Intérieur du magasin Heineken, Amsterdam
Dessin d'une tête de chimpanzée

Denis Payette

« Je suis un peintre qui écrit, mais j’aspire de plus en plus à devenir un poète qui peint. »

La Grande Odalisque, 1814, Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867)

Hors-d'œuvre

et canapés littéraires

La Grande Odalisque, 1814, Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867)

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Le soir de la première de « La Cantatrice chauve », sur la lune, le metteur en scène est dans tous ses états. Les acteurs refusent de monter sur scène, prétextant qu’on ne respecte pas leur contrat. Une heure avant la représentation, le génial metteur en scène a eu le flash de sa vie et a décidé que les acteurs joueraient nus. Ils devaient normalement tous revêtir un costume de singe, les Martin, les Smith, le capitaine des pompiers ainsi que la bonne, Mary.

« C’est absurde !, protestent-ils tous en chœur.

— Justement, rétorque le metteur en scène. C’est le thème de la pièce.

— Peut-être, réplique celui qui incarne monsieur Smith, le doyen de la troupe, âgé de 104 ans. Mais vous dénaturez le texte.

— Je ne dénature absolument pas les propos de l’auteur, proteste le maître. Je signe la mise en scène, c’est tout!

— Autant faire jouer la pièce par une bande de chimpanzés, lance Phédra Fellini-Fédor qui, en 70 ans, a interprété tous les personnages de Ionesco, y compris, les rhinocéros, et qui a triomphé dans le rôle du cadavre dans la pièce « Amédée ou comment s’en débarrasser ».

— C’est ABSURDE! Vous ne comprenez donc rien, vocifère le metteur en scène, au bord de la crise d’apoplexie.

— Et qu’est-ce que c’est que cette histoire de vache qui traverse la scène à tout moment, menée en laisse par un orang-outang vivant?  demande le capitaine des pompiers, sa peau de singe sur le bras…

— La Cantatrice, elle, elle est bien chauve, non, oui ou merde? Vous jouerez nus, voilà tout, conclut-il, à bout d’arguments… »

En 2019, on marchera sur la lune pour la deuxième fois. Mais combien d’années encore avant de pouvoir assister à la première représentation lunaire de « La Cantatrice chauve »?

La première représentation lunaire de « La Cantatrice chauve »
— 12 août 2009

Couverture du livre La cantatrice chauve

La cantatrice chauve, 1950

Eugène Ionesco

(1909-1994)

J’ai une sainte horreur des clowns. Je ne sais d’où me vient cette exécration, un traumatisme de l’enfance sans doute. Je ne puis voir un clown en personne sans ressentir aussitôt un profond malaise. Même chose avec les mascottes de tout acabit, les hommes-sandwiches et les Témoins de Jéhovah.

Dès que l’un d’eux m’approche, un curieux mécanisme de défense s’enclenche : je me renfrogne et ne puis plus bouger un seul muscle de mon visage. Le même phénomène se produit lorsque je me trouve devant des portraits de clowns : ceux de Muriel Millard ou de Michèle Richard provoquent littéralement chez moi une crise de panique.

En général, les enfants craignent les médecins, les dentistes ainsi que tous les professionnels qui portent un sarrau blanc; le chien de mon frère lui détestait tous les facteurs et tous les livreurs affublés d’une casquette.

Je crois mieux comprendre aujourd’hui les raisons qui font que je les abhorre tant : c’est le mot lui-même. Il est laid. Il me semble que les lettres qui le constituent ne vont pas bien ensemble; de plus, sa francisation lui confère un aspect lugubre. Je préfère de loin les termes « bouffon » ou « fou ».

Oui, cela existe : il y a aussi des mots laids, des mots tristes, des mots qui nous font peur. Et j’ai de la peine à imaginer que quelqu’un puisse porter un masque à longueur de journée pour gagner sa vie.

Les clowns — 12 août 2009

Denis, 2005

Denis,

Noël chez les Payette, 2005

Souvent, pour m’amuser, je m’adonne à la bibliomancie. J’ouvre au hasard un dictionnaire ou n’importe quel livre qui me tombe sous la main. Ce jeu divinatoire était assez répandu au Moyen Âge. Il vaut autant, à mon avis, que l’astrologie.

Il faut d’abord secouer le livre énergiquement deux ou trois secondes, le temps nécessaire à la concentration; ensuite, les yeux fermés, on formule mentalement une question; enfin, on ouvre le livre au hasard et, les yeux toujours fermés, on pose l’index sur la page*.

Je tente ici l’expérience.

Les yeux fermés, je secoue mon dictionnaire Robert et je formule ma question : « Pourquoi écrire? » Je l’ouvre au hasard et je tombe sur le mot « lippée »; définition : bon repas qui ne coûte rien.

En ce qui me concerne, je suis assez satisfait de la réponse. Cette définition me semble convenir parfaitement à la littérature : « un bon repas qui ne coûte rien ». Je pense que le hasard m’a bien servi, même s’il m’arrive assez souvent de dépenser beaucoup plus pour des livres que pour de la nourriture.

*Variante : si l’on préfère, on peut choisir le premier mot qui figure en haut de la page gauche (si l’on utilise un dictionnaire), ou la phrase entière (si l’on utilise un autre type de livre, un roman ou la Bible, par exemple).

Bibliomancie — 13 août 2009

Le Bateleur, Arcane I du tarot

le Bateleur, arcane I du tarot

Un homme nu étendu sur des draps roses a quelque chose d’attendrissant. Couché sur le ventre, la jambe gauche repliée, la tête reposant sur l’avant-bras droit, il semble avoir conservé toute la candeur et toute l’innocence d’un enfant; couché sur le dos, cette image ne tient plus, à cause du sexe qui occupe tout l’espace du regard et qui accapare trop l’esprit. Je pense au très beau recueil de Claude Beausoleil : « Au milieu du corps l’attraction s’insinue ».

Dans la plénitude de cet instant, j’expérimente l’idée platonicienne du Beau : harmonie des courbes, synchronisme parfait de la respiration, subtil frémissement des poils, velouté de la peau, vulnérabilité du sexe au repos, décontraction des muscles du visage, humilité des pieds. Je pense chaque fois à Dieu observant Adam quelques minutes avant son réveil.

Homme rose — 14 août 2009

La création d'Adam de Michel-Ange

La création d’Adam,
1508-1512

Michel-Ange

(1475-1564)

Je traîne toujours dans mon sac une liste de titres de livres que je me propose de lire incessamment. J’ai peur d’en manquer. Je suis ce qu’on appelle un bibliophile, un bibliomane, un bibliophage.

Acheter un livre ne veut pas nécessairement dire qu’on le lira dans les semaines qui viennent. C’est pourquoi il faut toujours en avoir en réserve. Chaque livre attend son lecteur tout comme chaque lecteur attend son livre. Il y a aussi des livres qu’on achète et qu’on ne lira probablement jamais. Je me demande même parfois si ce n’est pas le livre lui-même qui décide du moment qui lui convient pour nous livrer (sic) tous ses secrets. Qui jamais ne dira toute la part de mystère que recèle l’écriture?

Je ne crois nullement que le livre électronique constitue une menace pour le livre papier; un livre, par définition, ne peut pas être virtuel : il n’existe que dans la mesure où on peut le VOIR, le toucher, le palper; il faut lui laisser le temps de s’acclimater à son nouvel environnement. Les gens qui ne lisent pas ne peuvent pas comprendre qu’un livre est un être vivant qui attend qu’on l’entrouvre pour lui permettre enfin de reprendre son souffle.

De même, il est faux de prétendre qu’un livre qui ne circule pas est un livre mort. Les livres ont leur propre vie. Même ceux qu’on n’ouvre jamais et qui s’empoussièrent sur les étagères des bibliothèques, sur les tables, sur les bureaux, sur les tapis, même ceux-là respirent, vibrent, soupirent : ils nous rappellent que la patience est une vertu.

Lire un livre (nous) délivre. Il se peut aussi que ce soit nous qui le délivrions.

La lecture — 15 août 2009

Affiche du film Fahrenheit 451

Fahrenheit 451,

1966

François Truffault

(1932-1984)

Jamais je ne me lasserai de regarder les pieds des hommes. Je pense au tout premier préhominien qui, se dressant sur ses pattes arrière, transforma à tout jamais l’histoire de l’humanité. Voulait-il tout simplement voir plus loin que le bout de son nez, voulait-il seulement effrayer un ennemi, voulait-il tout bonnement impressionner une femelle revêche, qui saurait le dire? Personne ne pouvait imaginer une telle révolution. On pense que la sécheresse serait à l’origine de cette mutation.

Les pieds des hommes allaient devenir en quelque sorte leurs ailes : ils pouvaient désormais partir à la conquête du monde. Les pieds sont aux hommes ce que les ailes sont aux oiseaux, ce que les branchies sont aux poissons : « L’homme véritable respire avec ses talons » écrivait Tchouang-tseu. En adoptant la station verticale, homo erectus s’est un peu enflé la tête. Je l’en remercie.

Celui qui le premier a osé transgresser sa propre nature, celui-là est le véritable Adam, celui-là même qui tentait péniblement de garder son équilibre, qui est tombé, s’est relevé, a recommencé. Un petit pas pour lui, peut-être, mais un grand pas pour l’Humanité.

On oublie trop souvent que l’expression des émotions, chez l’homme, passe aussi par ses pieds : j’y découvre à la fois la sagesse, la bonté, la force, la douceur, l’humanité.

Les pieds — 16 août 2009

Couverture du livre L'expression des émotions chez l'homme et les animaux de Charles Darwin

L’expression des émotions chez l’homme et les animaux, 1872

Charles Darwin

(1809-1882)

En Aubrac il y a quelques années, les vaches du fermier chez qui je logeais sont revenues toutes seules à l’étable. Même les chiens n’arrivaient pas à leur faire entendre raison (dans la mesure où l’on peut faire entendre raison à une vache, bien sûr).

Étrange procession que ces vaches rentrant au bercail; on aurait dit un cortège funèbre : même lenteur, même abattement, même solennité. Accablées par la chaleur, c’est à peine si elles remuaient la queue. Le fermier a dû s’y prendre à plusieurs reprises, aidé par les chiens, pour les empêcher de pénétrer dans l’étable : pour une qu’on chassait, il en rentrait quatre. La confusion était grande.

Je ne comprenais pas l’obstination du fermier. Moi, en pareil cas, j’aurais été fier de mon troupeau. : il faisait tout simplement trop chaud pour rester dans le pré. Mais c’est le cœur d’un poète qui parle ici, pas celui d’un fermier.

Les pauvres bêtes craignaient-elles que leur lait ne tourne? Comme ce texte, si je m’entête à vouloir l’achever?

Il fait trop chaud pour écrire aujourd’hui.

Canicule — 17 août 2009

Constellation du Grand Chien

Constellation du Grand Chien

À Londres, à Madrid et à Paris, on trouve des bars où on laisse tous ses vêtements au vestiaire en entrant. On ne garde que ses chaussures.

À « L’Impact », à Paris, quelqu’un m’aborde et me demande si je suis « régulier ». Je ne suis pas certain de bien saisir le sens de la question; j’hésite un peu avant d’émettre un très faible « non », à peine audible. Il attaque à nouveau : « Lui, à côté, c’est ton mec? » Retrouvant tout à coup mon assurance, je réponds « oui ». Il ajoute : « T’en as de la chance, mec, ton pote, il a un cul d’enfer! » Je me dis : « Ça y est, les présentations sont faites! »

Puis, sans plus tergiverser, il me demande s’il peut m’embrasser. Je précise que même si je ne suis pas « régulier », j’aurais bien envie de l’embrasser, mais que je m’étonne qu’il ne jette pas plutôt son dévolu sur mon copain. Il rétorque : « Lui, c’est son cul; toi, c’est ta gueule! »

Avant même que je puisse réagir, il m’enlace par la taille et me roule une pelle, tout ce qu’il y a de plus « régulier » en pareilles circonstances. Je n’arrive pas à me faire à l’idée que je suis en train d’embrasser quelqu’un dont j’ignore à peu près tout, hormis le fait qu’il soit un homme. Je perds tous mes repères. Comment savoir à qui j’ai affaire? Est-ce un pompier, un agent de sécurité, un plombier, un professeur des langues anciennes, un éboueur?

« Qu’importe, ai-je ensuite confié à mon copain; les hommes, nus ou habillés, embrassent à peu près tous de la même façon. » Mais il riait tellement que je doute fort qu’il ait pu m’entendre.

En quittant les lieux, je réalisai à quel point le nom du bar était approprié.

Naked bar — 18 août 2009

Carte d'affaires du bar l'Impact

L’Impact

18, rue Grenata

75002 Paris

Tél:01.4221.
9424

www.impact-bar.com

La chatte siamoise de mon amie Aline a vécu vingt-quatre ans. Approximativement, cela équivaudrait chez un humain à quatre-vingt-dix-huit ans!* Presque aveugle, édentée, elle était toutefois assez alerte pour pouvoir sauter de la table de cuisine jusque sur le dessus du réfrigérateur sans jamais rater son coup. Aline ne la nourrissait plus que de filet mignon haché cru.

Quand le docteur d’Orangeville est venu pour la piqûre, Capucine n’avait pas mangé depuis deux jours. La chatte est morte sur les genoux de sa maîtresse, en ronronnant.

Aline était à l’âge de prendre sa retraite. Elle a vendu sa maison dans les Laurentides puis s’est installée en ville : sans sa chatte à ses côtés, la campagne lui semblait triste. Mais le petit condo tout neuf manquait d’âme : elle s’ennuyait. Son frère lui a alors offert une petite chatte noire que l’on baptisa Ciboulette. Mais Aline ne put jamais s’attacher vraiment: sa mémoire commençait à lui jouer des tours. Quelques années plus tard, elle mourait. Enfin, c’est une façon de parler, car il y avait déjà longtemps qu’Aline avait oublié qu’elle s’appelait Aline.

Elle m’avait présenté Gaston Miron, Pauline Julien, Hélène Loiselle. Quand je suis sorti avec elle la dernière fois, elle me prenait pour Gilles Vigneault.

* Formule pour calculer l’âge d’un chat en années humaines : [(âge du chat + 4) ÷ 2 X 7]

Les noms propres — 19 août 2009

Constellation du Grand Chien

Jeanne Calment

(1875-1997)

Doyenne de l’humanité de 1986 à sa mort.

« Je n’ai jamais eu qu’une seule ride et je suis assise dessus. »

« Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. »

« Les fenêtres » Charles Baudelaire

Les chats, tout comme les poètes, aiment regarder par la fenêtre. Tout ce qui permet une ouverture sur le monde plaît aux grandes âmes. Car les chats aussi ont une âme : il n’est que de contempler leurs yeux pour s’en convaincre ou de relire ces vers de Baudelaire : « Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin, / Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques. »

On s’étonne que Matisse n’ait pas peint davantage de chats. Mais il nous a laissé ses fenêtres, véritables poèmes qui font entrer la lumière du Midi dans notre âme, même lorsqu’il pleut : on a l’impression, chaque fois, d’embrasser l’infini. Baudelaire et Matisse : si éloignés, et pourtant si proches : le spleen de l’un; l’idéal de l’autre.

Les fenêtres — 21 août 2009

Marguerite au chat noir, 1910, Henri Matisse (1869-1954)

Marguerite au chat noir, 1910

Henri Matisse

(1869-1954)

Mon amie N*** me confie qu’elle aime s’endormir en tenant le sexe de son mari dans sa main. Elle dit que le sexe d’un homme, au repos, c’est comme un oisillon tout chancelant, encore trop faible pour se tenir sur ses pattes, qu’il a froid et que, pour le rassurer, il lui faut la chaleur de sa mère, les battements rassurants de son cœur. Elle aime la douceur de la peau, sa texture, son élasticité.

Elle dit qu’elle s’endormait souvent dans les bras de son père. Elle se rappelle le jour où elle lui avait demandé ce qu’il cachait, là, sous son pyjama. Il lui avait alors répondu que c’était un oiseau endormi.

L’oiseau endormi — 23 août 2009

Femme et oiseau dans la nuit, 1972, Juan Miró (1893-1983)

Femme et oiseau dans la nuit, 1972

Juan Miró

(1893-1983)

Plus je vieillis, plus j’aime l’hiver. Jamais je n’aurais pensé écrire un jour cette phrase. Que s’est-il donc passé? Aurais-je à ce point vieilli sans m’en rendre compte? Avant d’oublier qui je fus réellement, voici le portrait (sous forme de dictée de l’inconscient) de quelqu’un qui disait n’aimer que l’été.

J’aime les arbres, les oiseaux, la vanille, l’odeur des lilas, les chats, ma mère, la bière; j’aime Baudelaire, Mallarmé, Molière, Marguerite Duras, « La chèvre de monsieur Seguin »; j’aime la paella, le couscous, les Africains, les Cubains, les Haïtiens; j’aime la peinture,, Matisse, Miró; j’aime la pizza végétarienne de luxe de Piazzetta; j’aime les pâtes, la lime, les hommes en sandales, les filles en jupe, le poivre, la purée de pommes de terre; j’aime mon travail, les chansons de Barbara, les araignées et les fourmis; j’aime me lever tôt, le café au lait, Paris, les plombiers, Proust, « Guernica » de Picasso, Andy Warhol, les vaches et les poules; j’aime toutes les fleurs, ma petite-nièce Coco; j’aime les poèmes de Jacques Prévert, mon chum, le cassoulet, les dictionnaires, les bulletins de nouvelles à Radio-Canada; j’aime Montréal, Londres, New York; j’aime marcher, prendre un bain; j’aime les barbus, Édith Piaf, Charles Trenet, Annie Ernaux et Christian Bobin; j’aime écrie pour écrire, manger pour manger, fumer et boire, dormir.

J’aime aussi beaucoup Jean-Paul Riopelle et le saumon fumé.

Je tremble à l’idée de me relire.

Autoportrait automatiste — 26 août 2009

Carré blanc sur fond blanc, 1918, Kazimir Malevitch (1878-1935)

Carré blanc sur fond blanc,

1918

Kazimir Malevitch

(1878-1935)

J’observe une femme à la dérobée au supermarché. Dans son panier : des oignons, un pied de céleri, des tomates, un poivron vert, du fromage, du bœuf haché, des champignons et des macaronis. Elle est de ces femmes d’un certain âge qui dégagent de la douceur, de la bonté, de la compréhension, au charme discret, au sourire poli, aux hanches fortes. Je ne sais pas ce que je donnerais pour qu’elle m’invite chez elle; il me semble que ses macaronis au fromage doivent être les meilleurs au monde, c’est comme une certitude pour moi. C’est difficile à expliquer, mais cette inconnue stimule mon appétit. Peut-être à cause de la forme particulière de sa bouche, de ses rondeurs, peut-être à cause de ses mains, je ne saurais le dire. Je suis comme envoûté et, à défaut de le lui dire, je l’écris ici en toute simplicité.

Le macaroni — 30 août 2009

Nature morte aux oignons, 1895, Paul Cézanne (1839-1906)

Nature morte aux oignons, 1895

Paul Cézanne (1839-1906)

Je reçois ce courriel d’une internaute. Je ne la connais pas. « C’est par hasard », dit-elle, qu’elle a découvert mon site web. Elle écrit :

Monsieur,

Je ne sais pas qui vous êtes, je ne vous connais pas, mais je tiens à vous dire que la lecture de vos « canapés » m’enchante et me bouleverse tout à la fois. Que ne les publiez-vous pas?

En vous lisant, il me vient des envies folles. Je ne sais si ce que vous écrivez est vrai, quelle part y occupe la fiction, mais j’ai enfin l’impression que quelqu’un me comprend!

Chaque fois que vous évoquez votre enfance, il me semble retrouver la mienne. J’ai l’impression d’avoir connu votre grand-mère; votre mère ressemble étrangement à la mienne; j’ai, moi aussi, attrapé un écureuil avec mes mains quand j’étais petite!

Je n’ai pas la moindre prétention littéraire, pourtant, vous me donnez le goût d’écrire. J’ajouterais : vous me donnez le goût de vivre! Comme je le disais précédemment, il me vient des envies folles!

Hier, je me suis rendue chez ma sœur. Je l’ai serrée très fort dans mes bras. Elle est restée interdite, mais elle s’est laissé faire. Je n’arrivais pas à dire quoi que ce soit. Elle m’a souri fort diligemment (j’utilise ce mot, même si je ne suis pas tout à fait certaine du sens). Puis je suis repartie, allégée, toute guillerette (j’ai vérifié le sens de ce mot et c’est tout à fait comme ça que je me sentais : « de belle humeur », « en joie », « épanouie »).

Après la mort de notre frère, je ne lui ai jamais plus jamais adressé la parole. La lecture de votre « Lettre d’un petit frère à son grand frère » m’a donné le courage et la force qu’il me manquait pour effacer de vieilles rancunes.

Je vous en remercie chaudement.

Amitiés,

Marie-Nicole X***

Courriel — 30 août 2009

Boîte aux lettres, Londres

Boîte aux lettres, Londres

Jusqu’à l’âge de sept ans, j’ai dormi entre mon père et ma mère. Je me souviens de la dernière fois, de la voix de mon père, du silence de ma mère : « Ce soir, c’est la dernière fois, tu m’entends! »

Pour me consoler, ma mère m’a acheté des poissons rouges. Encore une phrase qu’on ne trouve pas dans les manuels de grammaire : « Pour que je ne couche plus dans leur lit, mes parents m’ont acheté deux poissons rouges ».

Je ne compte plus le nombre de poissons rouges que j’ai achetés dans ma vie! Il y a eu : Bob, Tatiana, Mutt and Jeff, Pilaf, Robinson, Solo, Taxi, Soleil et Lune, Ophélie, Renaud, Max, Luigi, Castor et Pollux, Carmen, Ferrari, Calmant, Diogène, Annabelle, Anatole, Rougeole, Carnaval, Oxymore, Madame Plume, Titanic, Rosemary, Palimpseste, Siesta, Martini, Tristan et Iseut, Thérèse et Pierrette, La Duchesse, La grosse femme, etc. Le dernier en lice s’appelait Frida.

Encore aujourd’hui, rien ne me calme autant que de passer des heures à regarder mes poissons rouges faire des bulles pour passer le temps. Et de toutes les peintures de Matisse, « Les poissons rouges » demeure ma préférée.

Dans les bras d’un homme, je me suis toujours senti comme un poisson dans l’eau.

Les poissons rouges — 2 septembre 2009

Les poissons rouges, 1912, Henri Matisse (1869-1954)

Les poissons rouges, 1912

Henri Matisse

(1869-1954)

La mort, c’est plus jamais. Dans cette phrase, ce n’est pas le mot « mort » qui fait peur, c’est le mot « jamais », le caractère inéluctable de ces six lettres : j-a-m-a-i-s, si proche pourtant de « j’aimais ». Mourir, c’est plus jamais ne dire « je t’aimais ». Jamais plus pouvoir te serrer fort dans mes bras; jamais plus prononcer ton nom tout bas dans ton cou en caressant tes cheveux; jamais plus tes yeux, ta bouche, ton front; jamais plus te regarder t’habiller, te regarder te déshabiller (cette étrange posture quand tu enlevais tes bas); jamais plus dire et redire « je t’aime ». « Jamais plus » dit le corbeau de Poe, à cinq ou six reprises : nevermore!

Quand bien même il y aurait quelque chose après, quand bien même je passerais ma mort à t’attendre, je n’aurai fait, en t’attendant, que repousser l’échéance de ce fatidique et détestable adverbe : « jamais ». Jamais plus toi ni moi. À quoi peut bien servir alors le mot toujours? Toujours, jamais, de simples adverbes.

Les adverbes — 4 septembre 2009

Le Corbeau, 1845, Edgar Poe (1809-1849)

Le Corbeau

1845

Edgar Poe

(1809-1849)

Cette femme cultive des roses depuis 25 ans. Il faut voir ses mains. Je lui ai demandé pourquoi elle ne portait jamais de gants.

« Vous savez, me répondit-elle, on ne tue pas impunément la beauté. Les roses se défendent comme elles peuvent. Leur attrait vient moins de leur beauté ou de leur parfum que de leurs épines. »

« De toutes les fleurs, ajouta-t-elle, la rose est la plus orgueilleuse, la plus effrontée de toutes. Ce sont de petits vampires sympathiques : je leur dois bien quelques gouttes de mon sang ».

« Pourquoi croyez-vous qu’elles soient si belles? », conclut-elle, en essuyant une goutte de sang avec son mouchoir.

Je croyais parler à la petite Thérèse de l’Enfant-Jésus.

Les roses — 6 septembre 2009

Sainte Thérèse de Lisieux, Marche des roses

Sainte Thérèse de Lisieux

(1873-1897)

Patronne des Missions, priez pour nos Bienfaiteurs

Marche des roses

« Insérez 10¢ dans la perforation de chaque rose »

Les gens me disent : « J’ai lu tes canapés »; « J’ai bien aimé ton canapé où tu parles de ta mère »; « Ton canapé daté du 17 août m’a beaucoup touché ». Ça me fait tout drôle. Ils n’ont pas l’air de se rendre compte que le mot « canapé » est en train de prendre une tout autre signification.

J’en donne ici ma propre définition :

« Canapé » : court texte improvisé diffusé sur le web qui relate un fait, un geste, un souvenir, dans le seul but de divertir, de plaire ou de toucher; le canapé s’accompagne généralement d’une image, d’une photo ou d’une peinture illustrant le propos. Écrire des canapés. Lire des canapés. Illustrer des canapés. Voir IMPROMPTU.

Je n’ai pas la prétention d’avoir inventé un nouveau genre littéraire, mais j’éprouve une certaine fierté quand quelqu’un me dit ou m’écrit : « J’ai lu tes derniers canapés. » Cela me laisse croire que, d’ici quelques années, j’aurai peut-être contribué, presque à mon insu, à enrichir le dictionnaire en détournant simplement le sens d’un mot. On écrit bien des « cadavres exquis », pourquoi pas des « canapés »?

 

Canapés — 8 septembre 2009

Marie Adélaïde de Franc en robe turque, 1753, Jean-Étienne Liotard (1702-1789)

Marie Adélaïde de France en costume turc, 1753

Jean-Étienne Liotard

(1702-1789)

J’ai fait un pacte avec moi-même : j’ai décidé de consacrer les années qu’il me reste à vivre à l’écriture. Je n’ai que trop tardé. C’est moins risqué que de pactiser avec le Diable. De toute façon, je n’aime rien tant que d’écrire : écrire des phrases grammaticalement correctes; vérifier le sens d’un mot dans le dictionnaire; m’amuser avec la ponctuation, etc. Rien ne me procure autant de satisfaction, de bonheur, de joie que l’écriture.

Toute ma vie, je n’ai fait que chercher la joie. Je l’ai trouvée d’abord chez les peintres (chez Matisse, chez Miró, chez Picasso); je l’ai trouvée ensuite chez les grands mystiques catholiques (François d’Assise, Thérèse d’Avila, Jean de la Croix); je l’ai trouvée aussi chez les chiens; enfin, dans plusieurs poèmes de Prévert.

Rien ne me réjouit tant que de me savoir vivant, de me lever matin en sachant que je pourrai consacrer une heure ou deux à l’écriture; rien ne me désole tant, ni ne m’attriste autant que des gens qui se plaignent qu’ils s’ennuient. Mourir, ce n’est pas le contraire de vivre; c’est l’ennui qui tue les gens! « Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain : / Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie » disait Ronsard à Hélène.

Cette histoire unique qui a été la vôtre, votre vie, ce roman que vous ne vous êtes jamais donné la peine de lire, ou d’écrire, qui l’achèvera? Si Faust avait compris cela, il n’aurait jamais accepté le pacte de Méphistophélès.

Au moment venu, je n’hésiterai pas une seconde à apposer ma signature au bas de ma vie : « J’ai vécu, j’ai vécu, j’ai vécu. »

La joie — 10 septembre 2009

Affiche de l'opérat Faust, 1859, Charles Gounod (1818-1895)

Faust, 1859

Charles Gounod(1818-1895)

Dans une lettre aujourd’hui fameuse, datée du 15 mai 1871, Rimbaud écrivait à Paul Demeny que le poète doit se faire voyant « par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». À défaut de se faire voyant — ce qui n’est pas donné à tout le monde —, on peut toujours se faire voyeur. Le quotidien, pour qui a des yeux pour le voir, recèle de profonds mystères. En ce qui me concerne, il me suffit amplement. Pour apprécier une chose, il faut d’abord la connaître.

« La poésie, cesse de la transférer dans le rêve; sache la voir dans la réalité. Et si elle n’y est pas encore, mets-l’y », écrivait Gide.

Pour moi, le simple fait de boire un verre d’eau me jette dans des transports sans nom. Je pense chaque fois à Thérèse d’Avila qui tombait en extase à la simple évocation du nom de Dieu. Il y a quelque chose de divin dans l’eau, je ne saurais dire, la transparence, l’absence de goût, la pureté. J’envie les poissons, les dauphins, les sirènes, les tortues. Douce, dure, froide, chaude, salée, pétillante, aromatisée, alcoolisée, l’eau nous ramène toujours à l’essence, à l’origine, au début.

J’observe le monde qui m’entoure avec les yeux d’un enfant qui n’a pas encore appris à marcher, qui rampe, qui avance à tâtons, qui trébuche, titubant comme un homme ivre, confiant néanmoins que ses efforts le mèneront loin, très loin, même s’il n’a parcouru qu’un mètre en dix minutes, au prix d’efforts presque surhumains, pour voir, toucher, sentir, goûter ce qu’il peut à peine imaginer tellement sa soif de connaître est grande.

C’est vers cet état d’éveil profond, mélange de mysticisme, de bouddhisme et d’agnosticisme, que je tends de plus en plus. L’extase, c’est voir ce que l’on a fini par ne plus voir, cette jouissance lumineuse qui traverse tous les disques de votre colonne vertébrale et qui vous brûle les yeux de l’intérieur, ce feu sacré, ou l’amour, si l’on préfère.

Le feu sacré — 11 septembre 2009

Image du Sacré-Coeur de Jésus

On ne sait pas la tristesse des gens, on ne peut pas imaginer!

J’écoute une chanson à la radio : « Belle dans tête », d’Éric Lapointe, chanson belle, chanson triste. En face de moi, une vieille femme qui mange un sandwich aux œufs. À la regarder, je devine qu’elle a déjà été très pauvre, que son père était un homme autoritaire, que ses frères se moquaient d’elle, que sa mère l’ignorait. Je devine tout cela à ses mains et à sa bouche : elle tremble et avale avec difficulté.

Elle est de ceux et celles qui ne parviennent à sourire qu’au prix d’un effort presque surhumain, de ceux et celles qui y parviennent parce qu’ils ou elles s’efforcent de croire en la bonté de Dieu.

On ne soupçonne pas à quel point les gens sont tristes, ce n’est pas imaginable.

Et quand cette tristesse se change en peur, on peut alors voir dans leurs yeux les vestiges d’une vieille blessure d’enfance mal cicatrisée, jamais refermée. J’aurais envie de lui dire : « Madame, il n’y a pas que Jésus qui vous aime. » J’aurais envie de lui dire « Bonjour tristesse ».

Je n’ai pas parlé des yeux de cette femme. Ce ne sont déjà plus des yeux, ce sont des cicatrices.

J’avale ma dernière bouchée de hot-dog de travers.

« Bonjour tristesse » — 12 septembre 2009

Tristesse du roi, 1952, Henri Matisse (1869-1954 )

Tristesse du roi, 1952

Henri Matisse (1869-1954 )

À la rigueur, si je voulais, je pourrais écrire n’importe quoi. Le « quoi », l’histoire, ne m’intéresse pas; c’est dans le « comment », la manière, que se trouve la beauté de l’écriture. Roland Barthes, écrit dans « Le plaisir du texte » : « Est dit écrivain, non pas celui qui exprime sa pensée, sa passion ou son imagination par des phrases, mais celui qui pense des phrases : un Pense-Phrase (c'est-à-dire : pas tout à fait un penseur, et pas tout à fait un phraseur). »

La vie des autres ou la sienne propre ont en soi peu d’intérêt. Mais, au contraire, comment on a vécu, comment ont vécu ceux que nous avons aimés, ceux que nous admirons, ceux que nous lisons, cela mérite toute notre attention. Il faut leur faire la vie belle.

On devrait remettre à toute personne sur le point de mourir une carte sur laquelle figurerait une image, quelques mots qui seraient en quelque sorte le résumé de ce qu’a été sa vie; pas une photo accompagnée d’une notice nécrologique, pas une épitaphe au sens propre, ni un hommage posthume, mais une image, une phrase pouvant servir de titre à son autobiographie.

« La détresse et l’enchantement » de Gabrielle Roy, « Les Plaisirs et les jours » de Marcel Proust me conviendraient parfaitement : les plaisirs, le temps qui passe, les livres, la détresse, l’enchantement, l’amour.

J’aimerais vivre assez vieux pour pouvoir dire à tous ceux que j’aime : « J’ai enfin trouvé le titre qui mettra fin à ma vie. »

Les images — 12 septembre 2009

Couverture du livre Le plaisir du texte, 1973, Roland Barthes (1915-1980)

Le plaisir du texte, 1973

Roland Barthes (1915-1980)

Michel Tremblay écrit dans « Les vues animées » : « Avez-vous autant pleuré que moi à la mort de la mère de Bambi? Personnellement, je ne m’en suis jamais remis. »

Oui, c’est vrai, j’ai pleuré moi aussi, mais pas autant qu’à la mort de la chèvre de monsieur Seguin. Quand mademoiselle Lévesque a lu le conte en classe, j’étais sûr que la chèvre allait s’en sortir, que monsieur Seguin allait la retrouver juste à temps, que le loup aurait pitié d’elle.

J’ai vu le moulin que Daudet a acheté à Fontvieille. Je suis monté au grenier, j’avais l’impression de me retrouver dans un conte de Fanfreluche!

J’ai acheté sur place un exemplaire des « Lettres de mon moulin ». Dehors, sous un soleil de plomb, à l’ombre d’un olivier, grisé par le chant des cigales, j’ai relu pour la centième fois, les larmes aux yeux, le combat épique d’une brave et courageuse petite chèvre contre un loup sanguinaire et sans pitié. Et la voix d’Alphonse Daudet était aussi agréable à mes oreilles que celle de mademoiselle Lévesque.

« La chèvre de monsieur Seguin » II — 17 septembre 2009

Couverture du livre: Bambi, l'histoire d'une vie dans les bois, 1923 de Felix Salten (1869-1945)

Bambi, l'histoire d'une vie dans les bois, 1923

Felix Salten (1869-1945)

Denis Payette à Fontvieille, 1998

Fontvieille, 1998

Qui peut se vanter d’avoir des idées, une pensée qui lui soit propre, de l’originalité? Qu’est-ce que la personnalité sinon la projection de l’idée que l’on se fait de soi-même, ce « moi » idéalisé, cette image de soi qui plaît tant à nos amis et sans laquelle, à leurs yeux mêmes, nous serions totalement dépourvus d’intérêt? Ne sommes-nous donc jamais nous-mêmes? Qui peut me dire qui je suis, ce que j’aime, ce que je vaux, pourquoi je vis? « Vous n’êtes rien », écrit le grand philosophe indien Krishnamurti.

En général, nous sommes totalement dépourvus d’originalité. Nous empruntons aux autres la presque totalité de tout ce que nous croyons être « nous ». Ceux qui écrivent, ceux qui pensent en savent quelque chose. Écrire la moindre phrase, exprimer clairement sa pensée exige un effort tel que la plupart d’entre nous préfèrent la parole à l’écrit, la lecture à l’écriture. Pourtant, celui qui parvient à coucher sur papier une pensée s’en libère aussitôt. C’est une grande joie. Mis à part l’écriture, il n’y a que la méditation qui puisse apporter un tel soulagement, une telle libération.

Savoir que je ne suis rien me ramène à l’essentiel, c’est-à-dire, pour moi, à l’écriture. Leçon d’humilité.

Les idées — 18 septembre 2009

Couverture du livre Le sens du bonheur, édition 2006, Krishnamurti (1895-1986)

Le sens du bonheur,

Édition 2006

Krishnamurti (1895-1986)

Il faudrait que j’en parle à un psy : j’ai toujours aimé accorder les participes passés. Curieuse passion, s’il en est une, les caprices de la langue française ont toujours été pour moi une source de curiosité, de fascination et d’amusement. La logique qui sous-tend tout l’édifice de la langue française, sa structure — je serais presque tenté de dire son infrastructure —, me procure de grandes joies.

Employés seuls ou avec être, conjugués avec avoir, avec avoir suivi d’un infinitif, essentiellement ou accidentellement pronominal, l’accord du participe passé obéit à une logique à toute épreuve. Dans tous les cas, on en revient toujours à la règle de base : avec l’auxiliaire « être », le participe s’accorde avec le sujet; avec l’auxiliaire « avoir », on l’accorde avec le complément d’objet direct seulement si celui-ci est plus important que le sujet; si tel est le cas, il est placé avant le verbe et l’accord se fait avec lui. Peut-on être plus clair?

Dans le cas particulier de l’accord du participe passé conjugué avec avoir suivi d’un infinitif, il faut se poser une seconde question : est-ce que le C.O.D. placé avant peut faire l’action exprimée par le verbe à l’infinitif? Ce souci constant de clarté, de précision, de rigueur qui caractérise le français en fait une langue d’exception.

Accorder des participes passés me donne l’impression d’être intelligent et le sentiment du devoir accompli.

Les participes passés — 19 septembre 2009

Couverture du Dictionnaire des difficultés de la langue française, 1971, Adolphe V. Thomas

Dictionnaire des difficultés de la langue française

1971

Adolphe V. Thomas

Il y avait toujours un attroupement de garnements autour de Martine Paquin le lundi dans la cour d’école. Le directeur, qui observait la scène de la fenêtre de son bureau du deuxième étage, voulut y voir clair.

Pourtant, Martine ne faisait que se balancer, comme les autres jeunes filles de son âge. Mais plus elle prenait de l’élan, plus les garçons chahutaient. « Pourquoi le lundi et pas les autres jours de la semaine? » se demandait-il, perplexe.

Le soir, à la maison, il résolut d’en parler à sa femme. Celle-ci achevait de plier les vêtements qu’elle avait fait sécher sur la corde à linge plus tôt dans la journée. C’était lundi, jour de lavage. Il rougit en pensant à Martine.

« Dorénavant, se dit-il en lui-même, les balançoires seront interdites le lundi. »

L’escarpolette — 19 septembre 2009

L’inspiration (autoportrait), 1769, Jean Honoré Fragonard (1732-1806)

L’inspiration (autoportrait)

1769

Jean Honoré Fragonard

(1732-1806)

Les hasards heureux de l'escarpolette , 1767-1768, Jean Honoré Fragonard (1732-1806)

Les hasards heureux de l’escarpolette, 1767-1768

Jean Honoré Fragonard (1732-1806)

Quand je vais chez « Home Depot », je me dirige aussitôt vers le rayon des portes et fenêtres. Je ne puis résister à l’envie d’ouvrir une porte. Plantée au beau milieu d’un entrepôt géant, une porte qui ne donne sur nulle part a quelque chose de surréaliste : j’ai l’impression chaque fois de me retrouver dans un tableau de Magritte. Un jour, une femme m’a surpris en flagrant délit et m’a avoué en riant que son mari avait la même manie.

J’ai une amie qui entre dans toutes les quincailleries qu’elle croise sur sa route; sa manie : les vis. C’est une obsession, une jouissance; brasser des vis à deux mains lui procure de grands frissons. Elle rira quand elle lira ce « canapé » que j’ai écrit expressément pour elle et que j’aurais pu intituler plus simplement « Les lubies ».

Les portes — 21 septembre 2009

La victoire, 1939, René Magritte (1898-1967)

La victoire

1939

René Magritte

(1898-1967)

Dans « Un désordre de pétales rouges », Christian Bobin écrit : « Tout empêche un écrivain d’écrire — mais écrire c’est passer outre à l’empêchement d’écrire. » Cette phrase aurait plu à Émile Nelligan, de même que celle-ci, du même auteur : « L’écriture est à elle-même sa propre récompense. »

Dans l’opéra « Nelligan » de Michel Tremblay et André Gagnon, Renée Claude, avec la voix qu’on lui connaît, chantait : « Sans qu’on le veuille, sans qu’on l’attende/On se détache et sans comprendre/Sans dire adieu et sans souffrance/On sent venir l’indifférence. » La chanson s’intitule tout simplement : « L’indifférence ». Pas étonnant qu’elle n’ait jamais joué à la radio.

Nelligan, comme la plupart des poètes, écrit dans l’indifférence quasi générale de ses contemporains. Mais qui pouvait savoir qu’il allait laisser à la postérité une œuvre qui ferait de lui un poète reconnu, authentique, lui, poète et fou, interné à 19 ans?

Lui le savait.

L’indifférence — 22 septembre 2009

Pochette du CD « Nelligan », Livret: Michel Tremblay, Musique: André Gagnon, 1991

« Nelligan »

Livret: Michel Tremblay

Musique: André Gagnon

1991

Vieillir, c’est préférer le bourgogne au bordeaux, c’est préférer l’hiver à l’été, c’est commencer à mieux comprendre tout ce que recèle le mot « amertume ».

Vieillir, c’est s’effacer, s’alléger, se délester du poids de sa vie, jusqu’à se fondre, jusqu’à se dissoudre dans l’existence des autres; cela peut paraître terrible, mais ce n’est pas tragique.

On peut aussi choisir de rester jeune en se donnant la mort, comme Marilyn; on peut choisir la folie, comme Nelligan; on peut renoncer à tout et choisir la fuite, comme Rimbaud. Mais ce qu’on laisse alors derrière soi, ce mal, est pire encore que l’amertume.

Oui, peut-être y a-t-il un peu d’amertume dans le fait d’accepter de vieillir, mais on en trouve aussi dans la bière.

 

L’amertume — 23 septembre 2009

Bouchon de bouteille de bière Heineken

Magasin Heineken, Amsterdam

Mon oncle m’a fait croire pendant des années qu’il s’était battu avec un ours. Il exhibait fièrement devant moi la cicatrice que la bête enragée avait laissée dans la chair de son avant-bras. Je ne voyais rien, mais je pouvais imaginer sans peine le combat épique qu’il avait dû livrer pour se dépêtrer des pattes de l’animal furieux. J’avais 6 ans, j’étais crédule. Je lui vouais une admiration sans bornes et je louais son courage héroïque. Je l’écoutais, les yeux révulsés, la bouche grande ouverte.

À 9 ans, je commençai à mettre en doute la véracité de son histoire. Il dut s’en apercevoir. Un jour, il brandit sous mes yeux étonnés une canine toute jaune en jurant que c’était bien celle de l’animal qu’il avait tué. Il me dit qu’il me l’offrirait le jour de mes 12 ans, mais il me fallait d’abord devenir un homme.

Les années passaient. Mon oncle buvait de plus en plus, il fumait beaucoup, mangeait peu, quittait de moins en moins son fauteuil. Il oublia le jour de mon douzième anniversaire. Il mourut jeune.

Après sa mort, ma grand-mère me remit une petite boîte métallique : « J’ai trouvé ça dans les affaires de ton oncle. C’est pour toi. Il y a un mot à l’intérieur. Tu sais qu’il t’aimait beaucoup. »

Cet héritage inespéré me fit réaliser à quel point mon oncle était un homme d’honneur, un véritable héros. Il ne m’avait pas oublié. Et ce qu’il me léguait ainsi, après tant d’années, c’était ce qu’il avait de plus cher : son imagination. J’aurais tellement aimé qu’il le sache.

L’héritage — 25 septembre 2009

Ours

Autopsie d’une phrase — 27 septembre 2009

Corps sur une table d'autopsie


Mésange à tête noire

Mésange à tête noire

Mon amie Nicole va mourir. C’est son fils qui m’en informe : « Maman est entrée hier aux soins palliatifs, à l’hôpital Charles-Lemoyne, à Longueuil. Elle n’en a plus pour longtemps. » Du coup, c’est dix ans de ma vie qui s’effacent, que je raye sans le vouloir. « Elle a décidé qu’elle en avait assez de souffrir. Elle a mis de l’ordre dans ses affaires, a tenu à faire elle-même sa valise, puis elle m’a demandé de la conduire à l’hôpital. C’est elle qui m’a dit de t’appeler. »

Je dresse le bilan de notre amitié : dix ans de complicité, de confidences, de repas partagés, de rires, de larmes. Une amitié indéfectible, presque de l’amour. Je n’ai jamais connu une femme aussi passionnée. Chaque fois qu’elle portait la main à son cœur, j’avais l’impression qu’elle allait défaillir. Elle avait le sens du drame : dans son peignoir rose et ses mules blanches, elle me faisait penser à Marguerite Gautier, la touchante héroïne du roman de Dumas. Spectateur choyé, j’assistais tous les soirs à l’opéra de sa vie, fidèle et infatigable paparazzi jamais tout à fait rassasié.

La vie nous a déjà séparés une première fois, il y a six ans. Le rideau tombe à nouveau ce soir, mais la scène reste vide. Personne ne vient saluer, personne n’applaudit. J’assiste, à distance, à la dernière représentation d’une pièce que nous avons jouée cent fois, pendant dix ans, sans interruption. Le rôle d’une vie.

Un secret nous lie à jamais, Nicole et moi : je l’ai enfoui dans son jardin, il y a maintenant seize ans. Nous n’en avons jamais reparlé. Je pourrais désormais le révéler au grand jour, m’en délivrer. Dans « La Dame aux camélias », Armand Duval, inconsolable, dans un accès de folie, pousse l’outrecuidance jusqu’à exhumer le corps de sa maîtresse pour la revoir une dernière fois et la serrer fort dans ses bras. À quoi bon déterrer le passé? L’amour vrai ne meurt jamais.

Un secret — 7 octobre 2009

Affiche du film : « Le roman de Marguerite Gautier », 1937 de George Cukor

Affiche du film : « Le roman de Marguerite Gautier », 1937

George Cukor

Vers la fin de sa vie, ma grand-mère conversait avec des anges. Elle s’asseyait dans son fauteuil à bascule et attendait patiemment leur venue. Les anges apparaissaient toujours au même endroit, à la même heure, un seul à la fois.

Leurs cheveux étaient longs, blonds et bouclés; ils portaient une tunique mauve, « toujours impeccablement repassée », et leurs ailes touchaient le sol. Ma grand-mère communiquait avec eux par la pensée. Cela ne durait jamais longtemps : ils échangeaient quelques sourires, puis ils repartaient, laissant ma grand-mère rassérénée.

« Tu comprends, me confiait-elle, je n’en parle à personne. Toi, ce n’est pas pareil. »

Les anges lui apportaient des nouvelles de l’au-delà, de son mari, la plupart du temps, parfois de son fils, de ses parents aussi. Tous se portaient bien, aux dires des anges, et ils avaient hâte de la revoir.

Ma grand-mère ne me demandait pas de la croire, elle voulait seulement que quelqu’un l’écoute. Et parce que je l’aimais bien, je finissais par la croire. Je n’en avais jamais parlé à personne avant aujourd’hui.

Les anges — 10 octobre 2009

Melencolia 1, 1514, Albrecht Dürer (1471-1528)

Melencolia 1

1514

Albrecht Dürer

(1471-1528)

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J’ouvre le dictionnaire au hasard, comme je le fais si souvent. Je tombe sur le mot « mésange » : n.f. Petit oiseau au plumage parfois rehaussé de couleurs vives. La mésange à tête noire élève ses petits en forêt.

La définition colle parfaitement à l’idée que l’on se fait de cet oiseau familier, si peu farouche. Mais la phrase qui accompagne la définition me trouble : Si « la mésange à tête noire élève ses petits en forêt », qu’en est-il des autres espèces? Où nichent-elles? Quelles chances de survie peuvent bien avoir les petits d’une mésange qui niche en banlieue, en ville?

Chercher un mot dans le dictionnaire peut nous amener beaucoup plus loin que l’on pense. Une fois de plus, je ne puis que constater mon ignorance : jusqu’à aujourd’hui, je croyais que toutes les mésanges étaient affublées d’une « tête noire ». Cette phrase m’obsède. On dirait qu’elle a encore des choses à me dire.

La mésange à tête noire élève ses petits en forêt. Dix mots à peine : un verbe, un adjectif, deux déterminants, deux prépositions, trois noms; deux accents aigus, deux accents graves, deux accents circonflexes; dix-neuf voyelles, vingt et une consonnes; quarante lettres (deux « l », trois « a », douze « e », trois « n », quatre « s », cinq « t », deux « i », deux « o », deux « r », un « m », un « g », un « f », un « p », un « v »); une majuscule et un point.

Rien n’y fait, je n’arrive toujours pas à me débarrasser de cette phrase. Je pousse plus loin mon investigation en me penchant cette fois sur le pouvoir évocateur des mots, des noms surtout : « mésange » est doux à l’oreille, « forêt » est à lui seul un enchantement, mais c’est l’expression « ses petits » qui m’attendrit le plus. Je me bute ensuite à tout ce que cette phrase sous-entend : le cri des « petits » qui réclame leur pitance, l’odeur de la forêt, le vent, la lumière, etc. Tous mes sens sont sollicités : la scène emplit tout l’espace de mon cerveau.

« La mésange à tête noire élève ses petits en forêt » est pour moi bien plus qu’une phrase : elle est du règne du vivant!

 

Chaque fois que j’ouvre une bouteille de San Pellegrino, je pense à mon amie Louise. Je suis allé la voir à l’hôpital. Amaigrie, les cheveux gris, le souffle court, elle m’a souri. Je me suis penché pour l’embrasser : il n’y avait plus aucune lumière dans ses yeux.

Louise a consacré sa vie à l’écriture, à la poésie surtout. Des jours, des nuits entières à lire et à annoter des manuscrits. Elle n’a pas eu d’enfants, mais elle a mis au monde je ne sais plus combien de poètes. C’est elle qui a publié mon premier recueil et je lui en suis fort reconnaissant.

Louise était aussi une personne passionnée, une professeure très estimée de ses élèves; c’était une femme de goût, gaie, spirituelle, affable, intelligente. J’ignore si elle était croyante; je sais seulement qu’elle était travaillante, vivante, aimante.

Chaque fois que j’ouvre une bouteille de San Pellegrino, il me semble entendre le chant de son âme : quelque chose de léger, d’éthéré, de volatil me fait croire qu’elle est bien. L’étoile rouge au centre de l’étiquette ne brille que pour elle.

San Pellegrino — 21 août 2009

Bouteille de San Pellegrino

San Pellegrino,

Depuis 1899

Zone de Texte: Lisez maintenant mes textes sur mon blogue « Au soleil, je suis toujours dans la lune »
où j’écris, pour le plaisir d’écrire, des phrases avec beaucoup de virgules.