologie (animale et humaine), philosophie, philologie, etc.

Règle numéro 4 : il faut surtout viser la variété, éviter la monotonie, la répétition, les mauvaises imitations et les marques « sans nom », ne pas craindre non plus les mélanges audacieux, les associations saugrenues, les couleurs vives et contrastantes, mais tout en respectant la décence et le bon goût. Sucrés, salés, épicés, moelleux ou croquants, faites preuve d’inventivité. Sachez que les canapés se dégustent d’abord par les yeux — les canapés s’accompagnent toujours d’une image, et qu’on en fait qu’une bouchée, sans même prendre le temps de penser à ce que l’on mange. Les canapés sont jolis avant que d’être bons. On ne résiste pas à un canapé réussi. Dans le meilleur des cas, un canapé réussi est aussi croquant que craquant, ferme tout autant que moelleux, ni trop salé ni trop sucré.

Règle numéro 5 : il n’y a pas à proprement parler de recette miracle pour écrire un canapé : on improvise avec ce que l’on a sous la main : une feuille de papier qui traîne, un crayon oublié sur la table de nuit, un peu d’imagination un fond d’humour, s’il vous en reste, n’est pas à dédaigner non plus. Toujours préférer l’authenticité et la simplicité au tape-à-l’œil et à l’esbroufe.

En terminant, conseil aux débutants : on ne choisit jamais le moment pour écrire un canapé; c’est le moment qui nous choisit!

Un canapé, c’est de la musique pour les yeux.

L’art du canapé — 5 mai 2010

Couverture du livre: La cuisine pour les nuls, 2004. Bryan Miller et Alain Le Courtois

La cuisine pour les nuls, 2004

Bryan Miller et Alain Le Courtois

L'école de Platon, 1898, Jean Delville (1867-1953)

Les réunions — 5 mai 2010

Je sors d’une réunion assommante et c’est à peine si je remarque que les lilas sont en fleurs — j’allais écrire « en pleurs »!

Par définition, toutes les réunions sont assommantes — les familiales autant que les professionnelles — mais, plus particulièrement, celle à laquelle j’ai assisté aujourd’hui vaut son pesant d’or d’ennui.

« Réunion » est synonyme de « tourner en rond » de « perte de temps », de « palabres inutiles » et d’« ennui morbide ». Je crois que je ferais mieux d’écrire sur les lilas.

Lilas : le mot à lui seul embaume.
Lilas : ils sont encore là!
Lilas : on n’en est jamais las.
Lilas : serez-vous encore là, là-bas?
Lilas : au parfum lourd d’une geisha lascive et lasse.
Lilas : pétaradant de joie au nez des tulipes jalouses.

« Là, tout n’est qu’ordre et beauté… » (Baudelaire);
« Là, tout n’est qu’ordre et lilas… » (Payette);
« Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères… » (Baudelaire);
« Nous aurons des lits pleins d’odeurs de lilas… » (Payette);
« Rose, Violette et Mauve tricotaient. » (Michel Tremblay);
« Rose, Violette, Mauve et Lilas tricotaient. » (Denis Payette)

L'école de Platon (detail), 1898, Jean Delville (1867-1953)

L'école de Platon (detail), 1898,

Jean Delville (1867-1953)

L'école de Platon, 1898, Jean Delville (1867-1953)

La fatigue — sans date

On me demande souvent pourquoi j’écris et je ne sais jamais que répondre. Je n’ai pas l’habitude de donner des conférences ou d’accorder des entrevues; on ne m’invite jamais dans les émissions littéraires à la télé et les journalistes préfèrent m’ignorer. Ça m’arrange : je suis plutôt de tempérament taciturne et de nature timide. Quand le téléphone sonne, je ne sais jamais si je dois répondre : si c’était le Bon Dieu, la reine d’Angleterre ou le pape Benoît XVI, saurais-je me montrer à la hauteur de ma personnalité? Je crois, humblement, ne pas avoir de « personnalité », d’où mon amour inconditionnel pour les animaux.

Je crois que j’écris parce que je lis, parce que je lis beaucoup, trop, énormément; je crois que j’écris par fatigue de la lecture, par fatigue de la vie aussi; je crois que j’écris pour me reposer de mes innombrables lectures, qui m’épuisent. En un mot, j’écris pour me reposer la tête, pour me poser la tête, pour m’endormir.

Plus on lit, plus on veut écrire; et plus on veut écrire, plus on doit lire. L’écriture est un cercle vicié [sic], avec en son centre un ego démesuré : je suis persuadé que l’on n’écrit que pour soi, à moins d’écrire pour le théâtre. Une écriture qui plaît, un écrivain reconnu, une œuvre encensée par la critique (Proust, Baudelaire, Melville, Tremblay, Hemingway, Duras), c’est d’abord et avant tout la rencontre d’une personne avec une myriade d’ego qui vibrent tous à l’unisson d’une même fatigue. Fatigue du monde, de ses désillusions, de ses échecs, personnels ou collectifs. Pour écrire vraiment, il faut être très, très fatigué de la vie, du monde.

Je crois aussi qu’il n’y a pas une si grande différence entre l’écriture et la lecture : la lecture, c’est aussi de l’écriture, celle d’un autre, il va sans dire, mais cela demeure de l’écriture. La lecture, c’est de l’écriture mentale, car lire c’est découvrir — et partager — l’écriture d’un autre. Voltaire parlait de façon ironique du « danger de la lecture », mais la « dangerosité » de l’écriture est bien pire encore! Qui, de l’écriture ou de la lecture, est la plus pernicieuse?

Pas plus je ne sais pourquoi j’écris, pas plus je ne sais pourquoi je continue d’écrire, vaille que vaille, coûte que coûte, ad nauseam. Au fond, pour reprendre le mot célèbre de Montaigne : « Que sais-je? »

Phèdre (détail), 1880, Alexandre Cabanel (1823-1889)

Phèdre (détail), 1880

Alexandre Cabanel

(1823-1889)

Avec la virgule, les guillemets sont de loin mon signe de ponctuation préféré. Manquant beaucoup d’assurance — dans la vie autant que dans l’écriture —, j’ai fini par me faire des guillemets de véritables alliés : tout ce dont je doute, je le place entre guillemets.

Les guillemets ont quelque chose de « guilleret », d’aérien, de léger, qui fait en quelque sorte que les mots semblent littéralement « voler » sur la page.

Le mot « pétasse », par exemple, dans la phrase : « Dégage, “pétasse”, t’es pas sur la Croisette! », n’a pas du tout le même « impact » privé de guillemets : « Dégage, pétasse, t’es pas sur la Croisette! »; incontestablement, « pétasse » a beaucoup plus de pouvoir évocateur que pétasse. Les guillemets font vibrer les mots. Ce sont littéralement de petits vibromasseurs et les mots les adorent.

Français ou anglais, les guillemets sont des jumeaux sympathiques, mais les premiers sont beaucoup plus élégants que leurs cousins anglais.

Quant à la virgule, c’est une petite « coquine », une « polissonne » qui aime beaucoup, elle aussi, qui « apprécie », plus justement, la vie de couple; elle n’aime rien tant que de se payer du bon temps en compagnie de verbes ou d’adjectifs. Une « orgie » de virgules confère à un texte beaucoup de romantisme : on n’a qu’à relire Chateaubriand pour s’en persuader.

L’italique, moins vibratoire que les guillemets, a tout de même un certain charme.

Les guillemets — 5 mai 2010

Couverture du livre: La grammaire est une chanson douce, 2001, Érik Orsenna

La grammaire est une chanson douce, 2001

Érik Orsenna

Souvent je m’amuse à recopier des phrases tirées des lectures que je fais, simplement pour le plaisir de reproduire des mots que j’aime, des tournures syntaxiques audacieuses, des effets de style réussis, ou dont la sonorité me plaît, ou parce qu’elles sont bien écrites; des pensums, en somme, que je m’impose, des exercices d’échauffement pour que les doigts ne s’ankylosent pas. C’est comme si je faisais mes gammes ou comme lorsque je m’amusais, enfant, à colorier dans des cahiers à colorier.

De plus en plus, ce qui m’intéresse dans l’écriture, c’est le geste lui-même, un peu comme le « dripping » pour Jackson Pollock ou « l’Action Painting » de Willem De Kooning. Ainsi, quand le geste, l’action d’écrire (« l’Action Writing »), rejoint la pensée, et que l’écart entre le fond et la forme tend à s’annihiler — ce qui dans mon cas est plutôt rare —, quand les pensées, donc, s’ajustent au rythme de l’écriture, je connais alors un grand bonheur. C’est ce qu’on appelle quelquefois l’inspiration, quelquefois le génie.

J’ai une conception toute romantique de l’écriture, très XIXe, et c’est pourquoi j’aime tant Chateaubriand, et son prédécesseur, Rousseau, bien que je me sente plus près de Baudelaire et des poètes symbolistes que de l’auteur du « Génie du Christianisme » et des « Mémoires d’outre-tombe » ou de celui des « Rêveries du promeneur solitaire ». Si on recule encore plus loin, j’aime aussi beaucoup Montaigne.

Les pensums — 8 mai 2010

No 5, 1948, Jackson Pollock (1912-1956)

No 5, 1948

Jackson Pollock

(1912-1956)

La fête des Mères — 9 mai 2010

C’est aujourd’hui la fête des Mères et il neige à plein ciel. Froid. À Montréal, dans les rues, partout, des gens avec des fleurs. Des fleurs, avec la neige qui tombe et le temps froid, alors qu’on aurait tant envie de se réfugier dans les bras de sa mère.

J’essaie de rejoindre ma mère pour lui dire que je l’aime. PAS DE RÉPONSE. Froid. Il neige de plus belle. Deuxième tentative : toujours rien. Ses enfants ont dû l’inviter à bruncher (elle en a eu six, il lui en reste cinq, dont trois habitent Québec). Je rappellerai demain. Chaque année, c’est pareil, je m’y prends toujours trop tard. L’an prochain, j’appellerai la veille. C’est ce que je me dis chaque année.

Dans l’espoir que ma mère veuille bien me pardonner, je relirai « Devant deux portraits de ma mère », de Nelligan, ce « rose poème », dont je n’ai jamais très bien su s’il était plus triste que beau, plus beau que triste.

Devant deux portraits de ma mère

Ma mère, que je l'aime en ce portrait ancien,
Peint aux jours glorieux qu'elle était jeune fille,
Le front couleur de lys et le regard qui brille
Comme un éblouissant miroir vénitien!

Ma mère que voici n'est plus du tout la même;
Les rides ont creusé le beau marbre frontal;
Elle a perdu l'éclat du temps sentimental
Où son hymen chanta comme un rose poème.

Aujourd'hui je compare, et j'en suis triste aussi,
Ce front nimbé de joie et ce front de souci,
Soleil d'or, brouillard dense au couchant des années.

Mais, mystère de cœur qui ne peut s'éclairer!
Comment puis-je sourire à ces lèvres fanées?
Au portrait qui sourit, comment puis-je pleurer?

Marché aux fleurs, Paris, 2009. Crédit photo: André Lebeau

Marché aux fleurs

Paris, 2009

Crédit photo:

André Lebeau

Dans le téléroman « Les Belles Histoires des pays d’en haut » de Claude-Henri Grignon, diffusé sur les ondes de Radio-Canada de 1956 à 1970, il y a toujours un personnage, la mère, le plus souvent, les enfants quelquefois, le mari plus rarement, en train de peler des pommes de terre : Donalda (Andrée Champagne), la femme de Séraphin; la belle Arthémise (Andrée Boucher), sa voisine; madame Fourchu (Thérèse Cadorette), dite La Scole, qui, à elle seule, devait en éplucher pas moins de 10 livres par jour pour nourrir ses quatorze enfants. Dans un épisode, on voit même Basile Fourchu (Gérard Paradis) et Séraphin Poudrier (Jean-Pierre Masson) prêter main-forte à leur femme.

Dans les années 80, le café a supplanté les pommes de terre dans les téléromans les plus populaires : on en consommait des litres dans « Des Dames de cœur » de Lise Payette, dans « Jamais deux sans toi » de Guy Fournier.

Dans les téléromans des années 2000, même si l’on boit toujours autant de café, le téléphone a remplacé la nourriture; dans un seul épisode de « Providence » de Chantal Cadieux, il peut sonner jusqu’à dix fois en moins d’une heure.

Ainsi, on est passé, en quelques décennies, sans trop s’en rendre compte, de la pomme de terre au téléphone, du légume au cellulaire.

Paradoxalement, quand j’écoute mes téléromans préférés, je mange toujours des croustilles et je ne réponds jamais au téléphone.

Les téléromans — 10 mai 2010

Les Mangeurs de pommes de terre, 1885, Vincent Van Gogh (1853-1890)

Les Mangeurs de pommes de terre, 1885

Vincent Van Gogh

(1853-1890)

Le buisson ardent — 12 mai 2010

Ce que j’aime le plus au monde, dans l’ordre : les lilas et les oiseaux. Les premiers, non pas tant pour leur parfum que pour leur couleur; les seconds, non pas tant pour leurs couleurs que pour leur chant.

Il y a entre les arbres et les oiseaux une telle connivence, une telle attirance, un tel magnétisme (qui n’est pas sans rappeler le mutualisme), que je renoue aussitôt avec ma nature profonde. Il est impossible d’imaginer l’un sans nécessairement penser à l’autre : il n’y a pas d’oiseaux sans arbres, comme il n’y a pas d’arbres sans oiseaux. Quand j’observe un arbre, le civilisé que je suis redécouvre le primate qu’il a toujours été. Je ne suis jamais plus heureux qu’au milieu d’une forêt : c’est là que je prie le mieux, le plus naturellement du monde. Dans les cimetières, les arbres semblent encore plus silencieux.

Je ne puis voir un lilas en fleurs au printemps sans penser au « buisson ardent » de la Bible : les lilas brûlent de l’encens pour honorer les dieux.

Le matin même de sa mort, mon serin, qui approchait les 14 ans, chantait à gorge déployée. Les arbres sont les mieux placés pour comprendre pourquoi les oiseaux chantent.

Lire Krishnamurti me réconcilie avec la vie, la mort, les hommes.

Couverture du livre: Journal, 2010, Jiddu Krishnamurti (1895-1986)

Journal, 2010

Jiddu Krishnamurti

(1895-1986)

J’ose le dire, l’écrire : je préfère les poèmes de Denis Vanier à ceux de Gaston Miron; les chansons de Lucien Francoeur à celles de Beau Dommage; Matisse à Picasso; Barbara à Ferré, la bière au vin; me rendre à l’Oratoire Saint-Joseph le dimanche plutôt que d’aller au cinéma; le sexe d’un homme à celui d’une femme; les fraises aux kiwis; la gauche à la droite.

Le plus grand dilemme de ma vie : lire ou écrire? Si j’écris, est-ce pour être lu? Si je lis, est-ce pour écrire mieux? Ou j’écris trop, ou je ne lis pas assez; ou le contraire : ou je n’écris pas assez, ou je lis trop.

J’ose le dire, l’écrire : je déteste la conjonction « ou », lui préférant de loin « donc ». 

Je lis, donc j’écris.

Dilemme cornélien — 12 mai 2010

Le Cid, 1636, Pierre Corneille (1606-1684)

Le Cid, 1636

Pierre Corneille

(1606-1684)

Les glaces — 12 mai 2010

L’été, sur les bancs publics, dans les parcs ou ailleurs, les gens qui lèchent une glace, à grands coups de langue et avec force bruit, croisent toujours les jambes en frappant l’air de leurs pieds, comportement typique du bonheur hérité sans doute de la petite enfance.

A***me sourit tendrement. À le regarder, je crois deviner sa pensée.

Tout bonheur, quel qu’il soit, nous fait toujours tressaillir.

Le baiser, 1859, Francesco Hayez (1791-1882)

Le baiser, 1859

Francesco Hayez

(1791-1882)

Ça, l’écriture, c’est comme la « visite » : « ça » vient sans s’annoncer et, pire encore,« ça » ne part plus. On s’en passerait bien, mais quand « ça » sonne à la porte, il faut bien répondre!

Quand une phrase se présente à l’improviste, je suis bien obligé de l’accueillir. Alors, on essaie de se montrer aimable, d’avoir l’air intelligent. On passe ensuite au salon, on sert des rafraîchissements, et l’on attend patiemment que l’importune déguerpisse. Mais, à l’instar de la visite, l’écriture, « ça » ne « décolle pas ».

Je pensais écrire sur la nécessité d’écrire, faire mon petit Montaigne : me voici tout à fait hors-champ. C’est Pascal qui a raison : « Le moi est haïssable. »

N’empêche, il y a bien une corrélation entre l’écriture et des visiteurs impromptus. Tout aussi impolie, l’écriture s’annonce rarement ou jamais : pas le moindre petit tintement de sonnette ou de téléphone dans le cerveau pour nous prévenir. L’écriture ne prend même pas la peine de s’essuyer les pieds avant d’entrer. L’écriture entre dans notre tête comme les touristes entrent dans le moulin de Daudet à Fontvieille!

Et puis « ça » s’installe, « ça » dit n’importe quoi, « ça » n’écoute pas, « ça » va aux toilettes sans demander la permission, « ça » vous pose cent fois les mêmes questions, « ça » ouvre la porte du réfrigérateur, « ça » met les pieds sur le canapé tout neuf.

« Quelle belle surprise! Je ne vous attendais pas! (Hypocrisie)
— On faisait juste passer… (Mensonge)
— Prenez au moins le temps de vous asseoir. (Courtoisie feinte)
— Si vous insistez. (Amalgame de courtoisie et d’hypocrisie)
— Alors, quoi de neuf? (Euphémisme pour : combien de temps pensez-vous rester?)
— Rien… (Vérité absolue : ces gens ne font jamais rien!)
— Ah bon. (Réplique creuse, censée éviter une éventuelle crise d’hyperventilation.)
— C’est comme ça. (Réplique creuse, censée conférer au sujet une apparence d’intelligence)
— Ça?
— Ça.

La « visite » — 13 mai 2010

Crédit photo: André Lebeau. Noir et blanc, Carjac, France, 2007.

Noir et blanc

Carjac, France

2007

Crédit photo:

André Lebeau

Jardin des Délices, 1503-1504 (l'Enfer, panneau de droite) Jérôme Bosch (v. 1450-1516)

Le fin mot de l’histoire — 13 mai 2010

Même s’il avait été admis à l’École des Beaux-arts, je doute fort qu’Adolf Hitler eût pu un jour devenir un grand peintre. Au mieux, il serait devenu un peintre animalier : il n’aurait peint que des chiens, des chiens enragés.

Néron ne chantait-il pas en regardant brûler Rome? Caligula n’a-t-il pas épousé son cheval? Rien de plus dangereux qu’un artiste raté qui persiste à croire qu’il a du talent.

L’histoire a toujours le dernier mot. Je préfère le doute, la littérature, la musique, la peinture à l’histoire.

On est loin, ici, de Bach, de Mozart, de Goethe.

Jardin des Délices, 1503-1504 (détail de l'Enfer, panneau de droite) Jérôme Bosch (v. 1450-1516)

Jardin des Délices, 1503-1504 (détail de l'Enfer, panneau de droite)

Jérôme Bosch

(v. 1450-1516)

Jardin des Délices, 1503-1504 (l'Enfer, panneau de droite)

Jérôme Bosch (v. 1450-1516)

Être triste, c’est se mettre à douter de l’existence même des fleurs, des oiseaux.

Ou pire : s’approcher d’une rose et ne pas reconnaître son parfum.

Un oiseau qui chante, même en cage, finit par oublier ses barreaux. Le chant est, avec la danse, l’une des plus grandes et des plus pures manifestations de joie.

Un oiseau qui chante est la preuve tangible de l’existence de l’âme.

J’essaie de me convaincre que nous ne mourons pas.

La tristesse — 19 mai 2010

Tristesse du roi 1952, Henri Matisse (1869-1954)

Tristesse du roi 1952

Henri Matisse

(1869-1954)

Un secret bien gardé — 19 mai 2010

Écrire un poème, c’est se faire l’interprète de Dieu, que l’on soit croyant ou non. C’est tenter d’entrer dans la conscience pure. Baudelaire, Mallarmé possédaient cette clé. Shéhérazade aussi. Pour un moine bouddhiste, méditer, c’est aussi faire de la poésie.

Les poètes sont des savants, les scientifiques de la beauté. Eux seuls sont capables de dire ce qu’il y avait avant le Big Bang : l’absence de beauté.

Mais c’est un secret bien gardé.

Big Bang

Big Bang

De tout temps, l’homme a envié les oiseaux, le ciel. Icare, la construction des pyramides, celle des cathédrales et toute l’histoire de la conquête spatiale ne sont que des initiatives pour se rapprocher du ciel, au sens propre comme au figuré.

L’homme vole pour son plaisir, pour découvrir de nouveaux horizons; les oiseaux volent pour se déplacer, se nourrir. L’homme vole plus haut, plus loin, mais les oiseaux volent mieux.

Je ne suis pas certain qu’un ange ait besoin d’ailes pour voler, et je doute fort qu’une auréole puisse servir de « volant » à l’âme.

Les ailes — 19 mai 2010

Bellérophon s'apprêtant à tuer la Chimère, 1829 (détail) Alexander Andreyevich Ivanov (1806-1858)

Bellérophon s'apprêtant à tuer la Chimère, 1829 (détail)

Alexander Andreyevich Ivanov

(1806-1858)

L’évolution — 19 mai 2010

De l’homme de Cro-Magnon couvert de peaux de bêtes à l’astronaute dans sa combinaison spatiale, on ne peut nier l’évolution; de la chasse aux mammouths à la chasse aux bébés phoques, on ne peut nier l’évolution; des cueilleurs aux agriculteurs, de la révolution industrielle à la révolution informatique, on ne peut nier l’évolution; de l’invention de la roue à la conquête de l’espace, on ne peut nier l’évolution; des peintures rupestres des grottes de Lascaux à la première aquarelle abstraite de Kandinsky en 1910, on ne peut nier l’évolution; du mariage religieux au mariage civil, au  mariage gai, on ne peut nier l’évolution.

De « 2001 : odyssée de l’espace », de Stanley Kubrick, aux attentats terroristes du 11 septembre 2001, on ne peut trouver d’explication. Des origines du monde à sa probable disparition, on ne peut nier l’évidence.

Sans titre, 1910, Wassily Kandinsky 1866-1944)

Sans titre, 1910

Wassily Kandinsky

1866-1944)

La corbeille de pain (détail), 1945 Salvador Dalí (1904-1989)

J’ai follement aimé la vie, mes amis, les animaux, la bière, les mots, dormir dans des draps frais, le soleil, les olives, le martini, les grands mystiques chrétiens, la pluie d’été, le sexe de A***.

J’aimerais tellement croire à la transsubstantiation, à la communion des saints, à la prophétie d’Isaïe : « Le loup et l'agneau paîtront ensemble, le lion, comme le bœuf, mangera de la paille, et le serpent aura la poussière pour nourriture. Il ne se fera ni tort ni dommage sur toute ma montagne sainte, dit l'Éternel. »

La transsubstantiation — 19 mai 2010

Suaire de Turin (image obtenue par les ingénieurs de la Nasa en 1978 à partir du Visage du Suaire de Turin)

Suaire de Turin (image obtenue par les ingénieurs de la Nasa en 1978 à partir du Visage du Suaire de Turin)

La corbeille de pain (détail), 1945 Salvador Dalí (1904-1989)

La beauté — 19 mai 2010

Toute ma vie j’ai cherché la beauté. Je l’ai trouvée dans les fleurs, chez Matisse, dans le chant des oiseaux, dans le sourire des enfants et celui des vieillards. Toute ma vie j’ai cherché la joie. Je l’ai trouvée dans l’effort, la fatigue, la satisfaction du devoir accompli, le sommeil. Toute ma vie j’ai confondu la beauté et la joie.

C’est dans l’idée que se trouve la beauté, et son expression, la joie, réside dans l’acte créateur lui-même. Donner forme à la beauté, c’est la mission première du poète, du peintre. Il faut bien que quelqu’un nomme le monde.

Écrire, c’est regarder, « re-garder », garder son regard, en préserver la meilleure part, la part divine, le meilleur de soi. Il y a les gens qui « donnent à voir », les poètes, et les gens qui donnent à réfléchir, les philosophes; les premiers cherchent la beauté, les seconds la vérité. Si les philosophes nous apprennent à mourir, les poètes nous apprennent à vivre.

Rien ne me paraît plus beau, plus noble, plus humain que la joie, cette innocence d’essence divine. Personne ne s’en est plus approché que Bach, Mozart, Matisse, Picasso, Proust, Bobin, François d’Assise, ainsi que tous ceux dont la vie et l’œuvre ne font qu’un, dont la vie est l’œuvre.

Sans titre, 1910, Wassily Kandinsky 1866-1944)

Les Demoiselles d'Avignon, 1907

Pablo Picasso

(1881-1973)

Certains matins, je me lève avec un tel goût de résurrection dans l’âme que, en avalant mon premier café et mes toasts, j’ai l’impression de communier. Or, qu’est-ce que ressusciter sinon se lever? Pour moi, chaque jour, le miracle s’accomplit : je suis là, encore, debout!

Après mes ablutions matinales pour effacer les brûlures du rasoir et rendre à ma peau, sinon son éclat juvénile, du moins une apparence de jeunesse, je souris à mon reflet. Je pense chaque fois à saint François d'Assise recevant les Stigmates!

Pour moi, la résurrection n’est pas un mystère : c’est une certitude. Seulement, le jour où l’on s’en rend compte, c’est un autre visage que le sien qu’on aperçoit dans la glace. Tout comme les vampires, les ressuscités ne reflètent aucune image.

La résurrection — 19 mai 2010

Suaire de Turin (image obtenue par les ingénieurs de la Nasa en 1978 à partir du Visage du Suaire de Turin)

Saint François D'Assise recevant les Stigmates,

v. 1615

Pierre-Paul Rubens

(1577-1640)

Les lesbiennes rouges — 30 mai 2010

Un poète peut bien écrire ce qu’il veut, par exemple, que « les lesbiennes aiment les tondeuses à gazon rouge », que « tous les jumeaux sont gais », que « tous les chihuahuas s’appellent Pinto ou Poncho », que « les gens en chaise berçante ont toujours l’air plus ou moins ridicule, plus ou moins fou ».

Tous les poètes sont menteurs, ou fous. Les poètes voient tout en rouge. Ainsi, les lesbiennes sont rouges, comme les fous et les poètes.

Les fous sont des menteurs.

Les fous sont des lesbiennes rouges et folles.

Les fous sont des poètes rouges.

Les fous finissent toujours par mettre le feu aux cheveux de leur mère, comme le personnage de Marcel, le cousin de l’enfant de la grosse femme, dans « Les Chroniques du Plateau Mont-Royal » de Michel Tremblay.

Un poète peut bien écrire ce qu’il veut, par exemple, que les lesbiennes rouges aiment les tondeuses. On peut être un grand peintre et ne peindre que des tournesols. Un peintre fou peut bien se couper l’oreille, une lesbienne aussi.

Un fou qui se berce frénétiquement, jusqu’au vertige, est comme un matelot névrotique sur un Vaisseau d’or.

Tout à fait d’accord avec Flaubert quand il écrit : « Tous les aveugles jouent de la clarinette. »

Couverture du Dictionnaire  des idées reçues, 1913, Gustave Flaubert (1821-1880)

Dictionnaire  des idées reçues, 1913

Gustave Flaubert

(1821-1880)

Le technicien de Vidéotron — 31 mai 2010

Il s’est présenté à l’heure convenue. La jeune trentaine, bien baraqué, les cheveux en huppe, en coq, le regard doux, une ceinture à la taille ou brinquebalait tout un attirail d’outils et de fils, des bras velus et forts à vous mener tout droit au paradis sans passeport. Un ange ne sourirait pas mieux; le diable en personne ne serait pas plus séduisant! Si j’avais su qu’il aurait l’air de ça, que c’est LUI qu’on m’enverrait, je l’aurais reçu en robe de chambre!

J’ai pensé au film de Claude Fournier : « Deux femmes en or », un navet québécois des années soixante-dix. J’ai revu Gilles Latulippe en livreur de mets chinois, prenant la poudre d’escampette en petite tenue dans les rues de Brossard; j’ai pensé à la chanson thème de Robert Charlevoix : « Deux femmes en or s’ennuient dans leur décor. »

Quand il s’est accroupi devant le téléviseur, je l’aurais culbuté là, sur place, sans préliminaires, sauvagement, à la hussarde, là, sur le tapis, sans vergogne, sans préambule.

Il m’a parlé de son chien, je ne sais plus comment cela s’est glissé dans la conversation, il devait probablement sentir mon malaise, puis il m’a demandé — ô son sourire! — où passait le câble, je lui ai indiqué l’endroit, lui désignant le fil qui mène tout droit à ma chambre. Je l’ai suivi : « Excusez-moi de pénétrer ainsi dans votre chambre », qu’il m’a dit. Heureusement, mon lit était fait.

Je ne sais pas ce qui m’a retenu de le faire basculer sur le lit et de lui rouler une de ces pelles dont il se souviendrait toute sa vie, mais pour ne pas éveiller de soupçons et le mettre dans l’embarras, je lui ai demandé le nom de son chien, « Max , qu’il a répondu, avec un sourire à réjouir toute la Fédération des dentistes du Québec au grand complet, Max, répéta-t-il, un mélange de basset avec du golden. » Je n’arrivais pas à imaginer à quoi pouvait bien ressembler un basset croisé avec un Golden Retriever. « Pas très beau, précisa le bellâtre, mais tellement affectueux! » Décidément, ce type avait tout pour me plaire. C’est curieux cette manie de toujours demander le nom du chien, mais jamais celui du maître! J’enviais le bonheur du chien couché auprès d’un maître aussi doux et attentionné. Je le voyais lui caressant la tête, les oreilles et le ventre et j’étais presque jaloux.

Avant de partir, il m’a serré la main, une poignée franche et ferme, virile à souhait : « S’il y a quoi que ce soit, n’hésitez pas à m’appeler. » Sur le coup, il m’a semblé comprendre toutes les femmes seules de ce monde : jamais je crois n’avoir éprouvé autant de compassion pour elles!

Le pire, me disais-je, en le regardant s’éloigner, c’est que je n’écoute jamais, ou si peu, la télévision. Pour me changer les idées, je me suis tapé « Des kiwis et des hommes » à la télé de Radio-Canada, avec Boucar Diouf et Francis Reddy. J’ai tôt fait de retrouver mes esprits.

Deux femmes en or, 1970, Claude Fournier

Deux femmes en or, 1970

Claude Fournier

Mes canapés commencent à faire des petits. À preuve, cette internaute qui lit régulièrement mes « chroniques » et me confie dans son dernier courriel que depuis que son mari et elle ont découvert « le plaisir de cette écriture spontanée et ludique », c’est tout leur quotidien qui s’en trouve transformé. Le matin, dès le saut du lit, madame prend sa plus belle plume et note ses premières impressions : « Pour moi, c’est devenu une question d’hygiène », précise celle qui dit aimer tout aussi bien Madame de Sévigné, Montaigne que le marquis de Sade. « Quant à mon mari, ajoute-t-elle, il se régale d’avance à l’idée de me lire chaque matin et, tout récemment, il s’est mis lui-même à l’exercice. À notre insu, conclut celle qui signe “Madame de Récamier de Laval”, nous sommes devenus des “canapistes”, si vous voulez bien me prêter le néologisme. »

Le « canapisme » serait-il en train de devenir une tendance, un nouveau courant littéraire, le cinquième genre littéraire? J’en revendique ici, pour la première fois, et fièrement, la paternité :

CANAPISTE [kanapist] n. — 2009 de canapé ¡ Personne qui écrit des canapés. Voir canapisme.

CANAPISME [kanapism] n. masc. — 2009 de canapé ¡ Courant littéraire du début du XXIe siècle caractérisé par une écriture spontanée et ludique, accessible sur le Web, et qui a pour objet l’écriture elle-même; généralement, une image illustre le propos.

N.B. Quant au terme générique « canapé », il a déjà été défini ailleurs. Voir à cet effet le texte intitulé « Canapés » en date du 8 septembre 2009.

Les canapistes — 1er juin 2010

Portrait de Madame Récamier, 1802, François Pascal Simon Girard (1770-1837)

Portrait de Madame Récamier, 1802

François Pascal Simon Girard(1770-1837)

Je n’aime rien tant que la pluie d’été, la bière, l’improvisation. Des trombes d’eau, des litres de bière, des idées à profusion.

Tous les jours, de mai à août, de huit heures à onze heures, je m’assois sur mon balcon et je regarde pousser mes fleurs. Quand je ne sais pas quoi faire de ma peau, je prends un bain.

De toute ma vie, jamais je ne me suis ennuyé. Je ne sais pas ce qu’est l’ennui, je ne sais pas ce que c’est que s’ennuyer. Qu’est-ce qui est le pire : l’ennui ou s’ennuyer? Le nom ou le verbe? La chose ou l’action? Entre le nom et le verbe, toujours préférer le verbe.

S’ennuyer, l’ennui, pour un poète, c’est une vertu cardinale. La beauté est toujours distrayante. Les gens qui s’ennuient sont aveugles. On devrait les plonger, comme on faisait avec les fous à l’époque de Van Gogh, dans des bains d’eau glacée.

Aux gens qui s’ennuient, je dis : « Vous pouvez toujours vous couper une oreille! »; aux gens qui s’ennuient, je dis : « Chercher le mot “averse” au dictionnaire. »

L’ennui — 30 mai 2010

Vase avec quinze tournesols, 1889, Vincent Van Gogh (1853-1890)

Vase avec quinze tournesols, 1889

Vincent Van Gogh

(1853-1890)

La clef — 1er juin 2010

J’ai mis des années à comprendre l’angoisse et le curieux malaise que j’ai toujours éprouvés en face d’une porte close. J’arrive rarement à déverrouiller une porte du premier coup. Dans les hôtels, c’est pire encore : la serrure semble toujours me résister! Mais depuis l’introduction de la carte magnétique qui remplace aujourd’hui les clefs, je respire un peu mieux; je dois quand même m’y prendre à plusieurs reprises.

Je n’aurais jamais pu être concierge. Je ne possède que deux clefs : une pour la maison, l’autre pour le bureau. Deux clefs, deux porte-clefs : dans la poche gauche de mon pantalon, la clef du bureau; dans la droite, celle de la maison. Un cas de psychopathologie : ma sœur a failli mourir étouffée par ma faute en avalant une clef de trois centimètres!

 À l’instar de mon frère, de deux ans mon aîné, qui collectionnait des timbres et qui s’enorgueillissait de connaître le sens du mot « philatéliste », j’avais décidé que je collectionnerais des clefs. J’avais 6 ou 7 ans, un tempérament plutôt effacé, et tout ce qu’entreprenait mon frère m’apparaissait comme marqué par l’empreinte du génie. Si je voulais lui ressembler, je devais donc moi aussi faire preuve d’originalité en me trouvant quelque chose à collectionner.

Une voisine, madame T***, collectionnait les dés à coudre; ma cousine collectionnait les bouteilles « Avon », ma mère, les cendriers — elle qui pourtant n’a jamais fumé une seule cigarette de sa vie.

J’aurais très bien pu commencer à collectionner des porte-clefs, mais mon amie D*** en avait eu l’idée bien avant moi. Il se fit tout à coup comme un déclic dans ma tête : je n’avais qu’à collectionner les clefs!

J’étais loin alors de me douter que ma petite sœur risquerait de mourir étouffée, par ma faute, en avalant l’un des plus beaux spécimens de ma collection, un modèle ancien d’au moins trois centimètres!

Quand j’écris la phrase : « Ma sœur a failli mourir étouffée par ma faute » (en avalant une clef de trois centimètres), je ressens un immense frisson et je crois chaque fois entendre la voix de mon frère me traitant de « maudit fou » : ces allitérations en « f » me donnent la frousse.

Depuis, je n’ai jamais pu me résoudre à écrire le mot « clé » sans « f », comme si la clef fatale qui avait failli emporter ma sœur m’était restée coincée en travers de la gorge.

Couverture du livre: Psycholpathologie de la vie quotidienne, 1901, Sigmund Freud (1856-1939)

Psychopathologie de la vie quotidienne, 1901

Sigmund Freud(1856-1939)

Les citadins qui s’adonnent au jardinage ont parfois de bien curieuses idées. À preuve, ce jardinier pour le moins excentrique qui cultive sur son balcon du gazon en pot!

Il faut le voir tailler ses mini pelouses au ciseau, avec la minutie d’un horloger : les tailleurs de topiaires au jardin de Versailles ne sont pas plus perfectionnistes!

Du haut de mon balcon, au troisième étage, l’effet, quoique saisissant, est plutôt joli : de dizaines de disques de gazon bien fournis, aux reflets bleutés, brillent comme autant de petits soleils verts. On dirait des nénuphars de Mars, ou d’Andromède.

J’ai appris que cet original qui manie si bien le ciseau est un garçon coiffeur.

Les nénuphars de Mars, de Neptune ou d’Andromède — 1er juin 2010

Soleil vert, 1973, Richard Fleishcer

Soleil vert, 1973 Richard Fleischer

L’art du mensonge — 1er juin 2010

« On n’est pas près de voir un chimpanzé raconter sa vie ou écrire À la recherche du temps perdu. »

Trinh Xuan Thuan

 

Tout art est mensonger. Écrire, c’est mentir (aux autres) pour découvrir sa propre vérité, c’est mentir, du mieux que l’on peut. En art comme en littérature, il faut toujours préférer le mensonge à la vérité. « Art » est de la même famille qu’« artifice ».

Le plus grand feu d’artifice de tous les temps en littérature, le plus long mensonge, le plus beau : « À la recherche du temps perdu » de Marcel Proust : éblouissant, aveuglant de vérité!

Couverture du livre: L'infini dans la paume de la main, 2000, Matthieu Ricard et Trinh Xuan Thuan

L'infini dans la paume de la main, 2000

Matthieu Ricard et Trinh Xuan Thuan

J’aime trop les fleurs. « Trop », mon adverbe préféré : je fume trop, je bois trop, j’écris trop, je lis trop. Je ne sais pas pourquoi, mais cette phrase me fait penser à Henri Michaux.

Quoi que je fasse, j’en fais toujours trop. Je me demande ce que je ferais sans les adverbes, si utiles; je crois même que je les préfère aux adjectifs, si utiles aussi, lorsqu’on n’arrive pas à se décider entre telle chose ou telle autre, entre telle qualité ou telle autre, entre telle couleur ou telle autre, telle tonalité, etc. Trop, toujours, aussi.

Mes étudiants ne font pas la différence entre « ainsi » et « aussi »; j’ai beau leur expliquer que l’adverbe « aussi » a le sens de « de plus », alors que l’adverbe « ainsi » (qui peut aussi être une conjonction) introduit une conséquence, ils me regardent avec leurs grands yeux de carpes japonaises, comme si je leur parlais chinois [sic]! Je ne crois pas non plus qu’ils puissent faire la différence entre le chinois et le japonais.

Un jour que je leur parlais du dalaï-lama, je ne sais plus dans quelle circonstance puisque j’enseigne la littérature — mais enseigner la littérature n’est-ce pas sans cesse digresser? —, voilà qu’une étudiante m’interrompt en pleine envolée lyrique pour me dire : « Ah oui, vous voulez dire le petit bonhomme avec un gros ventre et de grandes oreilles? » Trop mal à l’aise pour lui répondre qu’elle confondait le Bouddha avec le dalaï-lama, et tout en essayant de dissimuler mon découragement et mon fou rire, je finis par lui dire qu’elle confondait le chef spirituel des Tibétains avec le petit bonhomme Pillsbury.

Dépité en voyant le peu d’intérêt que suscitait mes propos, je conclus mon exposé en leur disant :

« C’est assez pour aujourd’hui. Pour le prochain cours, vous lirez le chapitre troisième de Candide.

— Vous voulez dire qu’on peut s’en aller, s’enquit un étudiant qui s’absentait une fois sur deux.

— Assez, c’est comme trop, répliquai-je, d’un ton ferme. »

Le problème avec les étudiants d’aujourd’hui, ce n’est pas qu’ils n’écoutent pas, ce n’est pas qu’ils ne s’intéressent à rien, c’est qu’ils ne COMPRENNENT rien.

Trop — 7 juin 2010

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Denis-les-Fleurs — 8 juin 2010

J’écris cette phrase tout en écoutant un merle qui s’égosille de plus belle sur la plus haute branche du pommier : « Sur la table où j’écris, sur la terrasse, la biographie d’André Mathieu de Georges Nicholson. »

Troisième livre en deux jours : après « Ru », de Kim Thuy, « Infrarouge » de Nancy Huston. Répit d’écriture, le temps de refaire mes forces imaginaires.

Et puis cette phrase qui surgit de nulle part : Heureusement que le mot « fleur » rime avec « couleur ». Je souris de ma naïveté. Dans mon exil de 10 ans en banlieue, un petit voisin m’avait baptisé « Denis-les-Fleurs ». Denis-les-Fleurs comme on dit des « belles-de-jour » ou des « gloires du matin ».

« Belle-de-jour » me fait toujours penser à « Belle du Seigneur » de Cohen; « Gloire du matin » me fait penser à André Mathieu. Gloire éphémère. J’ai toujours aimé les fleurs et les gens au destin tragique.

À six ans, sous le regard médusé de mon grand frère, j’arrosais les cailloux dans l’espoir qu’eux aussi puissent se mettre à « pousser » et, qui sait, à fleurir. Thomas Edison, lui, à peu près au même âge, ne couvait-il pas des œufs de cane?

Couverture du livre: Notre-Dame-des-Fleurs, 1944, Jean Genet (1910-1986)

Notre-Dame-des-Fleurs, 1944

Jean Genet

(1910-1986)

Plein soleil sur la Sainte-Catherine, terrasses bondées. En compagnie de J***, nous observons la faune bigarrée du « village » tout en sirotant une bière.

« Je n’ai jamais été aussi bien de ma vie, me lance mon ami. Je le relance aussitôt.

— Encore faudrait-il savoir ce que signifie être bien. Pourrais-tu être un peu plus explicite? Que veux-tu dire au juste par aussi bien

Il réplique, ex abrupto :

— Le fait de ne pas travailler, l’été, le soleil, l’alcool, ta présence, la beauté des hommes qui déferlent sur la rue, tel un tsunami sexuel en ce splendide après-midi de juin, alors que je suis légèrement ivre, et pieds nus…

— … dans l’aube? »

Nous rions, commandons une quatrième bière (une cinquième?)

C’est fou ce que le soleil peut nous en mettre plein la vue, plein la vie : rien de tel pour nous faire croire que la vie est réellement belle. On ne ment jamais mieux qu’en plein soleil!

Le mensonge — 13 juin 2010

Métro Beaudry, Montréal

Métro Beaudry, Montréal

Le thé II — 21 juin 2010

La voisine d’à côté, une Anglaise, prend le thé à quatre heures tous les jours. C’est une vraie Anglaise. C’est curieux cette manie des Anglais : qu’est-ce qu’on fait quand on travaille jusqu’à cinq heures?

De la fenêtre, tous les jours à quatre heures, j’entends siffler sa bouilloire : tiens, quatre heures!

La vieille Anglaise peint aussi, des aquarelles, et elle cultive des orchidées. C’est une vraie Anglaise. Elle a des oignons aux pieds. Quand elle m’aperçoit, elle me sourit timidement, me salue, mais toujours discrètement. Une vraie Anglaise.

Ça fait sept ans que je la côtoie et elle ne m’a jamais adressé la parole une seule fois, mais je suis sûr qu’elle converse des heures durant avec ses phalaenopsis, ses oncidiums et ses cattleyas, qui prennent le frais l’été sur son balcon avant, à l’ombre des grands érables sexagénaires qui bordent la rue Marquette.

Avec A***, parfois, pour rire, nous prenons le thé à quatre heures sur la terrasse arrière, quand je ne travaille pas, quand A*** travaille à la maison. J’ai l’impression d’avoir quatre ans et de jouer à la mère avec mes amis, les talons hauts en moins.

La vieille Anglaise boit toujours son thé seule.

Big Ben by Night By André Lebeau 2009

Big Ben by Night

by André Lebeau

2009

Je retrouve la joie d’écrire après deux semaines de silence. Je pars aujourd’hui pour la Belgique. Je ne sais pas pourquoi je m’obstine à vouloir voyager : les voyages me tuent! Chaque année, je mesure la véracité de ce vieil adage : « Partir, c’est mourir un peu. » Mais ce n’est qu’une petite mort, une mort lente, car je ne m’absente que deux petites semaines.

Pourtant, on dirait que je pars pour toujours. Le pire, c’est avant de partir, juste avant de partir, l’attente, une fois les préparatifs terminés. On se retrouve alors dans une espèce de vide, de « nowhere ». On n’est pas encore parti, mais on est encore « là »; on n’est pas encore « là-bas », mais on n’est plus déjà « ici ». Ce doit être cela savoir qu’on va mourir, et attendre, cette fébrilité d’avant les grandes révélations, les ruptures, les adieux.

Pour me calmer un peu, je lis (relis) André Gide : « Si le grain ne meurt ». Qui aujourd’hui lit Gide? Je relis Gide, pour l’écriture, pour l’entendre penser à voix haute, car je ne crois pas qu’on lise Gide pour autre chose. Gide appartient à cette race d’écrivains qui pensent bien, qui pensent juste. Ou peut-être appartient-il tout simplement à cette race d’écrivains qui écrivent bien parce qu’ils pensent bien. Je l’imagine toujours, en jeune aristocrate, avec son chapeau et sa cape.

Avec ces quelques phrases, j’ai repris goût à l’écriture.

Gide, enfant, souffrait d’une étrange maladie qu’à l’époque aucun médecin n’arrivait à diagnostiquer clairement et dont nombre d’artistes semblent affublés : la nervosité.

Je pars demain pour Bruxelles. Puis ce sera Gand, Anvers, Bruges et Amsterdam. Le prochain canapé pourrait s’intituler : « Retour au bercail ».

La nervosité I — 21 juin 2010

Le Ramier, 2002 (posthume) André Gide (1869-1951)

Le Ramier,

2002 (posthume)

André Gide

(1869-1951)

La nervosité II — 21 juin 2010

Quatre, trois, deux : quatrième cigarette, troisième texte, deuxième bière, le tout en l’espace de trente minutes. Écrire, boire, fumer vont si bien ensemble.

Quiconque s’adonne à l’écriture tente d’abolir le temps . L’écrivain est un tueur de temps, un assassin pacifique.

Écrire est une façon de se venger de la mort. Mais il n’est jamais facile de tuer le temps; de manière générale, c’est plutôt lui qui vient à bout de nous. Comme l’alcool, la cigarette, l’ennui, etc.

Chaque fois qu’on évoque le temps, on est dans Camus, dans Sartre, dans Proust : on entre de plain-pied dans l’absurde, dans l’existentialisme, dans la folie pure.

À quoi pense un enfant qui fait ses premiers pas sous le regard admiratif de son arrière-grand-mère qui ne se déplace plus qu’à l’aide d’une marchette? Que moi, si gauche, j’aie pu réussir un jour à me tenir debout et parvenir à marcher sans trébucher, cela tient du prodige!

La triste condition humaine : plus on est proche de la terre, plus on est loin du ciel. Une vérité de La Palice. Sans la présence de la lune et des étoiles, je ne suis pas sûr que les gens regarderaient si souvent le ciel : à part les poètes, peu de gens s’intéressent aux nuages.

Mais le ciel, il n’est jamais aussi loin que l’on pense.

Crâne avec cigarette allumée, 1885-1886, Vincent Van Gogh (1853-1890)

Crâne avec cigarette allumée, 1885-1886

Vincent
Van Gogh

(1853-1890)

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Métro Beaudry, Montréal

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Zone de Texte: Lisez maintenant mes textes sur mon blogue « Au soleil, je suis toujours dans la lune »
où j’écris, pour le plaisir d’écrire, des phrases avec beaucoup de virgules.