Bandeau Denis PayettePublicité Black LabelDessin du livre Le petit prince avec citation : On ne voit bien qu'avec le coeur. L'essentiel est invisible pour les yeux.








Une page du manuscrit de La robe noire, Andrée Chedid
Illustration d'une table des matières

Denis Payette

« Je suis un peintre qui écrit, mais j’aspire de plus en plus à devenir un poète qui peint. »

Mars désarmé par Vénus, 1824, Jacques-Louis David (1748-1825)

Mars désarmé par Vénus, 1824, Jacques-Louis David (1748-1825)

Hors-d'œuvre

et canapés littéraires

Les patates jaunes — 25 janvier 2010

J’ai fait cuire cet après-midi un rôti de porc que je servirai ce soir accompagné de patates brunes — chez nous on disait des patates jaunes — et d’une compote de pommes maison, un plaisir que je m’offre de moins en moins souvent et qui, chaque fois, me fait sentir coupable.

Pourtant, l’appartement embaume l’oignon et l’ail rôtis, la viande qui grille, les pommes qui mijotent. Je me transporte aussitôt chez ma mère et nous revois tous à table : mon père que ma mère sert toujours en premier parce que c’est comme ça depuis des générations et qu’il faut bien respecter les traditions; mon frère qui s’empiffre comme s’il n’avait pas mangé depuis trois jours; mes deux sœurs qui, après le repas, devront aider ma mère à débarrasser la table et à faire la vaisselle; moi, incapable de me décider à attaquer mon assiette depuis que j’ai vu à la ferme de mon oncle une truie monstrueuse avec un petit cochon rose accroché à chacune de ses mamelles.

Tout le monde semble se régaler sauf moi, chaque bouchée me demande un effort surhumain, j’ai l’impression de commettre un crime chaque fois que j’avale un morceau, je me demande comment je pourrai terminer mon assiette. Avec les patates, c’est moins pire, ça passe un peu mieux : le jaune finit par me faire oublier le rose.

Je ferme les yeux en m’imaginant manger du poulet, j’ai un peu moins de scrupules avec les poules. Je sais pertinemment que je serai privé de dessert si je ne termine pas mon assiette, mais je m’en fous, tant pis, je ferai semblant d’avoir mal au cœur, je dirai à ma mère que je ne digère pas le rôti de porc, que j’ai l’estomac trop fragile, que c’est trop gras, et je prierai toute la semaine pour que dimanche prochain elle ne nous serve pas son excellent rôti de veau, son jambon à l’ananas dans la fesse ou, pire, son rosbif saignant.

Ce soir, quand A*** rentrera, il dira : « T’as fait un rôti de porc avec des patates brunes? Ça sent exactement comme chez ma mère. » Et je le regarderai longuement se régaler, s’empiffrer, se délecter, le sourire aux lèvres, en voyant défiler toute une partie de mon enfance et en imaginant aussi un peu à quoi pouvait bien ressembler la sienne. Puis je lui demanderai : « Chez vous, disiez-vous des patates brunes ou des patates jaunes? »

Et c’est moi, cette fois, qui débarrasserai la table et ferai la vaisselle.

Le boeuf écorché, 1924, Chaïm Soutine (1893-1943)

Le boeuf écorché, 1924

Chaïm Soutine (1893-1943)

La table des matières — 1er février 2010

Je n’entreprends jamais la lecture d’un livre sans parcourir d’abord la table des matières. J’ai l’impression, chaque fois, d’entrer pour la première fois dans la maison de quelqu’un qui m’accueille à bras ouverts : « Voici, le salon, la salle à manger, la salle de bains, la chambre des maîtres. Voulez-vous voir également le sous-sol? »

J’entre toujours dans un livre par la porte de derrière — au cas où j’y découvrirais un joli jardin caché —, de même que je ne me pointe jamais chez un ami sans avoir préalablement annoncé ma visite.

Les livres sont des maisons et la table des matières nous permet de vérifier la solidité des fondations. J’appartiens à ces architectes de la pensée, de plus en plus rares, qui construisent des livres dans lesquels on peut suivre toutes les étapes de la construction, de la patiente et lente élaboration du plan jusqu’à la réalisation finale du projet.

Je donne à lire ici la table des matières de mon prochain recueil de poèmes « Les étranges ondulations du calme » qui paraîtra au printemps. Je vous ouvre toute grande la porte. Entrez, c’est une grande maison de quatre étages, avec un vestibule et d’innombrables pièces percées de nombreuses fenêtres. Vous vous y sentirez à l’aise aussitôt que vous aurez franchi le paillasson. Je vous attendais.

Les étranges ondulations du calme, 2010 (projet de couverture) Denis Payette

Les étranges ondulations du calme, 2010 (projet de couverture)

Denis Payette

Les Îles-de-la-Madeleine, été 1977. J’ai vingt ans et je ne sais toujours pas ce que je vais faire de ma vie. Je ne suis pas certain non plus d’entrer à l’université à l’automne. C’est l’une des périodes les plus troubles de ma vie, les plus noires. J’ai vingt ans et je ne suis pas heureux. Chaque fois que j’entends quelqu’un fredonner « On n’a pas tous les jours vingt ans, ça nous arrive une fois seulement », je frôle l’hystérie, je deviens cynique.

 À l’auberge de jeunesse de Cap-aux-Meules, je fais connaissance avec celui que l’on désigne ici comme « Le Prince des Îles », car personne ne sait exactement comment il s’appelle et lui-même semble l’avoir oublié. C’est un garçon plutôt beau, les cheveux longs, blonds et bouclés, qui va toujours pieds nus, qui parle aux fleurs, sourit aux vaches et embrasse les chevaux. Cela fait deux mois qu’il est arrivé et il se considère lui-même comme l’une des attractions principales des Îles. Quand on lui demande ce qu’il fait dans la vie, il répond : « Pour le moment, je me contente de lire les poèmes de Ronsard et je tente de les mettre en pratique. »

Il plaît aux femmes aussi bien qu’aux hommes et il offre à tous et à toutes la chance de cueillir sa jeunesse, sa beauté, son corps, en échange de quelques joints, de quelques cigarettes, de quelques bières.

À le regarder vivre et se laisser vivre, je me disais que Ronsard aurait pu en faire une nouvelle Cassandre, une nouvelle Marie, une nouvelle Hélène, et lui dédier, comme à elles, tout un recueil. Car après tout, « l’homme est une femme comme les autres ». Oui, je crois bien que le Prince des Îles avait assez de charme et de grâce pour inspirer Ronsard, « le poète des Princes et le Prince des poètes ».

À l’automne de la même année, j’entrais à l’université pour n’en ressortir qu’au bout de huit longues années, oubliant le Prince des Îles, enterrant ma jeunesse.

Le Prince des Îles — 2 févier 2010

Affiche du film "L'homme est une femme comme les autres", 1998, de Jean-Jacques Zilbermann

L'homme est une femme comme les autres, 1998

Jean-Jacques Zilbermann

Cette histoire me vient de Monique L., une voisine qui habitait à deux rues de chez nous. Chaque mercredi, elle venait prendre le thé avec ma mère. Elle avait toujours des histoires incroyables à raconter. Celle de « L’enfant blanc » m’a particulièrement marqué.

L’enfant s’appelait Alice, mais Monique L. ne révéla jamais son nom de famille. S’appelait-elle vraiment Alice? Pour moi, nul doute, la petite ne pouvait porter d’autre nom que celui d’Alice : Alice Supplice.

La petite Alice passa les trois premières années de sa vie dans son parc, toujours vêtue de blanc de la tête aux pieds, sans jouets, sans rien qui pût la divertir, si ce n’est ses propres mains ou les lacets de ses bottines blanches. Elle ne quittait sa prison que lorsqu’il fallait la langer. Et c’est ici que le supplice d’Alice commence véritablement : la mère ne supportait tout simplement pas que sa fille se salisse.

Quand l’enfant fut en âge de manger de la nourriture solide, les choses se compliquèrent. Pour éviter le pire, on décida alors qu’on ne la nourrirait plus qu’à la paille. Après chaque repas, on lui faisait prendre un bain , avant de lui enfiler des vêtements propres, javellisés avec soin par la bonne.

Alice subissait son sort, de jour en jour plus apathique, plus blanche aussi. Le parc, devenu bientôt trop exigu, on enferma la petite dans sa chambre, en veillant toujours à ce qu’elle ne se salisse pas. Parfois, il fallait l’attacher dans son lit, car Alice, qui ne marchait pas, se déplaçait en rampant, et salissant son petit collant blanc. Alors, sa mère entrait dans une colère terrible et on se savait plus, qui de la mère ou de l’enfant criait le plus fort.

À six ans, Alice ne parlait toujours pas et sa mère ne s’en inquiétait guère. Elle s’était beaucoup assagie avec les années et passait le plus clair de son temps recroquevillée dans sa chaise, se mordillant les doigts, les yeux rivés au plafond, l’air hagard. Dans sa robe blanche, ses bas blancs, ses souliers blancs, son bavoir blanc, Alice contemplait les murs blancs de sa chambre, un filet de bave à la commissure des lèvres que la bonne s’empressait aussitôt d’essuyer en maugréant. Même ses lèvres avaient fini par prendre le teint laiteux des murs. Alice se laissait faire en articulant quelques monosyllabes incompréhensibles.

J’ignore ce qu’il advint d’Alice, si elle vécut longtemps. Je sais seulement que, bien des années plus tard, quand Alice eut ses premières règles, c’est sa mère qu’on enferma. Alice souriait pour la première fois en contemplant ses mains couvertes de sang. Le supplice d‘Alice venait de prendre fin.

Alice Supplice — 3 févier 2010

Photo d'Alice Liddell, 1858, par Lewis Carroll (1832-1898)

Photo d'Alice Liddell, 1858,

par Lewis Carroll

(1832-1898)

Tragédie en noir et blanc II — 5 février 2010

L’histoire de Nicole Picard tient en quelques pages, quelques lignes, à peine un chapitre : le temps d’apprendre à compter jusqu’à sept. Le temps d’apprendre par cœur les leçons du Petit Catéchisme.

C’est l’histoire tragique d’une enfant de six ans; c’est l’histoire vraie d’une petite fille qui voulait à tout prix faire sa Première Communion avant de mourir; c’est l’histoire de Nicole Picard, décédée il y a aujourd’hui près de soixante ans, après avoir enduré des souffrances à peine imaginables. C’est l’histoire d’une enfant brûlée vive.

La nouvelle a fait la manchette des journaux : « La jeune Nicole Picard, 6 ans 9 mois, qui avait été affreusement brûlée dans l’après-midi du 24 août, près de la demeure de ses parents, M. et Mme Edgar Picard, de Petite-Rivière, n’a pu survivre et elle est décédée mardi soir à l’hôpital Saint-François d’Assise, où elle était hospitalisée depuis plus de deux mois. »

Nous sommes en 1950, le 24 août. C’est dimanche. Ça pourrait commencer ainsi : « Par un après-midi ensoleillé du mois d’août, Nicole s’approcha trop près du feu. » C’est le début et la fin en même temps. À partir de là, il est déjà trop tard pour elle.

La petite s’approche du brasier, un bout de ficelle à la main. Son père fait brûler des déchets. Sa robe s’embrase aussitôt. Il suffit parfois d’une étincelle. Une robe jaune, en nylon. Des flammes s’échappent des épaules de l’enfant, lui mangent le cou. La petite s’est évanouie.

À l’hôpital, l’enfant restera couchée pendant plus de deux mois. Une infirmière la veillait jour et nuit. À l’enterrement, la mère répétera : « On ne l’entendait jamais se plaindre. Ma fille est morte en odeur de sainteté. Le pire, gémissait-elle, c’est qu’on ne pouvait même pas la serrer dans nos bras. »

On lui administrait des calmants, on lui faisait régulièrement des injections de morphine, mais l’enfant avait trouvé un moyen encore plus efficace pour atténuer ses souffrances, pour calmer ses angoisses, pour faire reculer la mort : elle demanda au Bon Dieu de la laisser vivre assez longtemps pour qu’elle puisse faire sa Première Communion en même temps que les autres filles de son âge.

On chargea une religieuse d’un couvent voisin de lui enseigner le catéchisme. L’infirmière lui faisait répéter sa leçon. Le temps était compté et il fallait faire vite.

La petite ânonne ses prières, apprend par cœur les questions et les réponses du Petit Catéchisme. Par moments, elle s’imagine déjà au Ciel, à la droite du Père. Elle songe à sa belle robe jaune, elle revoit le visage de sa mère, si fière d’elle… Puis l’image s’efface aussitôt, la robe, elle, sa mère. Elle pleure.

L’enfant ne survivra pas à ses blessures. Les brûlures sont trop sévères et les poumons sont attaqués, le cœur faiblit de jour en jour. Le père se renfrogne dans un mutisme qui ne le quitte plus; la mère ne cesse de retourner dans sa tête la scène fatale.

La cérémonie eut lieu à l’hôpital, un dimanche. La chambre était bondée. Il y avait du monde jusque dans les corridors : le personnel hospitalier, de nombreux patients, même des curieux s’étaient massés près de la porte pour assister à la Première Communion de la petite martyre. Nicole reçut le Bon Dieu des mains de l’aumônier de l’hôpital. Toute l’assemblée retenait son souffle. Le moment était solennel. On craignit, un moment, que le jeune prêtre, qui faisait pitié à voir tellement il tremblait, n’échappe l’hostie consacrée.

Le père de Nicole ne relata plus jamais l’événement. Il planta un arbre à l’endroit même où il avait allumé le feu. On raconte que, l’automne venu, l’érable jaunissait toujours avant les autres. On venait de loin pour l’admirer. Et quand l’arbre n’exhibait plus que ses branches nues, quand le vent avait dispersé ses feuilles aux quatre vents, il ramassait celles qui formaient comme une couronne à la base du tronc. Il lui semblait chaque fois remuer des cendres encore chaudes.

Nicole s’amusait avec ses frères et sœurs autour d’un feu que son père avait allumé pour brûler des déchets. C’était dimanche, elle portait sa plus belle robe, une robe jaune, en nylon. Elle était heureuse, insouciante, comme toutes les jeunes filles de son âge. Elle ferait sa Première Communion au printemps. On inviterait tout le monde : les oncles, les tantes, les cousins, les cousines, les grands-parents. Peut-être même que sa mère confectionnerait un gâteau, un gâteau tout blanc, moelleux et léger qui ressemblerait à un nuage. Elle porterait un voile, des gants fins, ses souliers neufs, ceux avec des boucles en argent. Son père prendrait des photos. On servirait des liqueurs douces aux enfants: de l’Orange Crush, du Cream Soda, du Kik-Cola. Toutes sortes d’idées folles lui trottaient dans la tête. Elle se sentait légère.

« Ce sera le plus beau jour de ma vie », se dit-elle, en agitant un bout de ficelle au-dessus du feu.

Couverture du livre Le Petit Catéchisme du Diocèse de Québec, version approuvée de 1847

Le Petit Catéchisme du Diocèse de Québec, version approuvée de 1847

Réjean — 2 février 2010

Par un beau matin d’octobre, Réjean s’est levé pour la dernière fois. Vendredi 16 octobre 2009. Qui aurait pu le savoir? C’est toujours comme ça avec la mort : ça commence toujours par la fin, par une préposition, par un petit malaise, par rien du tout, une date, un jour comme un autre : « Et puis, un jour, Réjean ne s’est plus levé. »

Ce matin-là, Réjean met un certain temps avant de comprendre qu’il est mort. Combien de temps restera-t-il étendu sur le plancher froid de la salle de bains avant que sa femme réalise qu’il s’est levé ce matin-là pour la dernière fois?

Au début, il ne réalise pas. Il tente de se relever à trois reprises, mais aucun de ses muscles ne semble vouloir lui obéir. C’est seulement à partir du moment où il voit son propre corps étendu sur le plancher de céramique qu’il comprend. Et il se surprend à sourire. En fait, il n’est pas certain. S’agit-il vraiment d’un sourire? L’état de légèreté dans lequel il se trouve lui rappelle cette sensation agréable, cette chaleur à peine perceptible qui colore les joues.

Il aurait tellement aimé embrasser sa femme une dernière fois. C’est sa dernière pensée terrestre. C’est à peine s’il peut entrevoir ses larmes, tant la lumière autour de lui est aveuglante.

Vanité ou Allégorie de la vie humaine, première moitié du XVIIe siècle, Philippe Champaigne, (1602-1674)

Vanité ou Allégorie de la vie humaine, première moitié du XVIIe siècle

Philippe Champaigne, (1602-1674)

La saignée, 1632, Abraham Bosse (1604-1676)

Quand j’écris, j’ai toujours froid. Je pense chaque fois à Molière, transi dans sa mansarde humide, phtisique, toussotant, corrigeant la dernière scène du « Malade imaginaire », les pieds gelés, écrivant avec des mitaines.

Écrire me glace le sang; au bout d’une heure ou deux, j’en viens même à oublier les propres battements de mon cœur. Écrire mobilise toutes les fonctions motrices : on ne s’entend plus respirer, on n’entend plus rien, c’est terrible. C’est une lutte acharnée contre le temps. Écrire est tout le contraire de méditer.

Écrire — surtout à l’encre —, c’est faire taire le flux sanguin pour se concentrer sur le flux de l’encre, ce sang noir, ou bleu, qui entre en compétition avec l’autre, le rouge. Écrire, c’est répandre son sang, un sang noir, ou bleu; écrire relève de la saignée telle qu’on la pratiquait à l’époque de Molière.

Seuls ceux qui écrivent peuvent comprendre à quel point ce que je dis est vrai : écrire, c’est aller au bout de son sang.

Molière — 10 févier 2010

La saignée (détail), 1632, Abraham Bosse(1604-1676)

La saignée (détail), 1632

Abraham Bosse(1604-1676)

La saignée, 1632, Abraham Bosse (1604-1676)

Les dents vertes — 10 février 2010

La première fille que j’ai embrassée avait les dents vertes. Je ne m’en suis aperçu qu’après coup. J’ai oublié son prénom, je ne me souviens que de son nom de famille qui commençait par « S ». Chez les « S*** », tous les enfants avaient les dents vertes: ils mangeaient trop de pommes de terre; cela expliquerait, paraît-il, la couleur de leurs dents.

Avec le recul, je comprends aujourd’hui que je ne me suis jamais remis de ce premier baiser. Et chaque fois que je tombe sur le tableau de Matisse : « Portrait de Madame Matisse, dit La Raie verte », je repense à ce premier baiser.

« La première fille que j’ai embrassée avait les dents vertes » est, une fois de plus, le genre de phrase qu’on chercherait en vain dans une grammaire.

Portrait de Madame Matisse, dit La Raie verte, 1905, Henri Matisse (1869-1954)

Portrait de Madame Matisse, dit La Raie verte, 1905

Henri Matisse (1869-1954)

La découverte de l’alphabet fut pour moi une véritable révélation. Avant même que je sache écrire, j’étais fasciné par les mots. Je me demandais alors d’où venaient les lettres, où elles se cachaient, ce qu’elles faisaient avant qu’on les retrouve dans les livres, pourquoi il y en avait des grosses et des petites. Existait-il un endroit où l’on pouvait se procurer des mots, un magasin spécialisé, par exemple?

Pendant longtemps, j’ai cru que les mots flottaient quelque part dans l’espace et que le seul moyen de les faire apparaître était une formule magique qu’on n’apprenait qu’à l’école. J’avais hâte de savoir écrire, car je pourrais enfin faire apparaître toutes les choses que je voulais, simplement en mélangeant des voyelles et des consonnes.

Je ne me suis jamais tout à fait remis de cette découverte et j’ai passé les dix premières années de ma vie dans ma tête, dans la lune, en pensant à tous ces mots que je ne connaissais pas encore et qui n’attendaient qu’un signe de moi pour pouvoir enfin exister. C’est en épelant les mots que j’ai appris à les aimer.

Je crois que l’on naît poète. Et qu’est-ce qu’un poète sinon quelqu’un qui sent l’appel des mots?

L’appel des mots — 11 févier 2010

Couverture du livre Le plaisir des mots, dictionnaire poétique illustré, 1983, Georges Jean

Le plaisir des mots, dictionnaire poétique illustré, 1983

Georges Jean

Elvis, le chocolat et moi — 12 février 2010

Ma mère me raconte que vers l’âge de deux ou trois ans j’ai grandement impressionné ma grand-mère paternelle en tentant d’imiter les déhanchements d’Elvis  qui se trémoussait devant une foule hystérique à la télé.

J’ignore si après mon imitation ma grand-mère s’est ravisée au sujet d’Elvis qui scandalisait bien des gens à l’époque, mais cela a certainement dû lui plaire puisqu’à partir de ce jour je suis devenu le préféré de ses petits-enfants. J’avais réussi à toucher le cœur de cette femme autoritaire, de cette grand-mère aux principes rigides, car je l’avais fait rire! Cet amour exclusif dont j’étais l’objet ne fit qu’augmenter avec les années, au même rythme que la popularité d’Elvis.

J’ai longtemps pensé que si j’étais le seul de ses petits-enfants à qui elle offrait, à Pâques, une énorme poule en chocolat, c’était parce que j’étais un garçon gentil, poli, docile, propre et réservé; bref, tout le contraire de mon frère et de la plupart de mes nombreux cousins, autrement dit, JE N’ÉTAIS PAS UN GARÇON COMME LES AUTRES.

Je crois comprendre aujourd’hui — et aujourd’hui seulement — que c’est parce que je l’avais fait rire que ma grand-mère m’aimait tant, à cause d’Elvis, plus précisément.

S’il fallait écrire une morale à cette histoire, j’emprunterais à Molière cette réplique de Dorante dans La Critique de l’École des femmes : « C’est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens. »

Elvis Presley, 1957

Elvis Presley,

1957

J’aime beaucoup Amélie Nothomb, c’est de loin mon écrivain préféré. Tout, chez elle, me fascine : son œuvre, autant que sa personnalité. Amélie Nothomb est une fille sympathique; ceux qui disent le contraire sont jaloux. De son succès. De son génie.

Amélie Nothomb publie, bon an mal an, un livre. Je dis intentionnellement un « livre », car la prolifique Belge n’écrit pas à proprement parler de « romans » : elle transcende le genre. Avec la publication de son premier roman « Hygiène de l’assassin » en 1992, la littérature est entrée dans le XXIe siècle.

Alors que la plupart des écrivains à succès se contentent d’écrire des romans, Amélie écrit des livres; or, qu’est-ce qu’un livre d’Amélie Nothomb sinon un ouvrage si finement ciselé, si déroutant, qu’il résiste à tout classement? Tandis que les écrivains font des romans, Amélie écrit. Des livres. Beaucoup de livres

Si le Petit chaperon rouge avait écrit, si Alice au pays des merveilles avait écrit, elles auraient fait du Amélie Nothomb. Toutes les petites filles intelligentes rêvent d’avoir comme grande sœur Amélie.

Il serait plus juste d’écrire : Amélie Nothomb écrit des « nothomb », néologisme pour « roman ».

Si Amélie Nothomb avait vécu à l’époque du Petit Chaperon rouge, c’est elle qui aurait mangé le loup.

Divine Amélie — 14 févier 2010

Couverture du livre Le voyage d'hiver, 2009, Amélie Nothomb

Le voyage d'hiver, 2009

Amélie Nothomb

Ma vache idéale — 14 février 2010

De tous les animaux qui peuplent la terre et nourrissent mon imaginaire, c’est à la vache que va ma préférence. Pas étonnant qu’on la vénère en Inde!

C’est à la fois son attitude placide, son air hagard, son pelage noir et blanc — j’ai une prédilection pour la vache holstein —, mais surtout pour son lait que je la préfère à tous les autres animaux.

Ma vache idéale s’appellerait Bonjour Tristesse, Orange bleue, Miss Marple, ou plus simplement Olympia, Cléopâtre ou Césarée. Je lui conterais fleurette du matin au soir, je lui écrirais des poèmes, je m’efforcerais de lui rendre la vie agréable et je la couronnerais de fleurs chaque printemps. Sa litière serait toujours propre et elle meuglerait de joie chaque fois qu’elle m’apercevrait.

Je la mènerais au pré tous les matins et la ramènerais tous les soirs à l’étable. Je lui donnerais mon affection, elle me donnerait son lait. Ce serait, en quelque sorte, un amour réciproque.

Il y a dans le lait de la vache tellement d’amour, tellement d’abnégation, que je ne puis que souscrire moi aussi à l’idée de sa sacralisation.

Publicité La vache qui rit

La vache qui rit, depuis 1921

L’art de la rature — 16 févier 2010

Détail d’une page du manuscrit de La robe noire, Andrée Chedid

Détail d’une page du manuscrit de « La robe noire »,

1996,

Andrée Chedid

Une page du manuscrit de « La robe noire », 1996, Andrée Chedid

Rien — 17 février 2010

« J’ai appris que le bonheur c’est de savoir
que le bonheur n’existe pas

René Fallet (1927-1983)

 

« Vous n’êtes rien », écrit Krishnamurti. « Rien », ce mot me terrifie : il me donne le vertige. N’être rien, pas même quelque chose, pas même le silence, rien, c’est la peur, l’angoisse, la panique : rien, nothing, niet, nada, dans toutes les langues, la même absence, le même vide.

« Qu’est-ce que tu fais? — Rien. »

« Qu’est-ce que tu dis? — Rien. »

« Qu’est-ce que tu attends? — Rien »

Il y a toujours un mensonge derrière le mot « rien », une feinte, un déni.

« Qu’est-ce que tu fais? — Je ne fais pas quelque chose. »

« Qu’est-ce que tu dis? — Je ne dis pas quelque chose. »

« Qu’est-ce que tu attends? — Je n’attends pas quelque chose. »

Nous ne sommes rien, c’est-à-dire que nous ne sommes pas quelque chose; entre « rien » et « quelque chose », le même fossé, le même abîme.

Mais s’il me fallait choisir, j’aimerais encore mieux n’être rien que n’être pas quelque chose, car n’être rien, c’est être conscient que je ne suis pas quelque chose.

Le bonheur, nous dit-on, est fait de petits riens; et ne plus rien attendre, c’est justement cela le bonheur.

« Je ne souhaite pas d'autre repos que celui du sommeil de la mort. J'ai peur que tout désir, toute énergie que je n'aurais pas satisfaits durant ma vie, pour leur survie ne me tourmentent. J'espère, après avoir exprimé sur cette terre tout ce qui attendait en moi, satisfait, mourir complètement désespéré. »

André Gide

 

Prendre pleinement conscience que nous ne sommes rien nous amène à vouloir vivre intensément chaque minute de notre existence : « Je sens en moi l’impérieuse obligation d’être heureux », notait Gide dans ses « Nouvelles Nourritures ». Or, il n’y a rien à faire pour être heureux : il suffit d’être présent au monde. « Je suis », plutôt que « j’ai »; « tu es », plutôt que « tu as »; « il est » plutôt que « il a ». Être heureux, c’est être. En prendre pleinement conscience, c’est vivre heureux. Dès l’instant où je réalise pleinement que je suis vivant, je suis heureux.

En ce qui me concerne, seules l’écriture et la méditation me permettent de sentir que j’existe réellement, que je suis bel et bien vivant, donc heureux; dans un cas comme dans l’autre, j’ai besoin de m’abstraire, d’oublier celui que je crois être pour que celui qui est puisse s’épanouir et prendre son envol.

Cet arrêt momentané du temps, que j’appelle le bonheur, n’est rien de moins qu’une ascension, au sens religieux du terme.

Nous sommes vraiment faits pour le bleu du ciel.

Le bleu du ciel (suite de Rien) — 17 févier 2010

Couverture du livre  Les Nourritures terrestres, 1897, André Gide (1869-1951)

Les Nourritures terrestres, 1897

André Gide
(1869-1951)

Les cheveux — 19 février 2010

« On n’est pas près de voir un chimpanzé raconter sa vie
ou écrire À la recherche du temps perdu
. »

Trinh Xuan Thuan

 

On s’est longtemps posé la question : qu’est-ce qui distingue réellement l’homme de l’animal? La réponse varie selon que l’on est anthropologue, philosophe, sociologue ou poète. Par la main et la fabrication d’outils soutiennent les premiers; par le rire postulent les seconds; par l’art et par l’écriture concluent les autres. Mais les coiffeurs (qui sont aussi de fins psychologues) vous diront que c’est par leurs cheveux que les hommes (la femme, peut-être encore davantage) se distinguent de la brute.

Véritable obsession de l’humanité, les cheveux (les coiffeurs, eux, disent toujours LE cheveu, j’ignore pourquoi), encore plus que le vêtement, définissent l’homme. Il n’est que de remonter le temps pour s’en convaincre : longs, courts, rasés, bouclés, raides, naturels, artificiels, colorés, décolorés, rares ou abondants, ils défraient la chronique depuis que la femme de Cro-Magnon, apercevant son reflet dans un étang, s’est rendu compte qu’elle ressemblait davantage à un mammouth qu’à un homo sapiens. Révélation : la coiffure était née!

Les Précieux et les Précieuses du XVIIe se sont trompés : ce n’est pas : « les yeux sont le miroir de l’âme » qu’il fallait dire, mais bien : « les cheveux sont le miroir de l’homme » (de la femme, peut-être encore davantage).

Quand la première femme, d’un geste délibéré, usant de ses doigts comme d’un peigne pour démêler sa tignasse hirsute, découvrit son visage à celui qui la pourchassait comme une bête, sans même s’apercevoir qu’elle avait des yeux magnifiquement bleus, il y eut soudain comme un grand silence entre eux. C’est ainsi que je me suis toujours imaginé le premier baiser : on embrasse surtout les yeux de l’autre quand on embrasse ses lèvres.

Finalement, les Précieux et les Précieuses avaient peut-être raison.

Couverture du livre L'infini dans la paume de la main, 2002, Mathieu Ricard et Trinh Xuan Thuan

L'infini dans la paume de la main, 2002

Mathieu Ricard et Trinh Xuan Thuan

Le « Guide alimentaire canadien » nous recommande de manger mieux pour vivre en santé et plus longtemps. Personnellement, je ne connais personne qui mange en une seule journée : sept portions de fruits et de légumes, six à sept portions de produits céréaliers, deux portions de lait (et substituts), deux portions de viandes (et substituts), deux à trois cuillères à soupe d’huile ou d’autres matières grasses insaturées.

Si je pouvais m’adresser directement aux auteurs de ce guide, je leur demanderais : Est-ce que la bière peut remplacer les céréales? A-t-on droit à plus d’un verre de vin le jour de sa fête? À quand un guide alimentaire exclusivement québécois, adapté à nos goûts et à notre climat?

Le guide alimentaire canadien est l’un des livres les plus ennuyants qui soient.

Le sel, le sucre, l’alcool, la cigarette sont mauvais pour la santé, tout le monde le sait; le stress aussi est dommageable; l’ennui, le mal de vivre, la dépression font encore plus de ravages. Mais vivre — et j’entends ici vivre pleinement, vivre consciencieusement, voire dangereusement si tel est notre choix —, c’est accepter d’être mortel. Épicure lui-même ne devait pas penser autrement.

À l’instar de Voltaire, qui est mort à l’âge vénérable de 84 ans, « j’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé. » Je bois et je fume quand cela me chante. Et j’assume.

Fumer — 20 févier 2010

Couverture du Guide alimentaire canadien

Guide alimentaire canadien

Les yeux — 22 février 2010

Ce qui m’intéresse le plus dans la vie, c’est ce qui n’existe pas, ce qu’on ne voit pas, ce qui se dérobe à notre regard, c’est-à-dire, tout ce que la poésie me permet d’entrevoir afin que je puisse nommer le monde, lui donner une voix : la lumière aveuglante du soleil un après-midi de juillet, l’incandescence des premières tulipes au printemps, les trilles d’un rouge-gorge à l’aube, ce matou épuisé rentrant chez lui après trois nuits d’amours torrides, cette vieille femme qui fume sur son balcon en buvant du porto; en un mot, tout ce qui n’est pas essentiel, et que Saint-Exupéry appelait si justement « l’invisible ».

Ce qui m’intéresse le plus dans la vie, ce sont les yeux des gens : ceux des vieillards, ceux des amoureux, ceux des enfants et ceux des animaux.

Il y a dans les yeux des vieillards, des amoureux, des enfants et des animaux la même tendresse, la même intensité lumineuse, la même timidité, la même vérité; de la candeur, de la joie, mais aussi de la crainte, de la peur, et de l’amour, beaucoup d’amour.

Il y a dans les yeux des vieillards et des amoureux quelque chose qui ne veut pas mourir; il y a dans les yeux des enfants et des animaux quelque chose qui veut vivre.

Il y a dans les yeux des vieillards des amoureux fous; il y a dans les yeux des amoureux des enfants fous; il y a dans les yeux des enfants des animaux fous.

Et dans les yeux des animaux, il y a les yeux des vieillards, des amoureux, des enfants et des fous.

Le Petit Prince, 1943

Antoine
de Saint-Exupéry

(1900-1944)

Couverture du livre Le Petit Prince, 1943, Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944)

Un internaute me demande dans quel genre classer mes canapés; un autre s’interroge sur la valeur littéraire de tels écrits; un troisième met en doute la véracité et le caractère spontané et improvisé de mes propos.

Au premier, je répondrai que mes canapés n’appartiennent à aucun genre recensé jusqu’à ce jour et je le renvoie à la définition que j’ai déjà donnée en date du 8 septembre 2009 et que je reproduis ici :

CANAPÉ : court texte improvisé diffusé sur le web qui relate un fait, un geste, un souvenir, dans le seul but de divertir, de plaire ou de toucher; le canapé s’accompagne généralement d’une image, d’une photo ou d’une peinture illustrant le propos. Écrire des canapés. Lire des canapés. Illustrer des canapés.

J’ajouterais, pour plus de précision, que le canapé n’est ni tout à fait une nouvelle, ni tout à fait un poème, ni tout à fait œuvre de fiction, ni tout à fait journal intime, ni confession, ni quoi que ce soit d’autre, mais une fusion parfaite de tous ces genres; c’est une écriture hybride, une saisie de l’instant écrite à chaud, un pur texte, dans le sens durassien du terme.

Quant à la valeur littéraire de tels écrits, je laisse à d’autres le soin d’en juger. Bien qu’ils soient diffusés sur le Net, je ne les considère pas comme des œuvres achevées. Ce sont, littéralement, des canapés, de petites bouchées, des hors-d’œuvre littéraires.

Pour ce qui est de la véracité de mes propos, je n’ai de comptes à rendre à personne; je ne cherche pas, par le biais de l’écriture, à faire jaillir les lumières de la vérité : je ne suis pas philosophe, mais poète : la morale et les questions éthiques ne m’intéressent pas. Enfin, je prie le lecteur de bien vouloir me croire lorsque je dis que j’écris sous le coup de l’impulsion : je n’ai jamais procédé autrement. Personne ne m’a jamais forcé à écrire. Pas même moi.

En terminant, je profite de l’occasion qui m’est offerte pour saluer et remercier tous ceux et toutes celles qui me lisent assidûment ou qui m’écrivent : c’est à vous que je pense quand j’écris.

Amitiés,

 

                                                                 Denis Payette

Courriels — 23 févier 2010

Photo d'un canapé en peau de vache








Zone de texte vide

Un jeu surréaliste — 25 février 2010

Je propose un jeu auquel s’adonnaient les surréalistes dans les années vingt : il s’agit d’imaginer LE LENDEMAIN DU JOUR DE NOTRE MORT. Je tente ici l’expérience pour la première fois.

À supposer que je meure un samedi, mon jour préféré, nous sommes donc dimanche. Il fait beau. C’est l’été, début juin, le temps de l’année que je préfère : les lilas sont en fleurs.

Première image : mon entourage immédiat, mes amis, mes proches, continuent à vaquer à leurs occupations coutumières, comme si ma disparition, trop récente, n’avait pas encore franchi le seuil de leur conscience. Ils doivent tous se dire ou penser à peu près la même chose : les dimanches sont toujours un peu tristes, quoi que l’on fasse, même quand il fait soleil.

Ma sœur prend son café sur la terrasse. Mon frère a ouvert la télé. Mon amie L*** a allumé des lampions. Mes petites-nièces voudraient bien que leur père les emmène au cinéma, mais leur mère leur a dit qu’il faisait trop beau aujourd’hui et qu’il valait mieux profiter du soleil. Mon ami J*** se demande ce qu’il fera de sa journée, et même s’il est un peu tôt pour commencer à boire, il se sert un verre de vin.

Deuxième image : je me demande jusqu’à quel point ma mort les touche. Réalisent-ils qu’ils ne me reverront jamais? Pourquoi ne pleurent-ils pas?

Dernière image : A***, qui s’est levé très tôt, est allé cueillir des lilas au jardin. Un merle s’est enfui à son approche. A*** a cru y voir un signe et il a levé les yeux au ciel. Le téléphone a sonné, une première fois, il n’a pas répondu; puis une deuxième fois, puis une troisième. Il n’a pas répondu. Un peu plus tard, J*** s’est pointé avec une brassée de lilas blancs et mauves. Puis, d’un commun accord, ils ont décidé qu’ils iraient au cinéma voir un film triste, pour pleurer dans le noir.

Rien de moins surréaliste que la mort.

Allégorie de la mort, gravure de la fin du XIXe siècle

Allégorie de la mort, gravure de la fin du XIXe siècle

Deux phrases, griffonnées à la hâte, l’une hier, l’autre ce matin, n’attendent qu’un signe de ma part pour prendre leur envol : l’une sur la table du salon, l’autre sur ma table de chevet.

La première, à l’encre noire : « J’écris pour les petits-enfants que je n’aurai jamais. » La seconde, à l’encre bleue : « Il faut bien que les oiseaux se posent quelque part. »

La phrase à l’encre noire a quelque chose de solennel, de tragique même; c’est l’espoir dans le désespoir, celui d’un cynique désabusé.

La phrase à l’encre bleue est beaucoup plus sage, sobre; c’est le renoncement à toute forme d’espoir, l’abdication complète et définitive.

La phrase noire est romantique; la phrase bleue est classique.

La noire est un constat désespéré, un cri dans le vide; on est ici au commencement de quelque chose (« j’écris »). C’est une phrase belle.

La bleue est un impératif, elle marque une trêve; on se situe ici à la fin de quelque chose (« il faut bien »). C’est une phrase vraie.

« J’écris pour les petits-enfants que je n’aurai jamais » pourrait servir d’incipit à une autobiographie.

« Il faut bien que les oiseaux se posent quelque part » ferait une jolie épitaphe.

Deux phrases — 25 févier 2010

Yin et Yang

Je me demande pourquoi écrire est si complexe compliqué.

Si je donnais à lire mes brouillons à mes lecteurs, les gens comprendraient à quel point, pour moi, écrire est exigeant. Pas une phrase qui ne me donne entière satisfaction; pas un mot qui ne suscite en mon esprit un doute : écrire est un supplice toujours un risque.

Étymologiquement, le mot « littérature », du latin litteratura, signifie : façon de tracer des lettres; il semble que l’on confond confonde ici « littérature » et « écriture ». Écrire est relativement facile; quant à faire de la littérature, c’est une tout autre histoire. Tous ceux qui s’adonnent à l’écriture ne font pas nécessairement de la littérature.

Faire de la littérature, c’est donner à lire un texte dont on est à peu près satisfait; le publier, c’est le rendre public, c’est le soumettre accepter de se soumettre à des censeurs la censure. Écrire, c’est toujours plus ou moins attendre la reconnaissance. Il est faux de prétendre que l’on écrit pour soi; l’écriture est toujours destinée à quelqu’un, le journal personnel aussi bien que la liste d’épicerie. Écrire tue est toujours en quelque sorte une lutte sans merci avec soi-même : on ne sait jamais qui en sortira vainqueur. Oui, La littérature est bel et bien un art martial.

Impossible d’écrire sans bavures, sans biffer, sans rayer, sans raturer. Et si c’était cela la littérature, l’art de la rature? J’aimerais tellement pouvoir me contenter de tracer des lettres.

Le tombeau des lutteurs, 1960, René Magritte (1898-1967)

Personne n’a mieux dit les roses que Ronsard : blanches ou roses, à peine écloses ou trop ouvertes, à peine offertes déjà fanées.

De toutes les fleurs, il semble que la rose soit la plus solitaire, la plus triste. Son parfum trop capiteux, trop lourd, me rend mélancolique.

À l’exhibitionnisme éhonté des roses, je préfère l’exubérance folle des pivoines, ces drôles de ballerines au tutu démesuré qui tiennent à peine sur leurs jambes et qui s’évanouissent à la première ondée.

Les roses sont des divas capricieuses, tout le contraire des lilas, si humbles et si généreux.

Les roses tiennent à la fois du règne végétal et du règne animal : à moitié fleur, à moitié fauve.

Les roses II — 30 janvier 2010

Pierre de Ronsard (1524-1585)

Pierre de Ronsard

(1524-1585)

Le tombeau des lutteurs, 1960, René Magritte (1898-1967)

Dans le métro — 1er mars 2010

Dans le métro, j’éclate de rire, comme ça, pour rien — j’écris cette phrase en même temps que je décris l’événement.

Ça y est, ça me reprend — je ris tellement cette fois que je peine à écrire ce qui suit.

Finalement, je parviens à retrouver mon calme, mais j’ai oublié pourquoi je riais. Qu’importe, de toute façon, personne ne fait jamais attention à personne dans le métro. Je pourrais me mettre à chanter à tue-tête, me lever précipitamment et danser du baladi que personne ne broncherait.

Je ne me souviens plus de ce que j’étais sur le point d’écrire avant que je ne me mette à rire pour rien.

Dans le métro, les gens qui sourient ont toujours l’air suspects — voilà, j’ai retrouvé ce dont je voulais parler il y a un instant : de Teilhard de Chardin.

« Il faudrait pouvoir toujours sourire. » Comme le Dalaï-lama. Comme sœur Emmanuelle. Voilà.

Une année avec le Dalaï-lama, 2001

Couverture du livre Une année avec le Dalaï-lama, 2001

Une année avec sœur Emmanuelle,

2008

(1908-2008)

Couverture du livre Une année avec sœur Emmanuelle, 2008

Au Complexe Desjardins, je viens saluer mon ami Francoeur qui anime une émission de radio sur la Grande Place. On s’embrasse. Il me parle de mon dernier recueil, « Les Animaux tristes », qu’il relit à l’occasion. Lucien me considère à la fois comme un ami et comme un poète. J’ai toujours apprécié.

Lucien a plus d’un livre dans son sac, je le lui dis toujours et ça le fait rire. Il m’écrit de longs courriels-fleuves aux eaux profondes, noires, des courriels « Amazones mentales » en 3D, des bonbons psychédéliques électroniques roses qui brillent comme des diamants noirs. J’ai lu tous ses recueils.

Je lui dis qu’il fait bien d’ouvrir mes livres de temps à autre, ne serait-ce que pour vérifier si les mots sont toujours à leur place, car on ne sait jamais avec la poésie, elle nous joue parfois de sales tours : les mots changent de place à notre insu, se mettent à sauter d’une page à l’autre, on ne peut pas imaginer tout ce qu’un mot est prêt à faire pour retrouver sa liberté.

J’ai traîné la photo de Lucien dans la poche arrière de mon pantalon pendant toute la durée de mes études universitaires. J’ai acheté tous ses disques.

Si je lui écrivais un hommage, je l’intitulerais : « Suite pour Francoeur, Chateaubriand, Madame Bovary, Grace Kelly, Montaigne et moi ». C’est dire à quel point je le connais.

Francoeur, c’est Ronsard avec une overdose de roses.

Francoeur et moi — 5 mars 2010

Photo de la pochette de disque: Aut'chose, Une nuit comme une autre, 1976

Aut'chose,

Une nuit comme une autre, 1976

« Le Bel Âge » — 5 mars 2010

À Madame Lucie Desaulniers
Rédactrice en chef Bel Âge magazine

Madame,

J’ai su par l’entremise de mon ami A*** — que vous n’aurez aucune peine à identifier — qu’il vous arrivait de vous laisser tenter par l’un ou l’autre des canapés que je publie régulièrement sur mon site web, que vous en appréciiez la teneur, la douceur, le mordant. J’ai concocté celui-ci spécialement pour vous. Je me sens particulièrement inspiré au printemps.

Je l’ai intitulé simplement « Le Bel Âge ». Acceptez-le comme vous accepteriez un bouquet de roses. Il y a longtemps que je rêvais d’écrire à une inconnue. Chose faite, merci.

Le bel âge, vous dirais-je humblement, est celui que la sagesse seule peut reconnaître, celui qui nous permet de prendre enfin conscience que l’on a l’âge que l’on a toujours eu, car le plus bel âge est toujours celui que l’on a.

Salutations et amitiés.

 

 

D. Payette

Le Bel Âge,

Mars 2010

Couverture du magazine Le Bel Âge, Mars 2010



Zone de Texte: .

Plus j’écris, moins je sais qui je suis. Plus j’écris, plus je sais ce que je veux : je veux écrire encore plus.

Je ne cherche pas à me définir par l’écriture. Je n’écris pas pour critiquer le monde, encore moins pour chercher à le comprendre. En fait, je note davantage que je n’écris. Je suis un scripteur (celui qui écrit), un « noteur »  bien plus qu’un auteur.

Quand j’écris, je rêve que j’écris — c’est une impression, c’est-à-dire que je me vois toujours en train d’écrire, de même que je me vois en train d’écrire ce que j’écris.

Quand j’écris et que la plume glisse allègrement sur le papier en un courant ininterrompu — ce qui est plutôt rare dans mon cas —, je pense à Hemingway; quand, au contraire, je bute sur chaque mot, c’est à Baudelaire que je songe — d’ailleurs, n’est-il pas plus juste de dire « songer à Baudelaire » plutôt que « penser à Baudelaire »?

Voilà plus d’une heure que je suis dans ce café du centre-ville à noircir du papier et à me faire un sang d’encre.

J’écris simultanément trois textes : celui-ci (qui n’a toujours pas de titre), « Le Bel Âge » dont je viens tout juste d’achever la conclusion et un autre intitulé provisoirement « Francoeur ».

Tiens, je viens de trouver le titre de ce canapé : « Les noteurs ». Hemingway, Balzac, Melville et Proust sont des noteurs (O ouvert), des noteurs de génie; Baudelaire, Mallarmé et Bobin sont des auteurs (O fermé), des auteurs de génie. Je crois finalement que ce canapé portera le titre suivant : « O ouvert et O fermé », plus accrocheur.

Que de détours pour dire que plus j’écris moins je sais qui je suis! Écrire nous ramène toujours à notre point d’origine. Ce doit être terrible d’apposer le point final à une œuvre comme « Moby Dick » ou « À la recherche du temps perdu ». Qu'est-ce qu’on fait après?

Mais l’on peut tout aussi bien se contenter d’avoir écrit « Les Fleurs du mal », un seul sonnet de Mallarmé ou une seule phrase, n’importe laquelle, de Christian Bobin.

Une écriture à froid. Je note l’expression.

Finalement, j’intitulerai ce canapé « Histoire d’O ».

« Histoire d’O » — 5 mars 2010

Couverture du livre Histoire d'O, 1954, Pauline Réage (Anne Desclos — 1907-1998)

Histoire d'O, 1954,

Pauline Réage (Anne Desclos — 1907-1998)

« Le Malade imaginaire » — 6 mars 2010

À partir du moment où j’ai commencé à écrire, les jouets ont perdu à mes yeux tout leur attrait. Je ne désirais plus que des livres, il m’en fallait de plus en plus. Je m’inventais des maladies pour que ma mère me retienne à la maison et me fasse garder le lit. Ainsi, je pouvais m’adonner à mon vice préféré. C’est tellement facile d’inquiéter une mère : on n’a qu’à tousser très fort deux ou trois coups et la partie est gagnée. Tant pis pour le mensonge, je m’en confesserais le mois prochain.

J’étais loin de penser à ce moment-là qu’un grand auteur, acteur et metteur en scène du XVIIe siècle, connu sous le nom de Molière, le soir de la quatrième représentation du « Malade imaginaire », sa dernière pièce, tentait tout pour faire oublier aux membres de la troupe qu’il était ce soir-là vraiment malade et que sa toux masquait de plus en plus sa voix. Et plus il toussait, plus le public riait. Il n’avait jamais été aussi performant, aussi convaincant, aussi drôle. Savait-il qu’il ne lui restait que quelques heures à vivre quand ses amis le ramenèrent à la maison, tout frissonnant, alors qu’il crachait le sang?

Quand je pense aux enfants, je me dis qu’ils sont parfois si monstrueux qu’il faut vraiment un cœur de mère et un courage à toute épreuve pour les aimer. Molière, semble-t-il, avait le même sens de l’abnégation.

Le Malade imaginaire,
avant 1879

Honoré Daumier (1808-1879)

Le Malade imaginaire, avant 1879, Honoré Daumier (1808-1879)

Dans le noir, dans un bar, tout peut arriver. Le barman me demande comment je fais pour écrire à la noirceur. Je lui réponds que j’écris n’importe où, n’importe quand, que je ne peux plus m’arrêter, que la tête va m’exploser sinon, que l’écriture, ça ne peut pas attendre, que c’est la plus exigeante des maîtresses. Ça le fait rire et il m’offre un shooter.

Je verse dans le journal intime : accompagné cet après-midi A*** chez le tatoueur. Revenu à pied au centre-ville. Écrit une bonne partie de l’après-midi.

Quand on écrit son journal, on peut facilement se passer des auxiliaires « avoir » et « être ». On n’a de comptes à rendre à personne, on écrit pour soi, inutile dans ce cas d’écrire : « J’ai accompagné cet après-midi mon ami A*** chez le tatoueur », « J’ai marché jusqu’au centre-ville », « J’ai écrit une bonne partie de l’après-midi ». Le journal intime impose son propre rythme, réclame un style télégraphique. Moi, je fais plutôt dans la chronique : j’ai besoin d’auxiliaires.

À mon tour, j’offre un verre au barman.

Sur les écrans plasma, une séance de masturbation collective à cinq. Touche-pipi. Il y a des hommes qui ne s’en remettent jamais, comme il y a des petites filles qui ne se remettent jamais de l’amour — et de la beauté — de leur père.

Une amie très proche m’a déjà confié qu’elle ressentait de plus en plus de malaise à embrasser son fils à mesure qu’il grandissait : « trop beau, disait-elle, encore plus beau que son père quand il avait le même âge. » Dans l’Antiquité, on écrivait des tragédies sur ce thème.

Sur les écrans, les hommes sont sur le point de venir. C’est le barbu, le plus jeune, et aussi le plus beau, qui reçoit en plein visage la décharge des quatre autres. « Qui est-ce qui reçoit? Le barbu, le plus jeune, et aussi le plus beau. » C’est donc lui le sujet véritable du film, le héros, même s’il ne sert aux autres que d’auxiliaire.

Les auxiliaires — 6 mars 2010

Couverture du livre Histoire d'O, 1954, Pauline Réage (Anne Desclos — 1907-1998)

Phèdre (détail), 1880

Alexandre Cabanel

(1823-1889)

Publicité Black Label

Bref — 10 mars 2010

J’ai toujours aimé le mot « bref ». Pour quelqu’un de volubile comme moi, c’est plutôt surprenant.

À l’envers, « bref » fait « ferb ». C’est presque aussi joli.

Les adverbes sont si utiles dans la vie.

Publicité pour produits d’entretien ménager Henkel

Publicité pour produit d’entretien ménager Bref de Henkel

« Il y a, dans l’histoire littéraire, des destinées analogues, de vraies damnations, - des hommes qui portent le mot guignon écrit en caractères mystérieux dans les plis sinueux de leur front. »

Charles Baudelaire, Curiosités esthétiques

 

Je ne pourrai quand même pas passer ma vie à attendre éternellement l’été! Et pourquoi pas?

Quand le printemps arrive enfin, d’un coup, sans prévenir, c’est toujours moi qui reçois en plein front le bouchon de liège de la bouteille de champagne que j’ouvre chaque année pour célébrer l’événement, ce qu’on appelle familièrement « avoir la guigne ». Mais cela n’a jamais empêché Baudelaire d’écrire des poèmes, de très beaux poèmes.

La guigne — 10 mars 2010

Charles Baudelaire (1821-1867) photographié par Nadar en 1855

Charles Baudelaire (1821-1867) photographié par Nadar en 1855

Bobin — 10 mars 2010

Je ne me remets pas du dernier Bobin : « Les ruines du ciel ».

Chaque fois c’est pareil : ou bien j’arrête d’écrire ou bien je continue; ou j’arrête de fumer ou je continue.

Quand je lis Bobin, j’ai mal aux yeux à force de trop regarder, comme lorsque l’on regarde trop longtemps le soleil.

Bobin parle de « la volaille des explications », de « cris mauves », des « narines flattées de Dieu », de « la marée montante des myosotis », de « papillons turquoise à la dernière mode », de « la farine du cerveau », des « pattes en bois d’allumettes d’une mésange », des « petites lampes mauves des trèfles en fleurs ». Il dit aussi qu’il a pris « une douche de clavecin » et que « La phrase la plus tendre doit être écrite à la hache. »

« Ce printemps, la première tulipe que j’aperçois, je l’épouse », est une phrase que je pourrais lui offrir.

Quel écrivain n’a pas rêvé un jour de voir son nom en grosses lettres sur le bandeau rouge de Gallimard? Certainement pas lui.

Bandeau Christian Bobin, Gallimard

Je m’installe au soleil pour écrire.

Carnet sur les genoux, crayon dans la main gauche, cigarette dans l’autre, une bière à mes pieds, chien fidèle qui ne me quitte jamais.

Qui peut savoir qu’en ce moment j’écris? C’est à peine si je le réalise moi-même. Trop bon le soleil après six mois d’hiver.

Aller au-devant de l’écriture — eau de source que ma grand-mère m’envoyait chercher au chalet, si désaltérante, et si douce pour les cheveux. Ma grand-mère, Florence — déjà, l’écriture bifurque, me faisant prendre un chemin que je ne soupçonnais pas. Je viens de trouver le titre de ce nouveau canapé.

Une autre gorgée de bière et l’écriture repart de plus belle. Une autre cigarette.

Ma grand-mère, celle qui parlait aux anges, celle qui écrivait des poèmes la nuit et qui peignait, un peu à la manière de Séraphine de Senlis, celle qui ne voulait jamais mourir — ici, arrêt obligatoire.

Ma bière vide à moitié, je m’allume une troisième cigarette, le temps de voir, d’entendre et d’écouter fondre les dernières traces de neige, de réaliser que ma grand-mère n’est jamais morte, et de lui demander : « Grand-mère, dis-moi que c’est vrai que l’on ne meurt jamais! »

Rien de tel que le soleil printanier pour ressusciter les morts.

Ma grand-mère — 10 mars 2010

Couverture du livre Séraphine, La vie rêvée de Séraphine de Senlis, 2008, Françoise Cloarec

Séraphine. La vie rêvée de Séraphine de Senlis, 2008

Françoise Cloarec

Deux grandes marguerites, Séraphine de Senlis (1864-1942)

Deux grandes marguerites,

Séraphine de Senlis (1864-1942)

Page 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12,

Page 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12,

Zone de Texte: Lisez maintenant mes textes sur mon blogue « Au soleil, je suis toujours dans la lune »
où j’écris, pour le plaisir d’écrire, des phrases avec beaucoup de virgules.