Image d'un billet de banque de mille liresManuscrit du texte Roman - 8 juillet 2009Portrait de Juliette Récamier, 1800, Jacques-Louis David (1748-1825)

« À quoi ça sert de conter ta vie si t’en inventes pas des bouts ? » ( La Duchesse)

Michel Tremblay

Des nouvelles d’Édouard, 1984

 

Cette section regroupe des textes écrits sous l’impulsion du moment. Ils traitent de l’écriture, de la poésie — ma principale activité —, mais aussi de toute autre chose, souvenirs, faits ou gestes qui stimulent mon imagination. S’ils peuvent éclairer le lecteur sur mon travail d’écriture, ils ne constituent pas pour autant une œuvre à part entière. Je les considère plutôt comme de simples amuse-gueules. Je sollicite donc l’indulgence du lecteur.

Denis Payette

« Je suis un peintre qui écrit, mais j’aspire de plus en plus à devenir un poète qui peint. »

Hors-d'œuvre

et canapés littéraires

Portrait de Juliette Récamier, 1800, Jacques-Louis David (1748-1825)

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Le chantre de la tendresse absolue — 22 juin 2009

On trouve beaucoup de couleurs dans mes poèmes. Du rose, du mauve, du noir, du jaune et quelquefois un peu de blanc. Comme je suis profondément mélancolique, ces couleurs agissent comme des catalyseurs, des régulateurs d’intensité émotive venant tempérer les excès neurasthéniques et les humeurs sombres d’un imaginaire toujours en émoi. Les fleurs, les orchidées notamment, remplissent également la même fonction. Ainsi, couleurs et fleurs — que sont les fleurs, sinon une autre forme que prend la couleur pour nous enchanter ? —, bien davantage que les sentiments, habitent la plupart de mes textes et, sans elles, j’avoue que je ne serais jamais devenu ce chantre de la tendresse absolue, comme je me plais si souvent à le dire de moi-même.

Je donnerais ma vie pour avoir écrit ne serait-ce qu’un seul vers des Fleurs du mal. C'est une métaphore, à peine une exagération, mais quand je tombe sur ce vers de Baudelaire : « Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir », chaque fois je me dis que je n'aurai pas vécu en vain si jamais j'arrive un jour à écrire quelque chose d'aussi beau. En poésie, la métaphore est le variateur d'intensité lumineux de la parole  : un éclat vif et subit, un éclair qui électrocute l'âme et qui nous laisse dans un état catatonique. L'expression consacrée « éclair de génie » est donc à prendre au pied de la lettre.

De même pour ce vers célèbre d’Éluard : « La terre est bleue comme une orange ». Si j’avais eu le génie d’arracher ces quelques mots au néant, je mourrais content! Et combien de vers de Nelligan, de Racine — « C’est peu de t’avoir fui, cruel, je t’ai chassé » —, de Prévert, pour lesquels je me damnerais! Les métaphores sont les météores de la poésie : on ne les voit pas toujours venir, mais on en ressent longtemps les secousses! « Un bon poème peut tuer plus de gens qu’un tremblement de terre ». C’est aussi une métaphore et c’est de moi.

J’avais six ans. Je l’avais même offert à mademoiselle Anne-Marie Plamondon, mon institutrice de première année de qui j’étais follement amoureux. Depuis, je n’ai jamais cessé d’écrire des poèmes. J’ai revu mademoiselle Plamondon récemment à l’église. Mon frère venait de mourir. Je ne lui ai pas reparlé du poème. L’avait-elle seulement conservé? Mais au regard attendrissant qu’elle m’a lancé en m’adressant ses sympathies, j’ai eu l’impression qu’elle aurait pu me le réciter de mémoire. Le poème s’intitulait « Le chat noir ».

Je lui ai souri, l’ai remerciée, oubliant de lui dire que j’étais devenu moi aussi professeur et que si j’écrivais de la poésie, c’était sans doute grâce à elle.

Mon premier poème — 30 juin 2009

Les métaphores — 23 juin 2009

Richard,

La situation est on ne peut plus absurde, tu en conviendrais toi-même. Cette lettre que je tape maladroitement à l’ordinateur, cette lettre, dis-je, je l’adresse à un mort : toi !

Tu aurais peine à imaginer l’onde de choc que ta mort subite a entraînée. Je passe sous silence la crise d’hystérie généralisée qui, à un moment ou à un autre, s’est emparée de chacun de nous et la panique (tout aussi généralisée) qui ont succédé à l’annonce de ton décès : la mort ne prend jamais de détour; la mort ne met jamais de gants blancs. Je t’épargne également tous les lieux communs qui en pareille circonstance ne sont que la manifestation spontanée d’une sensibilité à fleur de peau qui nous pousse à dire à peu près n’importe quoi et qui finit toujours par faire de nous de pitoyables fantoches. Mais peut-être sais-tu déjà tout cela.

Rien de tel, rassure-toi. C’est le petit frère qui écrit. Celui qui comptait sur le plus grand pour le défendre; celui qui enviait secrètement l’audace du plus vieux; celui qui rêvait de lui ressembler. Ne dit-on pas selon l’usage consacré « se ressembler comme deux frères » ?

Pour moi, pas de doute : tu as été ce frère, le plus grand héros de mon enfance, et ce, sans masque, sans cape ni épée, sans magie aucune, simplement armé de ton courage et de cette volonté de fer que l’on confond malheureusement trop souvent avec l’orgueil. J’étais Sancho, toi Don Quichotte, et je vivais, tranquille, à l’ombre de mon maître, sans exiger rien en retour. Crois-moi, ce rôle d’accompagnateur me convenait parfaitement. Tes exploits, réels ou imaginaires, alimentaient mes rêves les plus fous et me faisaient entrevoir une vie remplie d’aventures, pleine de dangers, certes, mais riche aussi en découvertes de toutes sortes. Que de fois, endormi à tes côtés, n’ai-je rêvé, Robinson naïf en pyjama rayé bleu et blanc, à ces îles enchanteresses peuplées d’animaux sauvages, de plantes rares et de sources miraculeuses!

C’est à toi que je dois mon amour des livres; c’est à toi que je dois mon amour des bêtes; c’est à toi que je dois mon amour de la vie. Tu m’as entrouvert les portes d’un imaginaire que je n’aurais sans doute jamais pu apprécier si tu n’avais pas été là pour me guider.

J’ai aimé ta folie. J’ai envié tes excès. J’ai même suivi tes conseils. Tu m’as permis de croire en moi et aujourd’hui je t’en remercie.

Je n’ai qu’un seul regret : c’est d’avoir trop tardé avant de te le dire. Mais peut-être le savais-tu déjà.

Je te salue Richard.

Denis, le petit frère
Montréal, 25 juin 2009

Lettre d’un petit frère à son grand frère — 25 juin 2009

Un jour, mon père m’a amené à la pêche. C’est le meilleur souvenir que je conserve de lui. L’image est encore gravée dans ma mémoire : l’eau, les mouches, les vers, le silence surtout. Et le visage de mon père : beau, jeune, frais, serein. J’ai tendu la ligne et j’ai attendu. C’est lui qui avait appâté l’hameçon. Depuis, j’ai toujours confondu l’hameçon avec la cédille : impossible d’écrire les mots « leçon », « suçon », « hameçon » sans penser à la pêche, au visage de mon père.

J’avais froid, mais je n’en laissais rien paraître, j’étais trop fier, trop homme. Je communiais avec mon père, au milieu d’un lac, dans un silence pascalien qui ne m’effrayait nullement.

Puis, j’ai senti une tension au bout de la ligne. Mon père s’est retourné, m’a regardé sans parler, m’a souri. C’est lui qui a décroché l’hameçon. La truite frétilla longtemps au fond de la chaloupe.

La première truite que j’ai pêchée, je ne l’ai pas mangée. On dirait une phrase de grammaire. Dans les deux cas, le C.O.D. étant placé avant le verbe, l’accord se fait. Dans la nature, l’accord est toujours harmonieux.

Leçon de grammaire — 30 juin 2009

J’ai dans les mains le journal que ma mère écrivait dans les années quarante alors qu’elle avait dix-huit ans. S’y profilent les rêves d’une jeune fille trop sage; s’y retrouvent également les paroles de chansons de Georges Guétary. Ma mère attend l’amour.

L’écriture est fine et appliquée. Celle qui sera ma mère ignore pour le moment à qui pourrait ressembler celui qui deviendra son mari. Ma mère attend l’amour en recopiant dans un cahier d’écolier des paroles de chansons d’amour. Surtout, qu’il soit beau et doux.

Penchée au-dessus de son épaule, sa sœur jumelle, Marguerite, esquisse le même sourire de jeune fille trop rangée. Je peux presque voir leurs visages.

Le visage de ma mère — 30 juin 2009

Le matin, au réveil, je prends un café au lait et je fume deux cigarettes. Je lis un chapitre ou deux, puis j’écris. Pourquoi j’aime la poésie ? Parce que c’est un instantané de vie, une overdose de sens qui nous permet soudain de voir le ciel par-delà le ciel, de devenir une rose, de se hisser au creux d’un nid d’oiseau pour en apprécier la douceur. Ceux qui chantent le matin sous la douche aiment la poésie; ceux qui nourrissent leur poisson rouge en lui souriant, aussi; ceux qui saluent tous les chats du voisinage en se rendant au travail; celui qui offre un collier de perles à sa femme dans l’espoir d’un baiser au goût de l’océan en retour; celle qui se caresse le ventre en se demandant si son enfant aura les yeux de son mari. Ceux-là aiment la poésie, pour ce qu’elle est, les autres se contentent de l’écrire.

Si j’élevais des poules à la campagne, si tous les matins je menais paître mes vaches aux champs, si je cultivais du maïs et des pommes de terre, je n’écrirais sans doute pas. Je veillerais plutôt à  ce que mes chats trouvent toujours une gamelle pleine de lait quelque part dans l’étable. Et j’allumerais une cigarette ou deux le soir après souper.

La poésie — 24 juin 2009

Féru de poésie autant que de peinture, j’aurais pu tout aussi bien devenir peintre plutôt que poète. Pour moi, d’ailleurs, ces deux formes d’expression artistique sont si intimement liées que je les confonds parfois. C’est souvent le cas chez Miró : quand on se retrouve devant une de ses toiles, on ne sait jamais si on est en train de regarder un tableau ou de lire un poème. Dans mes poèmes, les sensations, les sentiments, les états d'âme agissent comme les couleurs dans une peinture. Je suis très sensible à la vibration des mots, à leur couleur particulière. Lire un poème, c'est comme se retrouver devant un vitrail : il faut du silence et du recueillement si l'on veut apprécier pleinement la lumière. C'est ce « flou » volontaire entre peinture et poésie que je cherche à reproduire dans mes écrits. Et bien que je me considère avant tout comme un peintre qui écrit, j'aspire de plus en plus à devenir un poète qui peint.

Un peintre qui écrit — 21 juin 2009

La poétesse, 1940, Joan Miró (1893-1983)

La poétesse,
1940
Joan Mir
ó
(
1893-1983)

Richard (1954-2009)
Denis à 6 ans
Madeleine à 18 ans
Marcel à 25 ans (1925-2008)
Couverture du livre Les Fleurs du Mal, 1857, Charles Baudelaire (1821-1867)

Les Fleurs du Mal, 1857
Charles Baudelaire
(1821-1867)

Photo de la vache La belle d’Aubrac, France, 2007, André Lebeau

La belle d’Aubrac, France 2007

André Lebeau

Le poète et sa perruche Ici-tout-de-suite

Le poète et sa perruche
Ici-tout-de-suite

Richard
(1954-2009)

Marcel,
25 ans
(1925-2008)

Denis,
6 ans

Madeleine,
18 ans

Quand j’ai commencé à parler, je n’arrivais pas à prononcer correctement le mot « animal ». Au singulier, j’y parvenais une fois sur deux, mais, au pluriel, ma dyslexie ne laissait planer aucun doute. J’hésitais chaque fois entre « aminaux » et « amimaux », si bien que je finissais toujours par dire « des animals », — ignorant alors que je transgressais une règle de grammaire des plus élémentaires — au grand désespoir de ma mère qui ne manquait jamais une occasion de me corriger. Je crois que je n’arrivais pas à comprendre qu’un mot servant à désigner la même chose puisse être si différent au singulier et au pluriel. Tant que je ne sus pas les écrire, les mots furent pour moi la source d’innombrables cauchemars.

À la maison, ma mère nous mettait constamment en garde, mes sœurs, mon frère et moi, contre les dangers que constituaient les courants d’air qui risquaient de nous faire attraper la mort si nous ne nous en méfiions pas. Jusqu’à ce que j’en vienne à découvrir que l’expression s’écrivait en deux mots — et pas du tout comme je l’imaginais — j’ai cru qu’un « courandère » était une espèce de monstre invisible qui s’introduisait dans la maison — seulement lorsque deux portes ou deux fenêtres étaient ouvertes en même temps — pour enlever les enfants ! C’était d’ailleurs facile pour moi de constater sa présence au bruit que faisait la porte en claquant.

Une autre expression que ma mère employait fréquemment sonnait tout aussi curieusement à mes oreilles. Quand, excédée par nos jeux tapageurs ou nos récriminations incessantes, elle nous menaçait de sortir son balai — ce qu’elle ne faisait jamais — en nous disant que nous étions pires que les Sept plaies d’Égypte réunies, je me suis demandé pendant des années à quoi pouvait bien ressembler ces animaux étranges, ces « plèdégypes », créatures détestables comme pas une, moitié ange moitié démon, qui métamorphosaient les mères en sorcières.

Quand, plus tard, à l’école, j’ai commencé à écrire, je me suis juré que les mots ne me joueraient plus jamais de sales tours. L’orthographe et la grammaire agirent sur moi, en quelque sorte, comme une véritable thérapie.

Les mots — 7 juillet 2009

Saturne dévorant un de ses enfants, 1820-1823, Francisco de Goya (1746-1828)

On voit des choses inimaginables le 1er juillet à Montréal, jour du grand déménagement. Ainsi de cet homme ingénieux qui avait décidé de déménager tous ses meubles en utilisant la seule force de ses bras et son vélo. Quand je l'ai vu, il finissait tout juste d'attacher sa lessiveuse à sa bécane avec des câbles. J'ignore si quelqu'un l'avait aidé dans son entreprise folle, mais je l'ai bien vu qui « roulait » sa machine en pleine rue en affichant un air satisfait. « Ce doit être un artiste », pensai-je, le regardant s'éloigner, en tentant désespérément de maintenir son équilibre pour ne pas abîmer cette création surréaliste qui n'aurait certes pas déplu à Marcel Duchamp et qui n'était pas sans rappeler son célèbre ready-made « Roue de bicyclette » de 1913 exposé au Musée d'Art moderne (MOMA) de New York.

Surréalisme — 1er juillet 2009

Roue de bicyclette, 1931, Marcel Duchamp (1887-1968)

Roue de bicyclette, 1913

Marcel Duchamp

(1887-1968)

Saturne dévorant un de ses enfants,
1820-1823 Francisco de Goya

(1746-1828)

Parmi les films qui m’ont le plus marqué figure en tête de liste « Le locataire » de Polanski. Quand je l’ai vu pour la première fois, je venais tout juste d’emménager dans mon premier appartement. J’étais sans le sou et j’avais loué un sinistre taudis mal éclairé, mal chauffé, situé dans un quartier malfamé de Québec, que je partageais avec deux chats (déjà propriétaires des lieux et que leur maître avait tristement abandonnés), deux tortues anémiques, sept pinsons et un poisson rouge neurasthénique, sans compter les 125 violettes africaines, legs de ma grand-mère maternelle qui, connaissant ma passion pour l’horticulture, m’avait couché sur son testament.

Quand j’eus terminé d’installer mon lit simple, ma commode bancale, mes deux chaises dépareillées et ma petite table à café de style colonial (qui me servait également de table de cuisine), l’impression de pauvreté qui émanait de l’ensemble me subjugua. Les violettes ajoutaient toutefois une note de gaité. La chambre d’une Carmélite, à côté, aurait paru luxueuse. Ma foi – et je pèse mes mots –, il ne manquait que le prie-Dieu!

J’ai revu à plusieurs reprises le film de Polanski dans ma vie. J’en ai fait des cauchemars. Mais jamais il ne me serait venu à l’esprit de m’attifer d’une cornette, d’une robe noire et d’un voile pour m’y reprendre à deux fois avant de me précipiter dans le vide du haut d’un quatrième étage!

Toutefois, si j’avais eu le bonheur d’avoir des enfants, je n’aurais pas hésité une seconde à leur donner le nom du célèbre cinéaste polonais. Roman ou Romane, qu’importe, je crois qu’ils auraient connu une destinée aussi enviable que la mienne.

Roman — 8 juillet 2009

Photo du film Le locataire, 1976, Roman Polanski

Le locataire, 1976
R. Polanski

À Milan, au couvent Santa Maria delle Grazie j’ai voulu voir « La Cène » de Vinci. Prix à l’époque : 14,000 lires (aujourd’hui, environ 10 euros). À la réception, la préposée à l’accueil m’informe que la fresque du maître est en restauration. « Je préfère vous en avertir », baragouine-t-elle dans un mauvais anglais.

J’hésite ; seize dollars pour voir un échafaudage métallique, sans compter le filet de maille qui cache la moitié des Apôtres, et sans parler de l’éclairage qui confère au Christ une auréole d’au moins cent watts !

Je ramasse au fond de ma besace la somme exigée, mais il me manque mille lires. Devant mon désarroi, la dame, dans un élan de compassion inespéré, me tend un billet.

Le souvenir que je garde de « La Cène » est plutôt flou. L’année suivante, à Paris, je prendrai ma revanche en souriant niaisement devant la Joconde, tout comme la cohorte de 77 touristes, des Japonais pour la plupart, tous munis d’une caméra dont les flash incessants tombaient sur le visage de la pauvre Joconde comme une pluie de météorites !

La dernière cenne — 16 juillet 2009

La Cène, 1495-1498
Léonard de Vinci
(1452-1519)

La voisine qui habite juste au-dessous de chez moi passe ses grandes journées dans son jardin, sécateur à la main. Son teint pâle est rehaussé par une abondante chevelure noire qui lui tombe sur les épaules, la seule chose, d’ailleurs, qui semble avoir échappé à ses ciseaux meurtriers. Rien de lui résiste, pas même les rosiers — elle semble immunisée contre leurs coups de griffe — et sa haie de cèdres paraît taillée au scalpel ! Elle vous rabattrait un arbre centenaire en moins d’une heure : elle « bonsaïse » tout végétal qui excède 20 centimètres.

Un jour, je lui ai demandé si elle avait des enfants. Elle m’a répondu qu’elle avait une fille, mais qu’il y avait longtemps qu’elle avait quitté le foyer familial : « Une ingrate, une sans-cœur », glapissait-elle, tout en faisant claquer son sécateur, l’œil menaçant. Encore heureux, pensai-je, qu’elle n’ait pas eu de garçons !

Je crus m’apercevoir alors qu’elle portait une perruque.

La castratrice chauve — 15 juillet 2009

Ciseaux sécateurs

À la terrasse d’un café, par un après-midi d’été pluvieux, un ami proche et particulièrement déprimé ce jour-là, comme s’il s’adressait à lui-même, laisse échapper cette phrase : « Est-ce que les oiseaux savent qu’ils volent ? »

Dans son regard, je perçois une immense tristesse, beaucoup d’amertume, du désespoir, de la lassitude, du renoncement et, enfin, de la résignation, tout cela à la fois.

Je pense à ces vers de Mallarmé : « Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres / D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ! » et je réponds : « Oui ».

Mallarmé — 16 juillet 2009

J’ai en ma possession une mèche de cheveux de Jean-Paul Riopelle, cadeau d’un de mes amis coiffeurs, et je puis certifier qu’elle est authentique : c’est lui-même qui coupait les cheveux de Riopelle quand ce dernier en manifestait l’envie, c’est-à-dire une fois l’an.

Jean s’était depuis peu mis à la peinture et son admiration sans borne pour l’œuvre de Riopelle le conduisit un jour à se présenter chez lui, persuadé que le pire qui pourrait lui arriver serait de se buter à une porte close. Mais Riopelle a toujours été imprévisible : le peintre déjà vieux admira l’audace du jeune visiteur et le pria poliment à partager une bonne bouteille de Château Lafille. Mon ami peintre lui confia qu’il avait récemment abandonné la coiffure pour se consacrer entièrement à la peinture. Il voulait savoir ce que le maître pensait de son travail. Riopelle, hilare, se tournant vers Huguette, sa compagne, s’exclama : « Un coiffeur-peintre, ça tombe bien. Et c’est Huguette qui sera contente ! »

Mon ami sortit chercher ses ciseaux —qu’il remisait toujours dans le coffre à gants de sa voiture, au cas où —, revint, puis s’exécuta pour le plus grand bonheur d’Huguette. À l’époque, Riopelle, qui devait avoir dans les 70 ans en paraissait 80 ! Après la coupe, il avait rajeuni de 10 ans !

Pendant que Riopelle, miroir à la main, admirait le travail de Jean, celui-ci en profita pour dissimuler dans les poches de son pantalon quelques mèches qui jonchaient le sol. Plus tard, il en fit faire des leurres pour la pêche — ce qui n’aurait certes pas déplu à Riopelle — et m’en offrit un. Mon ami Jean ne sut jamais ce que le maître pensait réellement de sa peinture, mais au moins il s’était fait un nouvel ami.

« L’année prochaine, on sabrera le champagne ensemble si tu veux bien me faire l’honneur de ta visite », lança-t-il à son hôte. J’ai encore quelques bonnes bouteilles dans ma réserve. » Jean, les mains dans les poches, souriait.

Une relique — 18 juillet 2009

Je rêve souvent à D.D. Nous sommes à la campagne, et, chaque fois que je m’apprête à lui dire « je t’aime », D.D. s’esquive en douce.

C’est à ses yeux que je reconnais d’abord D.D. : petits, bleus, froids ; à son rire si particulier, ensuite ; enfin, à sa main droite toujours gantée de velours rouge — un gant semblable à celui que portait la Belle dans le film « La Belle et la Bête » de Jean Cocteau.

D.D. n’ouvre jamais la bouche, sauf pour rire, un rire dont l’écho retentit longtemps après son passage.

D.D. m’obsède à la folie. Je voudrais tellement que, de sa main gantée de velours rouge, elle effleure ma joue une fois seulement. Après, je pourrais peut-être dormir tranquille.

D.D., qu’importe si après toutes ces années je n’ai jamais pu te dire que je t’aimais, pas même dans mes rêves. Quand tu revêts ton gant de velours rouge et que tu parcours la salle sous des salves d’applaudissements pour venir nous saluer, c’est la Reine que nous acclamons, la divine diva, Diane Dufresne, et tu sais alors combien nous t’aimons.

D. D. — 18 juillet 2009

Dans les années 80, Alys Robi se produisait dans différents endroits de la province. Je l’ai vue une fois à Québec au « Vénus », un bar de la rue Saint-Jean fréquenté surtout par des homosexuels. Au rez-de-chaussée, une discothèque ; à l’étage, un piano-bar. C’est là que madame Robi chantait, accompagnée au piano par un beau jeune homme qui lui volait franchement la vedette.

Alys devait s’interrompre au beau milieu de chaque chanson, incapable de se concentrer sur son texte. L’assistance lui lançait des quolibets, l’insultait, la raillait. Pour garder sa contenance, la chanteuse buvait cognac sur cognac. Quand elle attaquait enfin son célèbre « Tico-Tico », le public en délire chantait plus fort qu’elle et finissait par l’enterrer complètement.

Elle se tourna vers son pianiste. Quelques rires fusèrent du fond de la salle pendant un temps, puis il se fit un grand silence. Alys tenait un papier dans les mains. Elle le brandit en direction de la foule en vociférant : »Voulez-vous que je chante, oui ou non ? Ben, va falloir que vous m’écoutiez ! » Le pianiste martela les premiers accords de la chanson et Alys reprit son micro. Mais la voix n’était plus la même : le cœur de la chanteuse s’était brisé encore une fois.

Celle qui avait connu l’amour, l’argent, la gloire en était donc réduite à se donner en pâture à un public débile, irrespectueux et ignare, elle, Alice Robitaille, Alys Robi, Lady Alys Robi.

Son tour de chant terminé, la chanteuse déchue, recrue, s’assit au bar, la mine renfrognée, et commanda un dernier cognac. Puis, elle prit son sac, l’ouvrit et y déposa le papier qu’elle traînait toujours avec elle — depuis combien d’années déjà? elle ne savait plus très bien —, cette attestation formelle qui lui donnait le courage et la force de continuer à chanter.

D’où j’étais placé, je pouvais voir le sceau de l’institution et lire le nom du médecin qui l’avait traitée.

Une institution — 18 juillet 2009

Quand un homme aborde un femme dans le but de la séduire, on peut mesurer l’intensité de son désir à l’effort qu’il déploie pour dissimuler sa nervosité : il salive plus qu’à l’ordinaire, sa pomme d’Adam s’échauffe, ses mains n’obéissent plus à sa volonté, et ses pieds semblent échapper à la loi de la gravité. Devant Ève, Adam perd de sa superbe.

On observe le même comportement chez les animaux. Dans la nature, le mâle n’obéit qu’à son instinct grégaire ; la séduction animale passe obligatoirement par toute une série de prouesses acrobatiques, de pitreries clownesques, de pures bravades et de fanfaronnades ridicules pour épater la femelle. On sait aujourd’hui quel rôle jouent les phéromones dans ce processus.

Quand deux hommes ressentent une attirance l’un pour l’autre, ils se regardent droit dans les yeux. Dès le premier regard, la partie est engagée. On est plus proche ici du combat de coqs que de la parade nuptiale ! Les forces en présence sont égales, ce qui facilite le rapprochement. C’est sa propre image qu’Adam contemple quand il bave de concupiscence pour un autre Adam : c’est Narcisse contemplant son reflet. Un homme qui tire sa propre jouissance du corps d’un autre homme jouit autant avec sa queue qu’avec ses yeux.

 Adam et Adam — 19 juillet 2009

À quatorze ans, j’étais tombé amoureux fou de la mère de mon ami Gilles ! Mais le propre des amours platoniques c’est qu’elles ne durent jamais longtemps ou, au contraire, elles s’éternisent tellement qu’on finit par se faire une raison, on oublie, et l’on concède finalement à l’autre un semblant d’amitié ne reposant plus que sur des rapports factices et de plus en plus circonstanciels. Madame Tremblay fit un premier faux-pas : elle déménagea et je ne l’aimai plus.

Je ne devais la revoir que quatre ans plus tard. Son mari et elle avaient acheté une jolie maison victorienne qu’ils avaient rénovée avec soin et convertie en auberge champêtre. Je reçus l’invitation avec des pincements au cœur. Je me rendis à l’Auberge Chemin du Roy, sise en retrait de la route 138 à Deschambault. La nouvelle propriétaire m’y accueillit à bras ouverts et me fit les honneurs de la maison.

Le soir, en gagnant ma chambre, je remarquai que mon hôtesse avait rabattu un pan de la courtepointe qui ornait le lit, laissant voir des draps bleus piqués de marguerites jaunes des plus invitants, et elle avait disposé un bouquet de lilas sur la table de chevet. La chambre embaumait. Une lampe diffusait une lumière ambrée. Ces petites attentions me touchèrent profondément : je ne pus fermer l’œil de la nuit.

Je ne devais jamais revoir madame Tremblay.

Les années passèrent. Je quittai Québec pour aller m’établir à Montréal. Un jour, repassant par Deschambault, l’envie me prit d’aller saluer celle qui s’était montrée si bonne à mon endroit et que je n’avais pas tout à fait oubliée. La maison n’avait pas changé. La femme qui m’accueillit m’apprit que l’ancienne propriétaire était décédée depuis une quinzaine d’années et que son mari, inconsolable, s’était résigné à vendre la propriété. « Ici, tout le monde la connaissait et l’aimait bien », bredouilla-t-elle avant de me demander si j’étais parent. Je me contentai de lui répondre que j’avais bien connu madame Tremblay. Cette nuit-là non plus je ne dormis pas bien. Yolande Tremblay venait de mourir une deuxième fois.

Les deux morts de Yolande Tremblay — 19 juillet 2009

Auberge Chemin du Roy à Deschambault
Photo de Stéphane Mallarmé (1842-1898)

Stéphane Mallarmé
(1842-1898)

Jean-Paul Riopelle 1923-2002

Jean-Paul Riopelle
(1923-2002)

Lady Alys Robi

Lady Alys Robi

Le rêve, 1932, Pablo Picasso (1881-1973)

Le rêve
1932
Pablo Picasso
(1881-1973)

Auberge
Chemin du Roy
à Deschambault

Récemment, lors du vernissage d’une exposition de photographies à laquelle mon ami participait, un artiste qui exposait également une de ses œuvres ne tarissait pas d’éloges devant une photo représentant les pieds d’un Christ en croix sur lesquels quelqu’un avait déposé deux roses, l’une encore fraîche, l’autre presque desséchée, dévotion attentionnée et d’autant plus judicieuse que le thème de l’exposition était « Esprit végétal ».

J’accompagnais mon ami quand il avait pris la photo dans une église archi-baroque de Barcelone, rococo à vomir. Croyant que j’étais le signataire de la photo en question, le photographe me félicita pompeusement avant de me confier au creux de l’oreille que lui aussi aimait beaucoup les pieds, à un point tel qu’il n’appréciait rien tant que de s’endormir avec un pied dans la gueule, toute la nuit si possible, encore fallait-il qu’il soit beau, doux et propre, s’empressa-t-il de préciser, le sourire tellement démesuré qu’on ne pouvait pas penser une seconde qu’il n’était pas sincère.

J’étais en sandales et je rougis un peu, mais ne relevai pas son commentaire. Mon ami, qui avait observé toute la scène sans mot dire, voyant mon malaise, vint me tirer d’embarras. Entre-temps, il avait eu le temps de retirer ses chaussures et ses chaussettes, prétextant qu’il avait mal aux pieds et qu’un bon massage lui ferait le plus grand bien.

Le fétichiste s’informa du prix de la photo auprès de la galeriste et repartit avec « Les pieds du Christ » sous le bras.

« Les pieds du Christ » — 17 juillet 2009

Esprit végétal, 2009, photo d'André Lebeau

Esprit végétal
2009
André Lebeau

Photo de paon

« En faisant la roue, cet oiseau, /

 Dont le pennage traîne à terre, / Apparaît encore plus beau, /
Mais se découvre le derrière »

 

Le bestiaire ou cortège d’Orphée

1911

Guillaume Apollinaire

(1880-1918)

Je connais par cœur des scènes entières du film « Les Plouffe » de Gilles Carle. Jamais film québécois ne m’aura autant marqué, si j’excepte « Il était une fois dans l’est » du tandem Brassard-Tremblay. Je cite de mémoire.

La scène de la procession du Sacré-Cœur avec Rita Toulouse et madame Plouffe (inoubliable Julienne Huot) :

« Vous, madame Plouffe, priez-vous pour ou contre la conscription ?

— L’important, c’est de prier. »

Cécile, la vieille fille, incarnée magistralement par Denise Filiatreault :

« J’ai l’intention de me faire arracher toutes les dents pour me faire poser un beau dentier. Ça coûte à peu près quarante piasses. Toutes les filles le font à manufacture. »

La détermination de Napoléon :

« Nous autres, les Plouffe, on est capables de monter des côtes à cinq heures du matin ! »

Sa colère quand il s’insurge contre l’étroitesse d’esprit de sa mère :

« Quand est-ce que vous allez arrêter de nous mettre des bâtons dans les roues, môman ? » (où est-ce celle de Guillaume, son frère ?).

La crise existentielle d’Ovide et la confession qui s’ensuit, bouleversante :

« Y’a pas de place nulle part pour les Ovide Plouffe du monde entier. Demain, m’a rentrer au séminaire… Allez-vous me prêter votre valise de noces ? »

La scène finale avec Juliette Huot sur le balcon se prenant la tête à deux mains et s’écriant :

« Mon Guillaume qui tue des hommes ! »

La musique de Stéphane Venne, la chanson thème interprétée par Nicole Martin, tellement sentie ; les religieuses en patins à roulettes ; « Rita voulez-vous ma cerise ? » ; « Vous toussez creux, mademoiselle ! » ; etc.

J’ai moi-même assisté au tournage de quelques scènes à Québec en 1981.

« Allez-vous me prêter votre valise de noces ? » — 20 juillet 2009

Elle était à ses côtés pendant qu’il peignait Guernica, en 1937, dans son atelier de la rue des Grands-Augustins à Paris. Elle, c’était Dora Maar, « La femme qui pleure » de Picasso. Celle qui a partagé la vie de Pablo pendant presque une décennie. Autant dire qu’elle a pleuré pendant dix ans !

Le reste de sa vie demeure une énigme : Dora s’enferme dans son appartement, 6 rue de Savoie, et y vivra recluse jusqu’à l’âge de 90 ans, pauvrement, effrayant les voisins avec ses accoutrements bizarres et sa perruque grise tirant sur le lilas, emmurée vivante dans son musée personnel, poussiéreux, où s’entassent pêle-mêle des sculptures et des tableaux de Picasso d’une valeur inestimable. Combien de pages pourraient remplir un roman dont l’héroïne n’a d’autre souci que de préserver de l’oubli le grand amour de sa vie pendant quarante ans ?

Roman-fleuve, roman noir d’une femme qu’on disait très belle et fort intelligente. On disait aussi qu’elle était folle.

Le roman de Dora Maar — 19 juillet 2009

La femme en pleurs, 1937, Pablo Picasso (1881-1973)

La femme en pleurs, 1937

Pablo Picasso

(1881-1973)

Affiche du film Les Plouffe, 1981, Gilles Carle

Affiche du film « Les Plouffe » de Gilles Carle

1981

Pourquoi j’ai arrêté de dessiner, quand? Je ne saurais le dire. Il a dû se passer quelque chose d’extraordinaire. Était-ce juste après m’être rincé la bouche parce que je venais d’embrasser une fille avec la langue pour la première fois? Était-ce, pire, peu après, parce que j’étais resté enfermé dans les toilettes plus longtemps qu’à l’habitude et que mon frère, pour la première fois, m’avait regardé droit dans les yeux en souriant? Était-ce, enfin, parce que j’avais menti au prêtre, pour la première fois de ma vie, quand il m’avait demandé si j’avais des pensées impures? Je crois me souvenir que j’ai cessé de dessiner quand j’ai découvert, horrifié, la présence de deux ou trois poils follets sous mon menton, sous mes aisselles et à cet endroit précis de mon anatomie que j’osais à peine prononcer. Dans tous les cas, il y eut un jour une première fois où la réalité prit le dessus sur l’imaginaire.

 La première fois — 20 juillet 2009

Le Baiser, 1907, Gustav Klimt (1862-1918)

Le Baiser,

1907

Gustav Klimt

(1862-1918)

« La cigale ayant chanté tout l’été… » Tout l’été ? Parlons-en ! Pas ici en tout cas ! Nous sommes aujourd’hui le 20 juillet et c’est la première fois que je l’entends chanter de « tout l’été ». Elle chantera peut-être encore deux ou trois jours, puis se taira « jusqu’à la saison prochaine ». Pas facile d’être cigale au Québec. Si jamais un jour je devais me réincarner en cigale, ce ne serait certainement pas en Amérique du nord que je viendrais pousser ma chanson !

Dire que la maîtresse m’avait collé un pensum parce que j’avais éternué durant la prière. J’avais attrapé un rhume, j’étais fiévreux, mais il n’était pas question que je manque l’école. « Vous me copierez vingt fois « La Cigale et la Fourmi » de Jean de la Fontaine ». Je peux encore aujourd’hui la réciter de mémoire.

Les cigales — 20 juillet 2009

Portrait de Jean de La Fontaine en 1690 par Hyacinthe Rigaud (1659-1743)

Jean de

La Fontaine

(1659-1743)

Portrait de 1690 par Hyacinthe Rigaud

(1621-1695)

Sur la toile, on aperçoit la tête d’un chien dont les yeux traduisent un certain effroi. Le reste du corps est caché. L’animal a les yeux rivés au ciel, espace qui occupe presque les 3/4 du tableau. Au premier plan, en bas, on devine une colline de laquelle émerge la tête du chien. L’œuvre s’intitule: « Perro semihundido », en français: «Le chien» ou « Tête de chien » plus simplement. Elle est exposée au musée du Prado en Espagne. J’en ai ramené une copie pour l’offrir à mon frère ainsi qu’un petit macaron sur lequel ne figurait que le chien. J’ai fait parvenir la carte à une de ses amies  et j’ai déposé le macaron dans l’urne funéraire. C’est aujourd’hui son anniversaire. Il aurait eu 55 ans.

Un tableau de Goya — 21 juillet 2009

Le chien, 1820-1823, Francisco de Goya (1746-1828)

Le chien,
1820-1823

Francisco de Goya

(1746-1828)

Au 5093, rue Chambord à Montréal, au sud de Laurier, il y a un arbre qui, chaque printemps, se couvre de tellement de fleurs qu’on a l’impression d’assister au Congrès annuel des papillons de Michoacán au Mexique! Cet arbre-là, c’est Jean-Pierre Ferland lui-même qui l’a planté à partir d’une graine de pomme il y a une soixantaine d’années. Cette année, j’étais en voyage quand les branches de l’arbre de la rue Chambord croulaient sous le poids de ses fleurs. L’an prochain, je me promets bien d’en prendre un cliché pour l’envoyer à Jean-Pierre, pour lui dire à quel point j’aime ses chansons, les chevaux et le printemps.

5093 rue Chambord, Montréal — 21 juillet 2009

Photo de chevaux à Arthez-de-Béarn en France en 2007 par André Lebeau

L’enfant est tout heureux d’annoncer à son père qu’il a trouvé aujourd’hui deux trèfles à quatre feuilles. Il dit qu’il en a offert un à son ami Josué. Il ment! Josué est au camp de vacances pour tout l’été. Jonathan n’a pas la même chance. Il s’ennuie. Il aurait eu beau ratisser la pelouse toute la journée qu’il n’aurait rien trouvé : son père ne s’est jamais donné la peine de lui montrer à quoi pouvait bien ressembler la plante porte-bonheur. Heureusement, car le père ne prend même pas la peine de demander à son fils de lui montrer son trésor. Le père ignore même que le meilleur ami de son fils s’appelle Josué.

 Le trèfle à quatre feuilles — 21 juillet 2009

Idéogramme chinois représentant double bonheur

Idéogramme chinois « Double bonheur »

J’observe un homme assis sur son balcon. La jeune quarantaine, les cheveux grisonnants, beau, le torse et les pieds nus. Un écureuil que je n’avais pas vu venir atterrit sur son balcon, nous faisant sursauter tous les deux simultanément. L’homme m’aperçoit et me sourit timidement. Je ne le connais pas. Je crois qu’il occupe l’appartement du voisin qui est parti en vacances. Au téléphone, tout à l’heure, je l’ai entendu parler en anglais. Parlait-il à son amant de Boston, de San Diego, de New-York ou à sa femme de North  Hatley, quand il a dit d’une voix mielleuse : « I miss you » en posant la main sur son entrejambe ? J’aurais voulu avoir l’agilité de l’écureuil pour pouvoir me précipiter sur son balcon et le voir de plus près, toucher ses mains, humer son cou, frôler son pied. Mon téléphone a sonné. J’ai mis du temps avant de me décider à répondre. C’était mon amant qui m’appelait pour me dire qu’il rentrerait plus tôt — lui qui n’appelle jamais ! Les écrivains sont incapables de garder un secret.

Jardin secret — 21 juillet 2009

Querelle, 1982, Andy Warhol (1928-1987)

Querelle,

1982

Andy Warhol

(1928-1987)

« Le marin de Gibraltar » — 21 juillet 2009

C’est ma cinquième bière et le cinquième texte que j’écris aujourd’hui. La parfaite adéquation entre le liquide et l’encre me place face à un dilemme : est-ce l’alcool qui me stimule à ce point ou, au contraire, l’angoisse de la page blanche qui poussent tant d’écrivains à boire et à s’enivrer pour supporter le poids de l’existence ? Dilemme durassien. Je transcris ici un passage de son roman « Le marin de Gibraltar » :

« —Le premier homme de l’âge moderne, dis-je, est celui qui, le premier, a eu envie de quelque chose comme d’un apéritif. »

[…]

— Celui qui par un beau matin, plein de force et de santé, est revenu de chasser pour retrouver sa petite famille et qui au moment de rentrer dans sa case et d’y retrouver son bonheur, s’est mis à humer l’air verdoyant des forêts et des rivières et à se demander ce qui pouvait bien lui manquer, alors qu’il avait femme, enfant et tout ce qu’il fallait et qui a rêvé d’un apéritif avant qu’on l’invente, celui-là, c’est le vrai génial Adam, le premier vrai traître à Dieu et notre frère à tous* ».

Je relirai « M.D. » de Yann Andréa, demain —ou les œuvres complètes de Victor Lévy-Beaulieu.

* Duras, Marguerite, Le marin de Gibraltar, Paris, Éditions de Minuit, 1952

Texte à l'intérieur de la carte d'anniversaire à Richard, juillet 1998. "Le premier homme de l'âge moderne, dis-je, est celui qui, le premier, a eu envie de quelque chose comme d'un apéritif." [...] "Celui qui par un beau matin, plein de force et de santé, est revenu de chasser pour retrouver sa petite famille et qui au moment de rentrer dans sa case et d'y retrouver son bonheur, s'est mis à humer l'air verdoyant des forêts et des rivières et à se demander ce qui pouvait bien leur manquer, alors qu'il avait femme, enfant et tout ce qu'il fallait et qui a rêvé d'un apéritif avant qu'on l'invente, celui-là, c'est le vrai génial Adam, le premier vrai traître à Dieu et notre frère à tous." M. Duras, Le marin de Gibraltar. Bonne fête mon frère... Denis xxImage de la carte d'anniversaire à Richard en 1998

Arthez-de-Béarn, France

2007

André Lebeau

Carte d’anniversaire à Richard

1998

Sur la photo qui date de janvier 1958, ma mère porte une robe de taffetas vert à rayures horizontales. Elle esquisse un sourire timide. Elle a 31 ans, moi dix mois.

Ce doit être un dimanche puisque ma mère a mis sa plus belle robe. Normalement, elle aurait porté un tablier, mais elle a dû le retirer pour la photo.

Elle tient dans la main droite une cuillère qu’elle agite négligemment au-dessus d’une casserole tout en fixant l’objectif. Il s’agit probablement de sa fameuse recette de sucre à la crème qu’elle cuisine tous les dimanches. « Femme à la cuisinière » ce pourrait être le titre de la toile d’un peintre. La scène aurait sans doute inspiré Picasso, la robe aurait certainement plu à Matisse.

Madeleine, née le 22 juillet 1927, fête aujourd’hui ses 82 ans.

« Femme à la cuisinière » — 22 juillet 2009

Madeleine en janvier 1958

Madeleine,

Janvier 1958

Je suis une machine à écrire, mais il me faudrait dix doigts supplémentaires pour pouvoir suivre le fil de ma pensée sans l’interrompre.

J’ai essayé le dictaphone, mais sans succès. Ma pensée a besoin d’une assise solide, de l’imperceptible crépitement de la plume sur le papier où, à défaut, du cliquetis de mes doigts sur le clavier de l’ordinateur. Dire les choses, se les entendre redire par soi-même, participe davantage de l’art oratoire que de l’écriture. J’ai besoin de voir se dessiner sur la page, ou se profiler à l’écran, les aléas de mes pensées ; j’ai besoin de raturer, d’effacer, de recommencer mille fois — vingt fois sur l’ordi, remets ton ouvrage —, sinon, comme il arrive trop souvent avec le magnétophone, j’ai l’impression de faire dans l’écriture automatique.

S’il faut du temps pour écrire — je te salue, Boileau —, il faut davantage de silence. Tant pis pour Breton et autres grands prêtres du surréalisme !

Machine à écrire, machine à remonter le temps — 9 juillet 2009

Je n’aime pas particulièrement les oranges.

Enfant, ma mère me forçait à en manger une par jour pour fortifier mes os et compenser une supposée carence en vitamines C. Le pronostic du médecin de famille était formel et ma mère se faisait un devoir de respecter scrupuleusement sa prescription.

J’appréhendais toujours le retour à la maison après l’école, sachant que je devrais avaler une orange entière sans rechigner. Je comprenais mal qu’un fruit aussi acide puisse être salutaire à ma santé. J’avalais le fruit maudit au plus vite en fermant les yeux à chaque bouchée et en déglutissant bruyamment pour faire plaisir à ma mère.

Le soir, au moment de faire ma prière, chaque fois que j’entonnais le « Je vous salue, Marie », la phrase « Le fruit de vos entrailles est béni » me restait en travers de la gorge toute la nuit ! Je terminais néanmoins ma prière en demandant à Dieu de faire en sorte que ma mère remplace les oranges par des pommes (riches en vitamine C également), des haricots verts (riches en fer), ou des cerises au Marasquin (riches en glucose).

Aujourd’hui, je ne peux le nier : dans mes poèmes, les oranges jouent le rôle dévolu à la petite « madeleine » dans l’œuvre de Proust. Seulement, moi,  c’est toute mon enfance que je régurgite à pleines pages à la simple évocation du mot « orange », d’autant plus que me mère s’appelle Madeleine.

Réminiscence — 10 juillet 2009

Nature morte aux oranges, 1912, Henri Matisse (1869-1954)

Nature morte aux oranges,
1912
Henri Matisse
(1869-1954)

 

Portrait de Nicolas Boileau (1636-1711)

Nicolas Boileau
(1636-1711)
« Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage »

Les samedis matins sont plutôt tranquilles à Paris et les cafés presque déserts. À ma gauche, un homme, l’œil torve, la bouche de travers, le sourcil broussailleux, le cheveu hirsute, tellement laid qu’il pourrait incarner Quasimodo sans maquillage. Dalida, morte, chante « Les feuilles mortes » de Prévert et Kosma.

En soirée, je prends un verre à l’Écluse, rue des Grands-Augustins. Pendant plus de quinze ans, Barbara a chanté ici. Une photo d’elle est accrochée au mur. Je commande un faux-filet au beurre maître d’hôtel accompagné de frites.

J’aime écrire des phrases. À la rigueur, je pourrais n’écrire que cela, des phrases. Ici, à Paris, pour écrire, il faut beaucoup d’adjectifs, et autant de virgules. Faire des phrases, et si c’était cela, écrire?

Les phrases — 12 juillet 2009

Affiche de Barbara à l’Écluse, Paris,1959

Barbara
à l’Écluse à Paris en 1959

(1930-1997)

Pour mes dix-sept ans, un ami m’offre « La Louve » de Barbara. Nous sommes en 1974. Je viens tout juste de découvrir Baudelaire, Rimbaud, Nelligan. J’écris mes premiers poèmes. Les chansons de Barbara, sa voix, sa musique, ses mots, sa diction même ont sur moi une influence telle que je renonce sur-le-champ — je serais tenté d’écrire « sur-le-chant » — à toute ambition littéraire. Chez le disquaire, je rafle tous les albums de Barbara. Un choc : « Marienbad », « Le mal de vivre », « Drouot », « Vienne », « Mon enfance », ces textes me collent à la peau. Je reconnais en Barbara une âme sœur. Barbara me griffe au cœur, m’écorche l’âme, m’arrache la peau. À quoi bon écrire désormais, puisque Barbara a déjà tout dit.

Barbara m’a tout pris. Je lui offre mes dix-sept ans sur un plateau d’argent, persuadé que c’est pour moi qu’elle a écrit « Les Amours incestueuses ».

Cœur noir, âme grise, yeux magnifiquement bleus : Christian. J’avais trente ans quand j’appris son suicide. L’aigle noir s’était envolé, m’abandonnant son mal de vivre que, depuis, je porte « en bandoulière », comme dans une chanson de Barbara.

« L’œuvre au noir » : L’influence de Barbara — 13 juillet 2009

Image de la pochette du disque de Barbara: La louve

Pochette
du disque
La louve,

1973

Je n’aime que le soleil. Parfois aussi la pluie, en été. Une année, j’ai même vu fleurir trois fois les lilas. Ottawa-Montréal-Québec; j’avais l’impression de pourchasser le printemps. Parfaite adéquation entre la couleur et le parfum: les lilas sentent le printemps. Parfum de lilas, antisudorifique du printemps.

Les tulipes, c’est différent; elles sont beaucoup trop criardes, trop voyantes. On regarde une tulipe; on ferme les yeux pour respirer le lilas.

Les lilas sont au printemps ce que les sapins sont à l’hiver. On n’aurait pas idée d’enguirlander un lilas, encore moins de l’éclairer avec des ampoules électriques: le lilas crée sa propre lumière. Et pourtant, cette lumière conviendrait si bien à l’Enfant qui vient de naître. Si j’avais été un Roi mage, c’est une pleine brassée de lilas que j’aurais déposée à ses pieds le 25 décembre.

Le parfum des lilas convient parfaitement aux âmes mélancoliques. La rose est trop glamour. Le lilas aurait plu à Saint François d’Assise, à Thérèse d’Avila. Quand il pleut l’été, je pense aux lilas et je souris.

Il me resterait à dire les marguerites, en toute simplicité. Le contraire de Versailles, ses jardins, ses fontaines et son Roi fou.

Le Roi-Soleil — 14 juillet 2009

Louis XIV en soleil par
 Henry de Gissey

Portrait de Louis XIV en soleil par Henry de Gissey
La Cène, 1495-1498, Léonard de Vinci (1452-1519)

À Montréal, j’ai rarement l’occasion de m’entretenir d’art dans un bar à 2 heures du matin ! Ça m’est arrivé à Madrid, avec un Argentin qui parlait fort bien français. La conversation s’engage rapidement et tourne, naturellement, autour de Picasso.

« Vous avez vu Guernica » ? me demande-t-il avec un accent charmant.

Je lui réponds que j’ai déjà vu la célèbre toile à New-York en 1981, juste avant qu’on ne la rapatrie en Espagne.

« Vous savez sans doute, poursuit-il sur un ton docte, que Picasso peignait tous les jours de 11 heures le matin jusqu’à 23 heures, ne s’arrêtant qu’une heure pour dîner.

— Je sais, lui dis-je. J’ai même lu quelque part qu’il commençait toujours sa journée par une petite branlette hygiénique, sans quoi, il ne pouvait travailler. Même à un âge fort avancé, Picasso se masturbait chaque matin. »

Mon interlocuteur me regarde, interloqué :

« Mais, moi aussi. Pas vous ? »

Le lendemain, je me rends donc au Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofiá. Deux agents sont plantés de chaque côté de l’immense toile. Un cordon de sécurité maintient à distance une foule agitée et bruyante, compacte, qui forme un mur infranchissable. Impossible de m’approcher du tableau. Je quitte les lieux précipitamment, résolu à revenir plus tard.

Dans une salle adjacente, je tombe par hasard sur une toile de Dalí : « El gran masturbador ». Je pense à mon Argentin de la veille. Puis j’entame une longue conversation sur « le hasard objectif », le surréalisme et la masturbation.

« Le grand masturbateur » — 22 juillet 2009

Le grand masturbateur, 1923, Salvador Dali (1904-1989)

Le grand masturbateur,

1923

Salvador Dalí

(1904-1989)

J’ai des fourmis dans la maison et je n’arrive pas à m’en débarrasser. Depuis que j’ai assisté à une conférence de Matthieu Ricard sur le bouddhisme, j’hésite à tuer le moindre insecte, car je crains chaque fois d’assassiner un de mes ancêtres!

Je me rappelle qu’une amie s’était guérie de sa phobie des araignées en traînant toujours dans son sac quelques spécimens momifiés entre deux bandes de ruban adhésif. Je suis tombé follement amoureux d’elle. Un jour, je lui ai écrit une lettre et j’ai glissé dans l’enveloppe six fourmis vivantes! J’ignore dans quel état les fournis sont arrivées à destination, ni même si ma lettre est bien parvenue à ma correspondante, car je n’eus plus jamais de ses nouvelles.

À l’époque, j’achevais de lire « Nadja », le roman de Breton; je ressentais sans doute le besoin de faire un coup d’éclat surréaliste.

 Les fourmis — 22 juillet 2009

Couverture du livre Nadja, 1928, André Breton (1896-1966)

Nadja,

1928

André Breton

(1896-1966)

Je ne connais pas d’histoire plus triste, d’écriture plus efficace. « La chèvre de monsieur Seguin » de Daudet a été mon premier vrai contact avec la littérature. Quand mademoiselle Lévesque nous en a fait la lecture en classe, à la fin, tous les élèves pleuraient. Johanne S., une fillette chétive qui souffrait probablement d’anémie, s’était même évanouie!

J’ai visité le Moulin de Daudet à Fonvieille il y a quelques années. Je suis monté au grenier où l’auteur s’enfermait pour écrire. Le hibou s’y trouve toujours, mais il est en résine, ce qui fait sourire les visiteurs.

Passé maître dans l’art de la description, Daudet réussit à tenir le lecteur en haleine — à la virgule près — jusqu’à la fin. J’admire l’ingénuité, la naïveté et la témérité du Petit Chaperon rouge, mais la chèvre de monsieur Seguin m’apparaît encore plus audacieuse, plus entêtée. Je crois que c’est ce qui a plu au jeune homme timoré que j’étais alors.

« La chèvre de monsieur Seguin » — 23 juillet 2009

Couverture du livre Les lettres de mon moulin, 1870, Alphonse Daudet (1840-1897)

Lettres de mon moulin,

1870

Alphonse Daudet

(1840-1897)

Coralie, 4 ans, a semé sur le pourtour son carré de sable des giroflées, des marguerites et des cosmos. Elle me montre en pointant son index l’emplacement précis de chaque variété. Sa mère lui a dit que, lorsque les fleurs auraient atteint leur pleine maturité, on en ferait un bouquet pour l’offrir à son arrière-grand-mère Florence qui fêtera cet été ses 97 ans. Coralie trépigne d’impatience et se trémousse dans sa petite robe blanche à fleurs jaunes.

* * *

Grand-maman Florence, elle, a décidé de prendre des leçons de piano. Même si elle est un peu sourde et presque aveugle, elle aimerait bien être capable de jouer un morceau ou deux avant de mourir.

* * *

Les jeunes pousses, semées avec tant de soins par Coralie quelques semaines plus tôt, n’ont pas résisté aux assauts répétés du chat de la voisine. Coralie a pleuré, mais pas autant que sa mère qui lui tenait la main quand on a porté grand-maman Florence en terre, décédée une journée avant son anniversaire. Coralie portait sa robe blanche à fleurs jaunes.

J’entends Schubert, chaque fois que je respire l’odeur des giroflées.

 « La jeune fille et la mort » — 23 juillet 2009

Portrait de Franz Schubert (1797-1828) par Wilhelm August Rieder en 1875

Franz Schubert

(1797-1828)

Par Wilhelm August Rieder, 1875

Mon oncle n’a aimé qu’une seule femme dans sa vie : Édith Piaf. Il l’avait entendue chanter à Québec « À la porte Saint-Jean » en 1955 et ne s’en était vraiment jamais remis.

Il avait bien failli se marier avec Pauline Cantin, ils s’étaient même fiancés à Pâques, mais celle-ci avait disparu quelque temps après et mon oncle n’en entendit plus jamais parler. C’était maintenant de l’histoire ancienne, il avait fini par l’oublier et n’osait même plus prononcer son nom en présence de sa mère.

Ma grand-mère l’avait pourtant mis en garde à maintes reprises : elle s’était toujours méfiée de cette fille trop blonde, de ses lèvres trop rouges, de ses ongles trop longs.

« C’est pas une fille pour toi, Jean-Claude », répétait-elle, et l’avenir saura me donner raison ! »

Quand Édith Piaf entonna « L’Hymne à l’amour » ce soir-là à Québec, mon oncle tenait la main de Pauline dans la sienne en la pressant très fort.

Édith Piaf — 23 juillet 2009

Édith Piaf (1915-1963)

Edith Piaf

(1915-1963)

Je ne puis m’empêcher de sourire quand je vois passer un homme poussant un landau, c’est plus fort que moi. Pire, si le père arbore une barbe fournie, des mollets disproportionnés, des bras de gymnaste et un air candide.

Je craque pour ces pères débonnaires qui accordent à leur épouse épuisée ces quelques moments de répit bien mérités. Une petite musique me trotte alors dans la tête, je la connais bien. C’est une petite musique douce qui appelle à la vengeance.

Je me revois avec ma jeune sœur, poussant à sa place son beau landau rose tout neuf, sa poupée préférée bien calée sous les couvertures, indifférent aux sarcasmes et aux quolibets des garçons du voisinage qui s’empresseront dès le lendemain de rapporter à toute la cour d’école réunie qu’ils m’ont vu « jouer à la mère » en me traitant de tous les noms.

Cette petite musique, comme sortie d’une boîte à musique, et qui appelle à la vengeance, comme dans les films d’horreur.

Je souris, c’est vrai, mais j’ai peine à contenir mon rire. Un rire jaune.

« Rosemary’s baby » — 23 juillet 2009

Photo du film Rosemary's baby de Roman Polanski

Rosemary’s baby,

1968

Roman Polanski

Rien ne m’insulte plus quand je plie mes vêtements que de constater qu’il me manque une chaussette! C’est à se demander si la machine n’en avale pas une de temps en temps, rien que pour me faire damner!

J’aime cependant faire la lessive l’été, étendre au soleil une ou deux brassées, et regarder voler mes chemises au vent, comme autant d’oriflammes annonçant les jours de fêtes.

J’aime dix fois plus faire du lavage que passer l’aspirateur. Chaque fois, j’ai l’impression que la machine infernale se moque de moi. Aspire-t-elle vraiment la poussière ou fait-elle seulement semblant?

Quant à laver la vaisselle, s’il se passe une semaine sans que je ne casse un verre, c’est que je suis horriblement de bonne humeur.

Pourquoi s’échiner à laver murs et plafonds au printemps et à l’automne, comme nos pauvres mères, quand on sait qu’on va déménager au bout d’un an et couvrir toute la saleté laissée par les anciens propriétaires en appliquant deux ou trois bonnes couches de peinture au latex?

Cet été, sur la rue Sainte-Catherine transformée en artère piétonnière entre Berri et Papineau, on a tendu de part et d’autre des cordes à linge sur lesquelles on a mis à sécher de faux t-shirts en plastique jaune portant l’inscription suivante : « Beau temps pour étendre ».

Il a plu tout l’été. L’an prochain, on pourrait peut-être songer à remplacer les parcomètres par des sécheuses géantes!

Le lavage — 23 juillet 2009

Brillo Box, 1964, Andy Warhlol (1928-1987)

Brillo Box,

1964

Andy Warhol

(1928-1987)

Je suis assis à la terrasse d’un café, rue Saint-Laurent, en compagnie d’une amie dont le parfum est si suave et si envoûtant que je me sens transporté en Orient au moindre de ses mouvements : en l’espace d’une seconde, je me retrouve dans un sérail entouré de femmes voluptueuses et odoriférantes. Si je ne risquais pas de la vexer, je prendrais le premier tapis volant en partance pour Istanbul.

Je la regarde et l’écoute parler comme si c’était Shéhérazade en personne. Si j’étais peintre, j’intitulerais le tableau « Lyne au café » ; si j’étais écrivain, je récrirais « Les Mille et une nuits » en une semaine ; si je n’étais pas ce que je suis, je l’épouserais sur-le-champ.

Un papillon voletait autour de son kir, hésitant à se poser. Puis, il atterrit sur sa main.

Quand un papillon se pose sur le doigt d’une femme, comme une bague, le temps n’existe plus.

Quand un papillon se pose sur le doigt d’une femme comme une bague — 24 juillet 2009

Odalisque aux magnolias, 1923-1924, Henri Matisse (1869-1954)

Odalisque aux magnolias,

1923-1924

Henri Matisse

(1869-1954)

Ma mère avait baptisé sa chatte du nom de Capucine, une bête capricieuse et tellement détestable que personne ne pouvait l’approcher sans risquer de se faire défigurer.

Ayant atteint l’âge vénérable de 14 ans, le monstre, devenu obèse et presque impotent, n’avait même plus assez d’énergie pour ramper jusqu’à sa litière. Quand venait le temps de se soulager, c’est ma mère qui, devinant à son regard suppliant le besoin pressant, se déplaçait jusqu’à l’endroit désigné en la portant dans ses bras.

Capucine coulait des jours heureux auprès de sa maîtresse et, pour montrer à quel point elle lui était reconnaissante, elle « pétrissait » des heures durant, en ronronnant, l’édredon et les coussins de soie qui ornaient son lit, comme au temps béni où elle tétait encore sa mère.

Cela amusait tellement mon jeune frère qu’il alla même jusqu’à inventer le verbe « tutiner » pour désigner la chose. Plus tard, il fonda un club, le « Tutine’s Club » et dessina lui-même le logo qui figurait sur les cartes des membres. Je fus, bien sûr, l’un des premiers à adhérer au club.

J’ai toujours ma carte.

Tutine’s Club — 24 juillet 2009

Tutine's club de Mario Payette

Tutine’s club,

Mario Payette

Tutine's club de Mario Payette

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Je n’étais pas encore né que j’aimais déjà Matisse. À Londres, devant sa grande gouache découpée de 1953, l’une de ses dernières, je retrouve toute l’innocence et tout l’émerveillement de mon enfance. À 80 ans passés, Matisse dessinait comme un enfant de cinq ans. Troquant ses pinceaux pour des ciseaux et des épingles, Matisse, impotent, s’amuse comme un enfant, dans son carré de sable. Il joue ses dernières années dans la couleur pure, comme s’il voulait emmagasiner le plus de lumière possible avant l’heure du trépas. Pure joie de peindre, pure joie de vivre. J’ai toujours rêvé de me projeter dans l’un de ses intérieurs aux couleurs chatoyantes, remplis de coussins moelleux et de tapis d’Orient, m’y allonger comme une odalisque et ne plus rien attendre, dans une langueur paradisiaque, une éternité lente.

L’escargot de Matisse — 11 juillet 2009

L’escargot, 1953, Henri Matisse (1869-1954)

L’escargot,
1953
Henri Matisse
(1869-1954)

J’ai toujours aimé observer une femme en train de se maquiller, se faire les yeux, redessiner le contour de ses lèvres, peindre ses ongles. On ne compte plus les « Femme à la toilette », « Femme au miroir », « Diane au bain ». Fantasme d’homme, de peintre, de poète ? Je pense à « L’art du maquillage » de Baudelaire, à Rubens, à Renoir, aux lascives odalisques de Matisse. La précision du geste, les effluves des poudres, le vernis, la laque ; il y a là de l’alchimie, de la magie, de l’enchantement. On pense aussi à Néfertiti, à Cléopâtre, à Marilyn. « Le beau est toujours bizarre », écrivait Baudelaire.

Le maquillage — 20 juillet 2009

Marylin, 1964 par Andy Warhol (1928-1987)

Marylin,

1964

Andy Warhol

(1928-1987)

J’aurai donc vu deux fois « Guernica » : en 1981, à New-York; en 2009, à Madrid. De loin, la toile ressemble à une gigantesque photographie en noir et blanc. L’effet est saisissant. Quand on s’en approche, on peut presque entendre le cri d’effroi de la mère qui tient son enfant mort dans ses bras, le hennissement du cheval se tordant de douleur. Je ne crois pas qu’il existe dans toute l’histoire de la peinture une œuvre qui dénonce mieux les atrocités de la guerre. En littérature, Voltaire, dans son « Candide », avait déjà décrit dans un tableau saisissant de réalisme l’horreur et la cruauté de ces guerres absurdes que se livre l’humanité depuis des temps immémoriaux. Picasso a laissé également à la postérité sa non moins célèbre « Colombe de la paix » qui est à bien y regarder, l’envers de « Guernica », le contraire d’une bombe.

« Guernica » — 22 juillet 2009

Détail de Guernica, 1937, Pablo Picasso (1881-1973)

Guernica, (détail) 1937

 

La colombe,

1949

Pablo Picasso

(1881-1973)

La colombe, 1949, Pablo Picasso (1881-1973)Zone de Texte: Lisez maintenant mes textes sur mon blogue « Au soleil, je suis toujours dans la lune »
où j’écris, pour le plaisir d’écrire, des phrases avec beaucoup de virgules.