Diane Dufresne, « J’me mets sur mon 36 », Forum de Montréal, 1980
Dessin de Tom of Finland (1920-1991)Bouteille de Gin De KuyperBillet de loterie Gagnant à vieLe jugement dernier (détail),1536-1541, Michel-Ange (1475-1564)La paruline et le poète, 2009, Crédit photo: Renée Brassard« Le sexe d’un ange, hommage aux poètes Denis Vanier et Denis Payette » Anonyme, janvier 2010

Le sexe d’un ange — 4 janvier 2010

Denis Payette

« Je suis un peintre qui écrit, mais j’aspire de plus en plus à devenir un poète qui peint. »

Cupidon et Psyché, 1817, Jacques-Louis David (1748-1825)

Cupidon et Psyché, 1817, Jacques-Louis David (1748-1825)

Un internaute qui tient à conserver l’anonymat — on comprendra pourquoi plus tard — m’écrit qu’il lit régulièrement mes canapés sur le web: « Je suis féru de poésie, de piercings et de tatouages autant que de Denis Vanier, un poète à qui je voue un véritable culte. » Il avoue qu’il a hésité avant de m’écrire, mais que l’occasion était trop belle. « Il faut bien en convenir, ajoute-t-il, le hasard fait parfois bien les choses. »

Il connaît mes recueils de poèmes, mais c’est du premier dont il veut m’entretenir : « Dans Sinon pour forêt le silence, note-t-il, vous écrivez : Je dis qu’il faut des ailes chaque côté du sexe/ moins pour s’envoler que pour aérer*. J’avoue, en toute humilité, qu’en ce qui me concerne, j’aurais plutôt écrit : Je dis qu’il faut des ailes chaque côté du sexe/ moins pour aérer que pour s’envoler**. Mais rassurez-vous, je ne vous demande pas de vous justifier, je ne critique pas non plus votre travail; je ne m’attends même pas à une réponse de votre part, encore moins à une explication. Je veux simplement vous faire part de l’étonnement qui fut le mien quand j’ai lu ce vers de vous que Denis Vanier lui-même n’aurait pas renié. Il me semble que quelque chose nous lie désormais tous les trois. »

« Vous pensez sans doute que j’exagère, conclut-il, mais vous trouverez, en pièce jointe, une photo qui vous prouvera à quel point la poésie m’est chère (“chair”, serais-je tenté d’écrire). Il y a plusieurs façons de rendre hommage à un poète : la mienne est peut-être tout simplement plus originale. Aujourd’hui, grâce à vous, grâce à Denis Vanier, et à moi aussi dans une certaine mesure, la poésie arbore fièrement ses ailes! »

En post-scriptum, il ajoute : « Croyez-vous, comme moi, que c’est parce qu’ils sont pourvus d’ailes que les anges sont dépourvus de sexe? »

__________

* Denis PAYETTE, Sinon pour forêt le silence, Trois-Rivières, Écrits des Forges, 1998.

** Dans la version manuscrite, on lisait effectivement « moins pour aérer que pour s’envoler ». C’est en relisant les épreuves, au moment de la publication, que j’ai inversé les deux verbes. [Note de l’auteur]

Couverture du livre: Sinon pour forêt le silence, 1998, Denis Payette

Hors-d'œuvre

et canapés littéraires

« Le sexe d’un ange, hommage aux poètes Denis Vanier et Denis Payette » Anonyme, janvier 2010

J’ai trouvé ce texte en rangeant des papiers ce matin. Il date du 11 octobre dernier. C’est ma voisine de palier qui a pris la photo. Je le reproduis ici, en date du 4 janvier 2010, ce qui en soi n’a pas vraiment d’importance, puisqu’il y est question de la mort et que la mort, bien qu’on puisse toujours la dater, n’a rien à voir avec ce temps qui est le nôtre.

Ce matin, j’ai trouvé un oiseau mort sur mon balcon. Je crois qu’il s’agit d’une fauvette, quelque chose du genre, une paruline peut-être. Je me suis dit : « Quelque chose est mort devant ma porte ce matin. Il faudrait bien que j’en fasse quelque chose. »

J’ai retourné délicatement le frêle corps pour m’assurer que la chose était bel et bien morte. « Bien mort », « belle mort », « mort de sa belle mort », les humains entretiennent d’étranges rapports avec la mort; certains n’apprennent-ils pas à leur chien à « faire le mort »?

Puis je me suis demandé ce que cela pouvait signifier, la mort de cet oiseau, s’il fallait y voir le symbole de quelque chose. Quelqu’un, mais qui, voulait-il me faire un signe, me saluer avant de s’en aller? Car on aime à penser que la mort n’est rien d’autre qu’un simple au revoir.

En voilà un, ai-je pensé, qui n’aura pas eu la chance de mourir de sa belle mort : quelque chose l’en aura donc empêché. Mais quoi?

Les oiseaux, comme les humains, meurent sur le dos. Il faut bien que l’âme puisse s’envoler. Quelque part.

Quelque chose — 4 janvier 2010

La paruline et le poète, 2009, Crédit photo: Renée Brassard

La paruline et le poète

 

Crédit photo:

Renée Brassard

2009

Couverture du livre: Poules de luxe. Les plus beaux gallinacés du monde, 2002, Ira Glass

Les poules — 4 janvier 2010

Je ne sais d’où cela me vient, mais chaque fois que j’observe des poules en liberté, je m’imagine toujours qu’elles s’en vont magasiner.

Je ne sais pas, leur marche saccadée, cette manière de poser les pattes comme si elles marchaient sur un champ de mines, leur caquetage incessant, leur forme profilée, l’élasticité de leur cou, leurs yeux fous, ou peut-être est-ce tout simplement leurs ailes, si bien accrochées à leur flanc, qu’on croirait qu’elles y dissimulent leur précieux porte-monnaie.

« Les poules, on dirait toujours qu’elles s’en vont magasiner », ne pourrait jamais figurer dans un manuel de grammaire; ce ne peut être qu’une phrase écrite par un poète. Voilà ce qui distingue les grammairiens des poètes : les premiers expliquent les mots, les définissent, en leur attribuant un rôle, une fonction; les poètes se contentent plus modestement de les agencer pour créer une réalité nouvelle; les premiers tentent de reproduire la réalité; les seconds la transforment, pour notre plus grand plaisir.

La poésie allume les mots qui embrasent l’âme.

Poules de luxe. Les plus beaux gallinacés du monde, 2002

Ira Glass

« La neige, c’est bien beau, mais c’est tellement salissant! », répète chaque matin cette vieille femme en secouant son tapis, penchée au-dessus de son balcon, rue Laval à Montréal, les doigts frigorifiés.

« Ah! comme la neige a neigé! » — 5 janvier 2010

Couverture du livre: Neige noire, 1974, Hubert Aquin (1929-1977)

Neige noire, 1974

Hubert Aquin

(1929-1977)

Couverture du livre: Les belles-sœurs, 1968, Michel Tremblay

Les belles-sœurs — 5 janvier 2010

Ma grand-tante Dolorès, que ses sœurs Florence, Lucille, Lili et Blanche appelaient Dolo, ne sortait jamais sans son fume-cigarette, son sac en croco et ses deux chihuahuas, Poncho et Pinto, deux horribles cabots jappeurs, hargneux, mauvais comme la teigne. Même son mari, Jos, un gaillard de six pieds, ancien bûcheron, ne s’en approchait qu’à ses propres risques.

Blottis tout contre la poitrine de leur maîtresse adorée, Poncho à gauche, Pinto à droite, ils s’agrippaient de leur mieux à son corsage, comme tétanisés, les yeux exorbités, jaunes, scintillant comme des topazes. Un peu à l’écart, le corps droit, hiératique, se tenait le mari, le sac de sa femme dans une main, son fume-cigarette dans l’autre.

À la maison, dans un petit boudoir à la Pompadour, orné de lourdes tentures de velours cramoisi et de faux tapis d’Orient, se trouvaient deux fauteuils Louis XVI, réservés exclusivement aux chiens : en satin bleu pour Poncho; en satin jaune pour Pinto. Jos, lui, vivait la plupart du temps au sous-sol.

Poncho et Pinto partageaient avec Jos le bonheur d’avoir pour maîtresse une femme si cordiale, si chaleureuse, si exquise, et coulaient auprès d’elle des jours heureux. Et Jos, le sac de sa femme dans une main, son fume-cigarette dans l’autre, faisait sourire ses belles-sœurs, Florence, Lucille, Lili et Blanche.

Les belles-sœurs
1968

Michel Tremblay

Sœur Emmanuelle est morte en 2008 à l’âge vénérable de 99 ans. Elle a vécu vingt ans dans un bidonville, au Caire, chez les chiffonniers, entourée de voleurs, de dealers, de bandits.

Dans un reportage télé, on la retrouve dans un hospice de vieillards. Une conversation s’entame avec une bénéficiaire qui n’a vraisemblablement plus toute sa tête. On se croirait dans une pièce d’Eugène Ionesco.

« Vous savez, dit la vieille dame, en prenant la main de la religieuse, que la femme de l’Évêque a accouché à Marrakech, en même temps que ma fille… »

Sœur Emmanuelle reste  bouche bée. Elle s’efforce de ramener la malheureuse à la raison :

« Mais, ma pauvre vieille, lui souffle-t-elle à la figure, l’Évêque, il n’a pas d’enfants! »

L’autre, faisant fi de sa remarque, revient aussitôt à la charge :

« Mais si, elle a accouché à Marrakech, en même temps que ma fille… »

La religieuse, désarçonnée, abasourdie, lui prenant la main , lui répète d’une voix qui trahit son impatience :

« Mais non, ma pauvre enfant, l’Évêque, il n’est pas marié, il n’a pas d’enfants! »

Interloquée, l’entêtée finit par s’avouer vaincue et jette alors en direction de son amie un regard vide. Sœur Emmanuelle, qui semble avoir retrouvé son calme, tout en lui tapotant tendrement l’épaule, émet alors un retentissant « EH BIEN VOILÀ! » qui rendrait la vue à un aveugle, l’ouïe à un sourd.

Dialogue de sourds — 5 janvier 2010

Sœur Emmanuelle (1908-2008)

Sœur Emmanuelle (1908-2008)

Couverture du livre: Salut Galarneau, 1967, Jacques Godbout

« Vécrire » — 7 janvier 2010

Désormais, tout ce que je fais, tout ce que je vois, tout ce que j’entends deviendra prétexte à l’écriture. Vivre ou écrire? À l’instar de François Galarneau*, mon nouveau mentor, dorénavant, je vais VÉCRIRE.

Autobiographie, autofiction, confession, journal, qu’importe! Je ressens le besoin d’écrire comme un impératif, comme un état d’urgence, comme une course contre la montre, comme si j’allais mourir demain.

Tout noter, consigner : l’heure, le jour, la température, l’événement, l’impression, la sensation brute. Celui qui est avant celui qui fut. Et, j’ose l’espérer, celui qui reste, et qui restera.

Il y a urgence. Urgence de dire l’humain d’aujourd’hui pour les humains de demain. « Vécrire » donc, sans se soucier de la vérité, de l’esthétisme, sans s’embarrasser d’une école, d’une mode, d’un courant, de règles. « Vécrire » pour dire. Journal d’un vivant, tout simplement. Par ma plume, on saura que j’ai été un vivant.

À partir d’aujourd’hui, je n’enlève plus jamais mes lunettes : pas même pour dormir!

__________

* Personnage du roman de Jacques Godbout, Salut Galarneau!, publié en 1967, qui s’isole pour mieux écrire. [Note de l’auteur]

Salut Galarneau, 1967

Jacques Godbout

« Et tout d'un coup, le souvenir m'est apparu. Ce goût, c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray […] ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. »

Marcel Proust
À la recherche du temps perdu. Du côté de chez Swann, 1913

 

Chaque fois que je mets de l’eau à bouillir pour le thé, je remplis la bouilloire à ras bord, j’en verse une partie dans la théière, et je déverse l’excédent dans l’évier, pour le désinfecter.

C’est le genre de phrase que Proust n’aurait jamais pu écrire. Et pourtant…

Dans la famille, je suis le seul à avoir perpétué ce rituel étrange que ma mère, Madeleine, exécutait tous les soirs sous mes yeux étonnés.

Proust me hante.

Le thé — 7 janvier 2010

Marcel Proust (1871-1922)

Marcel Proust (1871-1922)

Barbara Eden (Jinny) à 31 ans

Le dragon bleu — 10 janvier 2010

En ouvrant la porte, on a l’impression de se retrouver à l’intérieur de la lampe merveilleuse d’un génie bienveillant, dans la bouteille de Jinny*.

Les murs sont rose melon, l’immense lit occupe presque tout l’espace de la pièce : on dirait un gros nuage blanc, un voilier voguant au-dessus d’une mer rose. Partout, sur les étagères, le chiffonnier, les deux tables de chevet : des anges, des moutons, des bougeoirs. La chambre embaume la rose, la violette, la lavande; des coussins innombrables aux formes étranges, quelques bâtons d’encens; aux fenêtres, un rideau piqué d’hibiscus où des papillons et des colibris viennent se désaltérer.

C’est la chambre d’une fillette de 13 ans qui en a aujourd’hui 50, la chambre d’une princesse qui, depuis 37 ans, attend la venue de son prince. Ce pourrait être également la chambre de Chloé dans « L’écume de jours », quand elle était jeune fille, du temps qu’elle rêvait déjà au visage de Colin, à ses lèvres.

Sous le lit, les yeux mi-clos, un vieux dragon bleu soupire : 37 ans à faire le guet, à chasser les cauchemars d’une fillette de 13 ans qui en a aujourd’hui 50, pendant que les moutons et les anges s’amusent avec les étoiles. Puis, quand il est bien certain que la princesse est endormie, il souffle les bougeoirs.

__________

* Série télévisée américaine de Sidney Sheldon très populaire dans les années soixante. [Note de l’auteur]

Barbara Eden
(Jinny), à 31 ans

J’hésite entre faire la vaisselle ou écrire ce canapé. Mais je sais pertinemment que je n’arriverai à rien tant que les verres, les tasses, les assiettes et les ustensiles encombreront l’évier. Il en a toujours été ainsi : je ne puis écrire si je n’ai pas la conscience tranquille, claire. Ce que j’appelle présomptueusement : une certaine propreté ontologique.

Je me dis aussi qu’il faudrait bien que je me décide à passer l’aspirateur : peut-être qu’alors, après, je pourrais écrire davantage.

Il me faudra choisir entre l’eau ou l’air.

Une certaine propreté ontologique II — 11 janvier 2010

Couverture du livre: L'air et les songes, 1943, Gaston Bachelard (1884-1962)

L'air et les songes, 1943

Gaston Bachelard (1884-1962)

Couverture du livre: L'eau et les rêves, 1942, Gaston Bachelard (1884-1962)

L'eau et les rêves, 1942

Gaston Bachelard (1884-1962)

Après la naissance de ses jumelles, ma grand-mère a contracté une bien étrange maladie. « Maladie », c’est le terme exact qu’utilisait mon grand-père pour désigner ce qu’on appellerait tout simplement une manie, curieuse il va sans dire, mais sans conséquence : ma grand-mère répétait toujours deux fois la même chose :

« Jos, va chercher du lait! Jos, va chercher du lait! »

« Jos, sors donc les poubelles! Jos, sors donc les poubelles! »

Sans s’en rendre compte, ma grand-mère s’exprimait en alexandrins.

Sur la table, elle disposait toujours deux beurriers, deux sucriers, deux crémiers, deux couteaux et deux fourchettes par couvert. Elle disait :

« Deux beurriers, ça fait riche; deux beurriers, ça fait riche. »

Elle a mis au monde six enfants:  Madeleine-Madeleine, Marguerite-Marguerite, Pauline-Pauline, Denise-Denise, Jean-Claude-Jean-Claude, Jacques-Jacques.

Elle avait aussi deux chiens : Mickey et Mickey.

Marguerite et Madeleine, 12 ans, 1939

Les jumelles — 11 janvier 2010

Marguerite et Madeleine,
12 ans, 1939

Marguerite et Madeleine, 12 ans, 1939

Marguerite et Madeleine,
12 ans, 1939

Pochette du CD Le chihuaha, 1999, Mara Tremblay

« Le génie est une réponse à l’impossibilité de vivre,
le bondissement du cerf au-dessus de la meute. »

Christian Bobin   

 

Einstein a écrit : « Le mot progrès n’aura aucun sens tant qu’il y aura des enfants malheureux. » Chez ce physicien de génie, le philosophe n’est jamais loin : Einstein est un humaniste, comme Vinci au XVIe siècle, comme Voltaire au XVIIIe, comme Sartre au XXe. Ce n’est donc pas le cerveau des génies qu’il faudrait soumettre à l’analyse, mais bien leur cœur, ce que Musset a très bien formulé dans ce vers : « Ah! Frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie. »

J’aime beaucoup l’humilité de Montherlant qui nous rappelle que « l’hésitation est le propre de l’intelligence »; je me le répète tous les jours, surtout quand je me sens seul, triste et abandonné, et que je doute de moi-même. On est loin de Picasso, le plus fier des génies, qui affiche toujours la même assurance inébranlable et le même orgueil démesuré lorsqu’il parle de lui : « Je ne cherche pas, je trouve. »

Il y a aussi de ces génies qui aiment entretenir le mystère, qui le cultivent même, avec la passion de ceux qui se spécialisent dans la culture de plantes rares, tout en sachant qu’elles sont impossibles à faire fleurir, mais qui s’entêtent, comme Hobbes, lorsqu’il écrit : « La peur a été la seule grande passion de ma vie. »

Mais c’est à Christian Bobin que je donne le dernier mot; c’est toujours vers lui que je me tourne quand il est question de cœur, de l’intelligence du cœur : « Quelqu’un qui a vu quelque chose : c’est ainsi que l’on pourrait désigner aussi bien les saints que les génies. »

Et je pense à saint François d’Assise, l’un des seuls à comprendre que je ne me sois pas encore remis de la mort de la chèvre de monsieur Seguin.

Le génie — 11 janvier 2010

Albert Einstein (1879-1955) en 1948. Photo de Yousuf Karsh (1908-2002)

Albert Einstein en 1948
(1879-1955)

 

Photo de
Yousuf Karsh
(1908-2002)

Haïti, 12 janvier 2010
Crédit photo: Reuters Carlos Barria

Je ne crois pas que je pourrai continuer à lire le roman d’Aragon : « Anicet ou le panorama, roman » : les romans à clefs m’exaspèrent; ils n’ouvrent pas toujours les bonnes portes. Je relirai plutôt le dernier ouvrage de Dany Laferrière : « L’énigme du retour ». Car aujourd’hui, le réalisme l’emporte sur le surréalisme, et la réalité dépasse de loin la fiction.

J’aime trop les livres pour les abandonner après quelques pages seulement; ne pas terminer un livre, c’est comme ne pas terminer son assiette : on se sent toujours coupable.

Aujourd’hui, toute la journée, sur toutes les chaînes, l’information en continu et les mêmes images en boucles ad nauseam : un mauvais film surréaliste en noir et blanc des années vingt! Les tremblements de terre n’ont pourtant rien de surréaliste. Peut-on parler ici de téléréalité*?

Il y a peu de livres que je ne termine pas. Mais il y a ceux, plus rares encore, que je lis deux fois. Il y a la téléréalité et la triste réalité.

__________

* Je suggère le néologisme « réréalisme », c’est-à-dire le réel plus vrai que le réel.

UN Photo/Logan Abass The United Nations

La téléréalité — 12 janvier 2010

UN Photo/
Logan Abass
The United Nations

Haïti, 12 janvier 2010

Crédit photo: Reuters Carlos Barria

Il n’y a pas de mot pour décrire le malheur, quelle que soit l’ampleur de la catastrophe, du sinistre. On dirait que la misère, l’indigence, la fatalité, quand elles frappent, touchent davantage les populations déjà éprouvées, comme si le sort prenait plaisir à s’acharner sur les plus mal nantis de la planète. Il y a toujours des événements pour nous rappeler notre triste condition de mortels. La terre, cette planète bleue, comme se plaisent à l’appeler certains poètes idéalistes et autres scientifiques qui se prennent pour des poètes, semble elle aussi, à l’occasion, sujette à des accès d’humeur. Il suffit, pour s’en persuader, de vérifier le sens du terme « broyer » au dictionnaire.

Oui, c’est le poète Éluard qui a sans doute raison : « La terre est bleue comme une orange », comme une orange en état de putréfaction avancée, préciserait un poète en colère au lendemain du séisme survenu à Haïti aujourd’hui même.

Je crois comprendre ce que les Haïtiens veulent dire, dans leur langue, quand ils parlent de « madichon » : « guigne », « poisse », « débine », « scoumoune », ne désignent pas autre chose, comme si la malédiction, depuis toujours, n’était que l’apanage des pauvres. Pas étonnant que ces expressions relèvent de l’emploi familier ou appartiennent à l’argot. Aujourd’hui, malgré tout ce qu’on peut en dire, malgré tout ce qu’on peut en penser, « madichon » fait son entrée officielle au dictionnaire.

Je transcris ici, sans images, le cri de 3 millions d’Haïtiens, en portant ma main droite à mon cœur, en guise de soutien. Si le silence n’est pas tout à fait l’amour, du moins il s’en approche.

La terre a tremblé, certes, mais le cœur de milliers d’hommes et de femmes à travers la planète a retenti encore plus fort. En français, en anglais, en créole.

Madichon — 12 janvier 2010

« La terre est bleue comme une orange »
Paul Éluard
(1895-1952)

Carré noir

Chaque fois que je relis « Soir d’hiver » de Nelligan, je mesure à quel point il devait détester l’hiver. La beauté des images (« la neige a neigé », « jardin de givre ») ne parvient pas à nous faire oublier que ce poème est avant tout une méditation neurasthénique sur l’ennui et la tristesse que l’hiver lui inspire. Celui qui écrit est dans la détestation de l’hiver, dans cet isolement volontaire qui le coupe du dehors, du contact réel avec le froid : Nelligan décrit l’hiver avec les yeux d’un schizophrène.

Chaque fois que je pense à Nelligan, je l’imagine en pyjama, en robe de chambre, en jaquette d’hôpital. Impossible de me le représenter autrement. Encore moins avec des skis ou en patins. Nelligan n’est ni un poète mondain ni un poète de salon : c’est un poète de chambre; toute son œuvre, comme sa vie, en témoigne. C’est un malade génial, comme Proust.

Émile Nelligan (1879-1941), photographié par Joseph-Octave Lagacé en 1920

« Soir d’hiver » — 13 janvier 2010

Émile Nelligan
(1879-1941),
photographié par Joseph-Octave Lagacé en 1920

Vers la fin des années quatre-vingt, j’ai travaillé au Cache-Pot, une boutique de la rue Saint-Denis, située juste en face de L’École nationale de théâtre, spécialisée dans l’importation de fine vaisselle, d’articles de cuisine de qualité et d’objets divers. J’ai eu l’occasion d’y croiser des vedettes du petit écran, des gens de théâtre, des chanteurs dont j’appréciais le talent. J’avais enfin l’occasion de leur témoigner toute mon admiration : Denise Proulx, Juliette Huot, Béatrice Picard, Edgard Fruitier, René-Richard Cyr et Jean-Pierre Ferland étaient des clients assidus.

À Denise Proulx, j’ai vendu une armoire à épices; à Juliette Huot, un petit vase à fleurs en verre soufflé; à Béatrice Picard, des petits bougeoirs de porcelaine; à Jean-Pierre Ferland, un service de vaisselle à motif de fleurs de lys. Je ne me rappelle plus ce qu’ont acheté Edgard Fruitier et René-Richard Cyr.

Denise Proulx cherchait un cadeau pour l’anniversaire de son fils; Juliette Huot voulait égayer sa chambre avec des fleurs; Béatrice Picard souhaitait illuminer sa table de Noël; Jean-Pierre Ferland désirait surprendre son amoureuse. Quant à Edgard Fruitier et René-Richard Cyr, je crois me souvenir qu’ils n’ont rien acheté. Je me souviens par contre que le premier était très grand et que le second me souriait aimablement.

Je n’ai pas pu leur dire à quel point je les admirais; je n’étais qu’un simple commis et je m’efforçais de les servir de mon mieux.

À Denise Proulx et à Béatrice Picard, j’aurais aimé dire à quel point elles m’avaient faire dans les émissions télé de Marcel Gamache; à Juliette Huot, comment elle m’avait ému dans « Les Plouffe » de Gilles Carle; à René-Richard Cyr, comment il m’avait troublé dans « Hosanna » de Michel Tremblay; à Edgard Fruitier, toutes les heures de bonheur et de plaisir que m’avait procuré « Le pirate Maboule »; à Jean-Pierre Ferland, comment l’album « Jaune » avait enchanté ma jeunesse.

À défaut d’avoir pu leur dire de vive voix, je l’écris aujourd’hui dans ce carnet. Je sais que pour certains il est trop tard, mais les sentiments vrais ne meurent jamais. Je n’ai fait que jouer un rôle, moi aussi, préférant la discrétion à l’adulation.

Qu’ils sachent cependant que dans mon « merci de votre visite », il y avait un peu plus que la simple politesse d’usage.

Potins — 13 janvier 2010

École nationale
de théâtre
du Canada

École nationale de théâtre du Canada

« A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes »

Arthur Rimbaud
Voyelles, 1871

 

Je t’envoie mes deux derniers « canapés » : « Soir d’hiver » et « Potins ». Comme j’ai passé une bonne partie de la matinée au téléphone avec J*** et S***, je n’ai pu en écrire plus.

L*** ne cesse de harceler J*** au téléphone; le fils de S***, A***, vient une fois de plus de perdre son emploi. Madame B*** m’écrit pour me dire qu’elle n’arrive pas à trouver mes textes sur le web. Dans la rue, je croise B***; nous parlons de R***, puis il me demande des nouvelles de C***.

 J’ai pris connaissance de mon nouvel horaire : je ne travaille pas le mercredi. Je me suis dit que si tu prenais congé toi aussi, on pourrait se louer une chambre au centre-ville et faire l’amour en plein après-midi, comme R*** et V***, ou comme A***et A***.

Un autre jour qui s’achève. Dois-je ajouter que j’ai déjà pris mon bain? Le fait qu’il neige ajouterait-il quelque chose? C’est presque une lettre d’amour.

Il faudrait donc ici que je t’embrasse.

Bonne nuit mon A***mour.

D***.

P.-S. Si j’avais plus d’amis, je pourrais décliner l’alphabet au complet.

 

Arthur Rimbaud (1854-1891) à 17 ans

L’alphabet (ou Lettre à A***) — 13 janvier 2010

Arthur Rimbaud
(1854-1891) à 17 ans

« Il n’y a plus d’écureuils au numéro que vous avez composé. » Je me suis réveillé avec cette phrase surréaliste ce matin. Il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour y voir un lien avec le dernier roman d’Amélie Nothomb que j’avais terminé la veille. Mais qui était cette voix mystérieuse, et quel message devais-je y déceler? J’ai fermé les yeux :

« À qui voulez-vous parler me demande une voix caverneuse?

— À Corinna Kellogg, s’il vous plaît. »

C’est tout ce dont j’ai pu me souvenir. Je n’étais donc pas plus avancé. J’ai alors regretté de ne pas avoir de psy. J’ai fermé à nouveau les yeux :

« Quel souvenir les céréales Corn Flakes évoquent-elles chez vous?

— Aucun en particulier. Je ne déjeune jamais.

— Connaissez-vous une Corinna? Une Corinne?

— Non. Ce prénom ne me dit rien qui vaille.

— Le coq vous inspire-t-il de l’horreur, de l’effroi?

— Non, mais chaque fois que j’en vois un, je ne puis m’empêcher de penser à mon père. Il…

— Poursuivez, je vous en prie.

— Mon père m’a raconté qu’il s’était fait mordre par un coq quand il avait quatre ans. Il disait, en riant, que c’était le plus grand traumatisme de sa vie, si l’on exceptait celui de sa naissance et celui de son mariage. Le coq s’était agrippé de toutes ses forces à son entrejambe! J’ai toujours admiré mon père : une mémoire phénoménale! Moi, c’est à peine si je me souviens de ma première journée d’école. C’est à ce moment-là, je crois, que j’ai cessé de déjeuner.

— Et comment s’appelait votre institutrice?

— Christina ou Cassandra… quelque chose comme ça… Je n’arrive vraiment pas à me souvenir. Je me souviens seulement que tout le monde l’appelait “L’écureuil” à cause de sa forte dentition.

Corinna Kellogg, ai-je pensé en ouvrant les yeux, je devrais peut-être un jour raconter son histoire. J’ai déjà un titre prometteur, et la première phrase.

Corinna Kellog — 14 janvier 2010

Boîte de Kellog's Corn FlakesPierre tombale des chiens de Peggy Guggenheim

Il y a trois jours, je ne sais pourquoi, j’ai noté sur un bout de papier le premier mot qui me venait à l’esprit, puis je l’ai glissé dans la poche arrière de mon pantalon. Tout de suite après, je suis retourné à mes occupations coutumières. Je croyais l’avoir oublié, mais voilà que ce mot m’obsédait.

Ce mot, je l’avais saisi au vol, je l’avais arraché à son néant, conscient qu’il devait refléter un désir, traduire une préoccupation ou je ne sais quoi encore. Peut-être aussi m’avait-il été dicté par mon inconscient. Enfin, je verrais bien.

 Je mesurais, pour la première fois, le poids réel des mots, leur force attractive, leur pouvoir : un simple mot, griffonné à la hâte sur un bout de papier, dissimulé dans mon portefeuille entre quelques billets, dans la poche arrière de mon pantalon. Le soir, je n’arrivais plus à m’endormir.

Pendant trois jours, j’ai observé que les gens avaient une curieuse attitude à mon égard : ils me toisaient; c’était comme s’ils se méfiaient, comme s’ils se doutaient de quelque chose : j’avais la désagréable impression qu’ils pouvaient voir à travers mon pantalon, et que c’était justement ce qu’ils cherchaient à faire : ils voulaient s’emparer de mon mot!

Jamais un mot ne m’aura donné autant de fil à retordre : j’avais écrit, en lettres majuscules, un mot tout simple, un mot de six lettres; j’avais écrit le mot : M_ _ _ _ _ !

J’ai répété l’expérience avec le mot « poésie ». Cette fois, il ne s’est rien passé du tout.

Miroir vénitien, XIXe siècle

Magie blanche — 15 janvier 2010

Miroir vénitien,
XIXe siècle

C’est Venise, dans le jardin du Palazzo Venier dei Leoni, aujourd’hui converti en musée. C’est l’histoire d’une femme qui aimait les hommes aussi bien que les chiens. C’est l’histoire d’une excentrique, d’une riche mécène qui aimait les peintres et les sculpteurs de l’avant-garde. C’est l’histoire d’une femme dont les cendres sont enterrées dans le jardin du Palazzo Venier dei Leoni, à Venise, à côté de celles de ses quatorze petits chiens : Capucino, Pegeen, Peacock, Toro, Foglia, Madam Butterfly, Baby, Emily, White Angel, Sir Herbert, Sable, Gypsy, Hong Kong, Cellida.

C’est le roman d’une vie qui s’échelonne sur 81 ans. Un roman que Marguerite Duras aurait pu écrire.

 

Les quatorze petits chiens de Peggy Guggenheim — 15 janvier 2010

Peggy Guggenheim (1898-1979), photographiée par Man Ray en 1924

Peggy Guggenheim
(1898-1979), photographiée par Man Ray en 1924

Marcel, Suzanne, Madeleine, Loretteville, Québec, 1966

Mon frère aîné, dont l’intelligence et la cruauté ne cessaient d’inquiéter notre pauvre mère, avait surnommé notre sœur cadette « le petit-lion-qui-pue ». Ce sobriquet pour le moins inusité lui seyait pourtant à merveille. Outre sa crinière léonine et son caractère impétueux, la petite nourrissait à l’endroit des parfums une telle passion qu’aucune bouteille, aucune fiole, aucun contenant ne pouvaient lui résister. Elle s’aspergeait tout le corps d’eau de toilette à bon marché, étouffait ses poupées favorites sous un nuage de poudre, faisait pleuvoir dans sa chambre une ondée de lilas à la bombe aérosol. Rien ne la transportait davantage que la visite de la représentante Avon, et elle rêvait déjà du jour où elle pourrait enfin exercer ce métier de rêve.

Ma petite sœur, en tentant de répondre aux invectives de mon frère, ne faisait qu’envenimer les choses : plus elle se fâchait, plus elle ressemblait à un lion furieux, et plus son tortionnaire triomphait.

Le surnom lui est resté, mais il n’existe plus aujourd’hui que sous une forme édulcorée; au fil des ans, « Petit-lion-qui-pue » s’est transformé en « Ti-lion », pour n’être plus, à la fin, que le diminutif « Til » (que ceux qui ont connu ma sœur écrivent souvent avec un « e » : « Tile »).

On n’aurait pas idée d’écrire un conte pour enfants qui commencerait ainsi : « Il était une fois un petit lion qui puait tellement que tout le monde l’appelait Le-Petit-Lion-qui-pue. » Pourtant, il y a en bien un qui s’intitule « Le vilain petit canard ».

 

Un petit lion qui pue — 15 janvier 2010

Suzanne à 6 ans, 1966

Suzanne à 6 ans, 1966

Marcel, Suzanne, Madeleine
Loretteville, Québec, 1966

Je ne passais jamais devant la bibliothèque de mes parents sans ressentir un certain malaise chaque fois me mon regard s’arrêtait sur l’ouvrage de Maupassant : « Mademoiselle Fifi ». J’en ignorais le contenu et jamais il ne me serait venu à l’esprit d’en parcourir une seule page. Non pas que j’avais peur d’y découvrir des choses scandaleuses, mais je craignais que mon frère me surprenne en flagrant délit et qu’il profite de l’occasion — une occasion en or servie sur un plateau d’argent — pour justifier les soupçons et les doutes qu’il entretenait à mon endroit au sujet de mes goûts, de mes préférences et de mes « petits amis ».

J’étais loin de me douter à cette époque que ce ne serait pas le dernier récit de Maupassant à me glacer d’horreur. Quand, beaucoup plus tard, j’ai lu « Le Horla » — ironie du sort, sur les recommandations de ce même frère —, j’ai pu mesurer à quel point la peur et l’angoisse pouvaient détruire quelqu’un. Dans le cas de Maupassant, on sait comment cela a fini.

Mademoiselle Fifi, 1882, Guy de Maupassant (1850-1893)

« Mademoiselle Fifi » — 15 janvier 2010

Mademoiselle Fifi, 1882,
Guy
de Maupassant

(1850-1893)

Je n’aime rien tant que la sauce à spaghetti. À ce jour, j’en ai recensé pas moins de 68 recettes! Il ne m’en manque plus que 33 avant de pouvoir en faire un livre que j’intitulerai : « Spaghetti 101, 101 recettes québécoises de sauce à spaghetti italien ».

Rien de plus personnel qu’une sauce à spaghetti. Une famille québécoise qui n’a pas sa propre recette n’est pas une vraie famille québécoise. À croire que la sauce à spaghetti italien est le plat national des Québécois.

J’en ai une « Aux poivrons verts » : légèrement sucrée, qui plaira sûrement aux enfants;

une autre « Au vin rouge et aux champignons » : onctueuse, légèrement acidulée;

une végétarienne « Au chou rouge » : étonnant!

une « Aux quatre poivres » : très relevée.

Dans « Douze coups de théâtre », Michel Tremblay nous donne même la recette personnelle de sa mère, Nana; Mara Tremblay a fait une chanson « country » avec la recette de son père.

Quelqu’un me dira-t-il pourquoi la sauce des autres semble toujours meilleure que la nôtre? « Le secret est dans la sauce », et chaque famille semble préserver jalousement le sien.

 

Secret de famille — 16 janvier 2010

Douze coups de théâtre, 1992, Michel Tremblay

Douze coups de théâtre, 1992,
Michel Tremblay

Le chihuaha, 1999, Mara Tremblay

Lien : « Le spaghetti à papa »

« Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps,
enivrez-vous; Enivrez-vous sans cesse!
De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »

Charles Baudelaire

 

Ce soir, je dîne en ma compagnie.

Plus tôt en journée, je suis passé à la librairie et j’ai acheté : « Les ruines du ciel », « Si le grain ne meurt », « L’homme révolté », ainsi qu’une anthologie érotique qui vient de paraître chez Librio. Ce soir, je dîne en compagnie de Christian Bobin, d’André Gide, d’Albert Camus et de Joseph Vebret. Table d’hôte à 70,00 $, cinq services, vin non compris.

Pour me mettre en appétit, trois sonnets érotiques : « Ô merveillette fente » de Pierre de Ronsard, « Baise m’encor, rebaise moy et baise » de Louise Labé, « En quelle nuit, de ma lance d’ivoire » d’Étienne Jodelle.

Comme plat de résistance, une page ou deux de « Si le grain ne meurt », un chapitre de « L’homme révolté ». Ce sont des plats un peu lourds, riches, mais rien ne m’oblige à tout manger. Et comme dessert, le dernier Bobin. Je sais d’avance que je me régalerai et que j’en reprendrai.

Je m’habillerai comme pour un soir de grand gala et j’allumerai le candélabre d’argent. Le dîner s’éternisera. Et, quand je serai repu, u peu ivre — car il faut bien, quand on est poète, s’enivrer de temps en temps —, je me dirai que le prix en valait bien la chandelle.

Le jeune étudiant, 1894, Ozias Leduc (1864-1955)

Dîner aux chandelles — 17 janvier 2010

Le jeune étudiant, 1894

Ozias Leduc

(1864-1955)

C’est l’anniversaire de mon ami Christian qui aurait eu 52 ans cette année, celui qui m’a volé mon enfance quand il s’est suicidé il y a de cela plus de vingt ans.

À l’enterrement, la mère, visiblement sous le choc, n’a pas versé une seule larme : c’était le deuxième fils qu’elle perdait en moins de deux ans. « Je ne comprends pas pourquoi il m’a fait ça », répétait-elle, d’une voix neutre. Moi, au contraire, plus je répétais son nom, plus il me semblait comprendre :

C : pour courage, colère, combat;

H : pour honneur, homosexualité;

R : pour rebelle, révolte :

I : pour intelligence;

S : pour solitude, silence, suicide;

T : pour total, traqué;

I : pour intraitable;

A : pour anxiolytiques, antidépresseurs;

N : pour nuit, noirceur, naufrage.

Acrostiche — 18 janvier 2010

Le jugement dernier (détail),1536-1541, Michel-Ange (1475-1564)

Le Jugement dernier (détail),

1536-1541

Michel-Ange (1475-1564)

Les chiens semblent toujours vouloir nous dire lorsqu’ils nous croisent : « Oh! Comme votre parfum me plaît, et comme il vous va bien! » Un chien a beau s’appeler Chanel, cela ne l’empêche pas de sentir le chien.

Bien que je préfère la compagnie des chats, il est clair que les chiens sont des animaux beaucoup plus polis. Ou peut-être sont-ils alors tout simplement plus complaisants, plus proches en cela des humains.

Portrait de Charles Quint avec son chien, 1532-1533, Le Titien (1490-1576)

La politesse des chiens — 18 janvier 2010

Portrait de Charles Quint avec son chien, 1532-1533, Le Titien (1490-1576)

Je cite de mémoire le premier quatrain d’un poème fameux de Stéphane Mallarmé dont il existe deux versions. Initialement intitulé « Sonnet allégorique de lui-même » et datant de 1868, le poème, dans sa deuxième version, ne comporte plus de titre, mais on le désigne habituellement comme le « Sonnet en yx ». C’est la deuxième version, écrite 19 ans après la première, que je reproduis ici :

Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,

L'Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,

Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix

Que ne recueille pas de cinéraire amphore

Au second quatrain, le poète fait rimer « ptyx » avec « Styx ».

Chaque fois que je relis ce poème, je ne puis m’empêcher de penser à mon père et à mon frère jouant au scrabble, soupesant, chacun de leur côté, leurs chances de cumuler le plus de points possible.

Je me demande bien ce que faisaient Einstein, et sa femme, le dimanche après-midi.

Scrabble — 18 janvier 2010

Alfred Mosher Butts (1899-1993) Inventeur du Scrabble, 1931

Alfred Mosher Butts
(1899-1993)

Inventeur du Scrabble, 1931

« Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau ! »

Baudelaire, « Le voyage », Les Fleurs du mal, 1857

 

Il y a longtemps — c’est souvent ainsi que commencent les contes anciens —, dans un centre commercial, j’ai suivi un homme pendant plus d’une heure. Par curiosité, sans doute, par désœuvrement, aussi, mais surtout, je crois, parce que je le trouvais beau, parce qu’il portait une barbe, parce qu’il dégageait cette belle assurance et cette grâce virile que l’on détecte dans la démarche d’un homme qui assume pleinement sa masculinité. Je ne saurais trop expliquer ce qui m’a pris, ce jour-là, et je l’ai suivi, pour savoir.

Il s’est arrêté au comptoir de parfums chez La Baie. Il a demandé à la vendeuse « Eau Sauvage » de Dior, un parfum très prisé par les homosexuels dans les années quatre-vingt. Il a payé comptant, puis il s’est dirigé vers le rayon des vêtements pour hommes. J’ai continué à le filer discrètement, sans trop savoir où cela allait me mener, sans même comprendre pourquoi j’agissais ainsi, puis j’ai fini par perdre sa trace.

Le soir, dans un bar de la rue Saint-Jean à Québec, un beau barbu m’accoste et me demande si je peux surveiller sa bière le temps qu’il aille déplacer sa voiture. Il portait une chemise rouge, un jeans étroit, des bottes d’armée. Pendant un court moment, j’ai cru qu’il s’agissait de l’homme que j’avais pris en filature le matin même : il émanait de sa personne la même aura de mystère, le même charme troublant, la même force attractive.

Le premier homme que j’ai embrassé s’appelait Serge. Il ressemblait au poète Stéphane Mallarmé : même moustache en broussaille, même barbe, même front haut, méditatif, même regard profond, mystérieux, noir. « Eau sauvage », de Dior, semblait avoir été créé expressément pour lui.

Publicité pour Eau Sauvage de Christian Dior

L’inconnu — 18 janvier 2010

Eau Sauvage,
Christian Dior

Une femme entre au dépanneur, le visage à demi enfoui sous un capuchon orné de fourrure. Elle achète du baloney en tranches, deux boîtes de viande à chien, quatre billets de loterie, deux paquets de cigarettes et un deux litres de Coke Diète.

Elle tend au commis un billet de 100,00 $. Je n’ai jamais vu quelqu’un avec des ongles si longs; je me demande comment elle peut arriver à travailler avec un pareil handicap. Puis, j’y pense, et je me dis qu’elle ne doit tout simplement pas travailler, ni son mari d’ailleurs. Un taxi l’attend à la sortie.

 

Le baloney — 18 janvier 2010

Billet de loterie Gagnant à vie

Pourquoi les ornements de Noël paraissent-ils toujours plus beaux dans leur boîte d’emballage que sur le sapin? Parce qu’un sapin — quand bien même il serait naturel —, quoi qu’on en pense, aura toujours l’air ridicule avec des boules de Noël. Parce qu’un arbre est toujours plus beau au naturel. Parce que les arbres n’ont pas besoin de lumières pour briller. Parce qu’un arbre dans une maison manque d’air!

Chaque année, je me dis : « C’est la dernière fois que je fais un arbre de Noël! »

18 janvier : il faudrait bien que je me décide à défaire le sapin. C’est ce que je ferai aujourd’hui, en maugréant et en pensant aux « mémères décorées comme des arbres de Noël » de Jacques Brel.

Musique & Cie, Tout Brel, dirigé par Jean-Claude Zylberstein, Éditions Robert Laffont, 1982, Jacques Brel (1929-1978)

Noël — 18 janvier 2010

Musique & Cie, Tout Brel, dirigé par Jean-Claude Zylberstein, Éditions Robert Laffont, 1982

 

Jacques Brel(1929-1978)

Quand bien même je ne croirais pas en Dieu, je continuerai d’aimer saint François d’Assise. Je ne puis voir un oiseau sans penser à lui, à ce « fou de Dieu » qui appelait tout le monde « mon frère » ou « ma sœur », aussi bien les hommes, la terre, le ciel, la lune, le soleil, les étoiles que les oiseaux.

Quand, à six ans, mon grand-père me demandait ce que je comptais faire plus tard, je lui répondais toujours, avec toute la candeur de mon âge et la foi qui m’animait alors : « Je veux être un saint François d’Assise, pour pouvoir parler avec les oiseaux moi aussi. »

Mon grand-père, qui s’appelait Joseph, était cordonnier. Il vouait un culte à saint Joseph, son patron. Il y avait dans sa boutique une niche abritant une statue du saint avec Jésus dans les bras où un petit lampion électrique était allumé en permanence; il portait toujours sur lui une médaille de saint Joseph et il se rendait régulièrement à l’Oratoire pour refaire sa provision d’huile bénite. Il ne le disait pas à ma grand-mère, mais il en versait même quelques gouttes sur ses machines.

Tous les soirs, en faisant ma prière, je me disais que saint François d’Assise avait été envoyé par Dieu pour dire aux hommes qu’Il les aimait, eux, ainsi que toutes les créatures qui peuplaient la terre, me demandant comment un être pouvait aimer autant les hommes et les oiseaux.

J’aurais tellement aimé m’appeler François.

Dieu — 20 janvier 2010

La Création d'Adam (détail: Dieu), 1508-1512, Michel-Ange (1475-1564)

La Création d'Adam

(détail: Dieu), 1508-1512, Michel-Ange (1475-1564)

À une époque où il ne croyait plus en rien sauf en lui, mon ami J*** décida, sur un coup de tête philosophique, de s’envoyer en l’air le plus souvent possible. « L’existentialisme est un humanisme », de Sartre, avait été pour lui un véritable déclencheur, opérant dans son esprit une métamorphose radicale. À trente ans, il renaissait, plus vivant qu’il ne l’avait jamais été, plus sûr de lui, plus confiant que jamais en sa propre nature. Aucun obstacle désormais ne l’empêcherait de se réaliser, aucun humain ne lui résisterait. Il existait, et cela seul importait. À défaut de s’aimer et d’être aimé, il aimerait!

Il s’amouracha d’un serrurier (une passion folle qui dura à peine deux jours); il aima ensuite un électricien (un record : deux mois d’amour presque réciproque); il s’éprit de son massothérapeute (tendre, mais trop passif); il tomba sous le charme de vrais jumeaux (J-M*** et J-G***); il se tapa son propre dentiste; il réalisa ses fantasmes les plus fous : faire l’amour sur un capot de voiture en plein jour, embrasser un policier avec sa casquette, convertir un hétérosexuel marié et père de trois enfants en homosexuel impénitent en moins de trois jours.

Au bout d’un an, il dressa le bilan de sa nouvelle vie, dissolue, certes, pas nécessairement édifiante, mais bien remplie : il avait aimé plus d’hommes en une année que l’on peut compter de jours au calendrier : 367, pour être précis. Il en éprouva un certain dégoût et n’acheva jamais « La Nausée » que l’une de ses nombreuses conquêtes, un homme laid, mais fort intelligent, professeur de philosophie au cégep, lui avait si chaudement recommandé.

Couverture du livre L'existentialisme est un humanisme, 1946, Jean-Paul Sartre (1905-1980)

« La nausée III » — 21 janvier 2010

L'existentialisme est un humanisme, 1946

Jean-Paul Sartre(1905-1980)

Madame Simard, une octogénaire originaire du Lac Saint-Jean, régalait tout le quartier avec sa fameuse soupe aux gourganes. Percluse de rhumatismes, elle cachait sous son lit une bouteille de gros gin et s’en versait quelques rasades quand la douleur était trop insoutenable et qu’elle ne parvenait pas à s’endormir : « C’est mieux que les pilules, moins cher que les anti-inflammatoires, sans compter que c’est bon pour le cœur », affirmait-elle, convaincue d’avoir trouvé la panacée idéale.

Quand elle exhibait devant ma mère et moi ses genoux déformés par la maladie, ses chevilles enflées, ses pauvres mains aux doigts tordus, je me disais qu’elle aurait pu servir de modèle à Picasso. Il y avait dans le regard de cette femme à la fois tellement de bonté et tellement de douleur qu’on n’imagine pas autrement le visage d’un martyre. Madame Simard prenait son mal en patience, buvait son gin, préparait sa soupe. Tout le voisinage la plaignait et l’appelait « la Sainte ».

Je garde toujours une bouteille de De Kuyper  à la maison. L’étiquette, en forme de cœur, me rappelle son courage, sa bonté, sa soupe aux gourganes si réconfortante.

Les rhumatismes — 21 janvier 2010

Figures au bord de la mer, 1931, Pablo Picasso (1881-1973)

Figures au bord de la mer, 1931

Pablo Picasso(1881-1973)

Chaque hiver, pour faire plaisir à sa grand-mère, mon ami Serge se faisait pousser la barbe. Rien ne ravissait tant la vieille dame que de voir son petit-fils le visage couvert de poils noirs qui lui mangeaient la moitié du visage : « Tu ressembles tant à ton grand-père », lui disait-elle, les yeux embués, en lui caressant la joue.

Il aurait tellement voulu lui dire combien il la comprenait, combien il aimait lui aussi embrasser un homme à la barbe touffue, soyeuse, parfumée. Il se contentait de sourire, en pensant à ses amis à qui il disait que sa grand-mère était une femme à barbe, même si elle n’avait jamais travaillé dans un cirque.

« Quand est-ce que tu vas me présenter ta future? », lui demandait-elle chaque fois qu’elle le voyait, ne comprenant pas qu’un homme si beau, si bon, si doux, à trente ans passés, ne soit pas encore marié.

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Femme à barbe — 22 janvier 2010

On connaît le soin que les femmes prennent à choisir leurs chaussures, mais on sous-estime trop l’importance qu’elles accordent à celles d’un homme. Cela est d’autant plus vrai qu’un homme — quand bien même il incarnerait l’idéal que chaque femme est en droit d’espérer —, s’il est mal chaussé, risque de se faire éconduire platement au premier rendez-vous. La chaussure est à l’homme ce que le maquillage est à la femme : un art de la dissimulation.

Mais un poète (ou un podologue, à la rigueur) vous dira qu’un homme n’est jamais plus lui-même, plus vrai, plus authentique, plus vulnérable aussi, que lorsqu’il est pieds nus. Dans l’intimité, à la plage, ou dans le cabinet d’un médecin, le pied d’un homme révèle sa personnalité profonde.

Si Darwin avait eu le cerveau d’un poète, c’est en observant les pieds des hommes plutôt que le bec des pinsons des îles Galápagos qu’il aurait découvert la théorie de l’évolution; si Freud s’était penché sur les pieds de ses patients plutôt que sur leurs rêves, il les aurait soulagés tout autant, sinon plus.

Quand les préhominiens se sont enfin décidés à se dresser sur leurs pattes arrière, libérant ainsi leurs membres antérieurs — qui deviendraient plus tard des mains —, ils étaient loin de soupçonner à quel point il faut de courage à un homme pour qu’il puisse se tenir debout, et marcher, droit vers la civilisation.

Pieds nus, un homme renoue avec ses origines.

Les chaussures — 22 janvier 2010

Le modèle rouge (détail), 1947, René Magritte (1898-1967)

Le modèle rouge (détail), 1947

René Magritte

(1898-1967)

Dans un bar de Montréal où il fait plus noir qu’en enfer, profitant de la clarté diffuse d’une lumière rouge, j’improvise ce canapé. C’est un endroit plutôt malfamé baptisé « Le Tunnel ». Je n’y entre jamais sans quelques appréhensions.

La clientèle, plutôt bigarrée, se compose en partie d’hommes dans la quarantaine, célibataires pour la plupart, à la recherche de sensations fortes, de plaisirs illicites. On chercherait longtemps à savoir ce qu’un poète pourrait trouver dans un tel endroit, à moins de s’appeler Baudelaire, Rimbaud ou Denis Vanier.

Des écrans à plasma en circuit fermé projettent des vidéos où des hommes, bardés de cuir, tatoués, percés jusqu’à l’âme, s’enculent à la chaîne, sans condom, se crachent au visage, se pissent dessus. Je ne puis m’empêcher de penser à cet autre tunnel que nous décrivent ceux qui sont morts cliniquement et qui, revenus parmi les vivants, nous parlent de cette lumière qu’ils ont entraperçue…

Je pose mon crayon : frissons. Et si c’était cela l’éternité : du temps arrêté, une lumière qui ne s’éteint jamais?

J’ai l’impression d’écrire la chronique d’un autre siècle. Je commande une quatrième bière.

Bar Le Tunnel, Montréal

Le Tunnel — 22 janvier 2010

J’ai été le premier à l’école à porter des pantalons « pattes d’éléphant ». J’avais onze ans. Il n’en fallut pas plus à mes petits camarades de classe pour m’affubler aussitôt du joli sobriquet de Dumbo l’éléphant.

J’avais beau me défendre en disant à mes détracteurs que les matelots portaient exactement le même genre de pantalons, rien n’y faisait. À l’époque, seules les filles « dans le vent » pouvaient profiter de cette mode nouvelle sans craindre de faire rire d’elles.

Cet événement anodin fit en sorte d’affermir ma personnalité. Dumbo allait leur en faire voir de toutes les couleurs. Par la suite, profitant de la mode hippie, j’ai été le premier à me faire allonger les cheveux, à porter une chemise rose, des jeans troués, des colliers, des bracelets.

À défaut d’inspirer le respect, j’imposais la méfiance, la crainte : c’était au moins cela de gagné! Dumbo triomphait ! Je volais, littéralement!

Dumbo l’éléphant — 22 janvier 2010

Dumbo l'éléphant

Dumbo. Éléphant de fiction créé par la romancière Helen Aberson (1907-1999)dans son livre-homonyme, 1939.

Le roman a été adapté au cinéma en 1941 par les studios Disney.

Dessin de Tom of Finland (1920-1991)

D’après un scénario et des dialogues de Marguerite Duras, Alain Resnais a réalisé en 1959 un film inoubliable, un chef-d’œuvre du cinéma d’avant-garde : « Hiroshima mon amour ».

Quarante ans plus tard, on pourrait récrire le même scénario, les mêmes dialogues, réaliser le même film. Seuls le titre, le lieu, l’époque seraient changés; pour le reste, l’histoire, le drame, demeurerait à peu près la même : « Haïti mon amour ». Ce serait l’histoire d’un médecin sans frontières, une Française, qui s’amouracherait d’un jeune Haïtien.

Les histoires d’amour sur fond de catastrophe — qu’elles soient naturelles ou provoquées par les hommes — engendrent des chefs-d’œuvre et trouvent toujours un large auditoire. C’est que l’amour est le seul antidote au malheur ou à la folie des hommes.

À la mort de René Lévesque en novembre 1987, j’étais enseignant au collège de Saint-Laurent à Montréal. Quand je suis entré dans ma salle de classe ce jour-là, TOUS LES ÉTUDIANTS HAÏTIENS SE SONT LEVÉS À TOUR DE RÔLE POUR VENIR M’OFFRIR LEURS CONDOLÉANCES. Mon propre père serait mort qu’ils ne m’auraient pas témoigné de sympathies plus vives et plus sincères.

Ce matin, j’ouvre au hasard le plus récent ouvrage de Christian Bobin, « Les racines du ciel », et je tombe sur cette phrase : «  Les yeux des pauvres sont des villes bombardées. »

Une phrase aussi peut être un chef-d’œuvre.

Affiche du film Hiroshima mon amour, 1959 de Alain Resnais

Haïti mon amour — 23 janvier 2010

Alain Resnais, Hiroshima mon amour,1959

À quatre-vingts ans passés, ma tante Rhéa — qui prenait toujours soin d’épeler son nom pour éviter d’avoir à le répéter — faisait toujours du bénévolat.

Femme sans âge, véritable force de la nature, dotée d’une mémoire phénoménale, Rhéa, R-h-é-a, dans ses rares temps libres, apprenait par cœur le plan du métro et les horaires des principaux circuits d’autobus de la ville de Montréal au cas où cela pourrait rendre service à quelqu’un.

Son mari ainsi que ses trois enfants l’adoraient. Elle était autoritaire, certes, mais juste, et elle savait se faire respecter. Rhéa, R-h-é-a, ne vivait que pour les autres. C’était en quelque sorte une espèce de sœur Emmanuelle, mais laïque, et tout comme elle, presque immortelle.

Un aussi bref témoignage ne saurait rendre justice à une femme de cette envergure dont la vie, à elle seule, pourrait remplir un roman de plus de 500 pages.

Dans la mythologie romaine, Rhéa est surnommée la « Grande mère ».

Rhéa (R-h-é-a) — 23 janvier 2010

Plan du métro de Montréal

Lien Youtube : Hymne à la beauté du monde

On me demande souvent ce qu’est la poésie et je réponds toujours :

Pour moi, la poésie, c’est Diane Dufresne qui chante « Hymne à la beauté du monde » de Luc Plamondon. C’est cela, précisément, la poésie : ne pas tuer la beauté du monde. Écrire de la poésie, c’est donner une voix au monde, à un monde en perdition, un monde toujours au bord de la catastrophe, afin que les générations futures puissent elles aussi goûter au mystère de la vie.

C’est cela, en gros, la poésie : une voix, des images, du rythme aussi. Rien d’autre. À trop vouloir parler de poésie, on finit par verser dans la littérature.

Diane Dufresne

« Ne tuons pas la beauté du monde » — 24 janvier 2010

Diane Dufresne

Diane Dufresne, « J’me mets sur mon 36 », Forum de Montréal, 1980

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J’ai toujours été fasciné par les hommes qui s’habillent en femme. Je ne parle pas des travestis ou des personnificateurs féminins, mais de ces hommes mariés, hétérosexuels, qui, cédant à quelques pulsions libidinales, ne font qu’assouvir un fantasme.

Que se passe-t-il exactement dans leur tête? Un homme habillé en femme, retroussant sa robe ou ajustant ses bas devant le miroir se trouve-t-il beau? Pense-t-il à sa vieille mère, à sa femme, à ses enfants, à son patron, à ses voisins? L’image que le miroir lui renvoie parvient-elle à lui faire oublier qu’il est un homme? Ne serait-ce plutôt qu’une image de l’esprit, un pur fantasme, au sens étymologique du terme? Une fois la pulsion assouvie, la tension retombée, le fantasme réalisé, le plaisir se transforme-t-il alors en souffrance?

Un ami m’a raconté que lorsqu’il a appris à ses parents qu’il était homosexuel, il avait quelques appréhensions, mais il ne s’attendait certainement pas à une réaction aussi spontanée et inattendue de la part de sa mère : « Toi! échappa-t-elle, stupéfaite. Je ne t’ai jamais vu habillé en femme! » Bien que cela se passait au début des années quatre-vingt, on peut constater à quel point les gens entretiennent des préjugés tenaces au sujet de l’homosexualité. Quant au père, plus perspicace que sa femme, il se contenta de sourire à son fils en lui disant : « Je le savais depuis longtemps, moi. »

Je me souviens des costumes d’Halloween que ma mère me confectionnait pour l’occasion. Chaque année, je revenais à la charge dans l’espoir qu’elle consente enfin à réaliser le costume de mon choix : « Tu seras beaucoup plus mignon en pirate ou en cow-boy qu’en Petit Chaperon rouge, crois-moi », disait-elle, en passant sa main dans mes cheveux, de plus en plus perplexe au sujet de mes goûts d’une année à l’autre, mais n’en laissant rien paraître. Et pour me dissuader qu’un tel déguisement n’était pas très approprié pour un garçon de mon âge, elle ajoutait : « De toute façon, le rouge ne te va pas bien. »

Gustave Doré (1832-1883) Le Petit Chaperon rouge, 1862

« Le Petit Chaperon rouge » — 15 janvier 2010

Gustave Doré
(1832-1883)
Le Petit Chaperon rouge, 1862

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où j’écris, pour le plaisir d’écrire, des phrases avec beaucoup de virgules.